Société 

Il y a 30 ans, la « Marche des beurettes » : elles ont encore des choses à dire

actualisé le 06/11/2013 à 11h29

Dans le flot des commémorations des 30 ans de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, renommée « Marche des beurs », on oublie un peu vite que le quart de la cinquantaine de marcheurs étaient des marcheuses. Rencontre avec quatre d’entre elles qui ont encore des choses à dire.

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Kaïssa Titous : « Dans les années 80, ce sont les femmes qui dirigeaient les associations dans les quartiers »

Kaissa-titous-marche-beursComme Kaïssa Titous, toutes les femmes qui ont marché en 1983 ont une cinquantaine d’années ©Laurent Burlet/Rue89Lyon


La Marche pour l’égalité et contre le racisme
A l’origine, ils étaient une quinzaine, partis de Marseille en réaction à une énième bavure policière dont Toumi Djaïdja avait été la victime, dans son quartier de Monmousseau, aux Minguettes. Sur son lit d’hôpital, c’est lui qui avait lancé cette idée avec le père Christian Delorme. Cette marche se termina par une manif de 100 000 personnes à Paris. François Mitterrand avait rencontré une délégation de marcheurs.

Lorsque Kaïssa parle, elle harangue son auditoire. Question d’habitude. Kaïssa a trente ans de militantisme derrière elle. Quand la Marche pour l’égalité et contre le racisme s’est élancée, elle œuvrait à Radio Beur, à Paris. Elle pensait, comme nombre de militants des quartiers, plus politisés, que les marcheurs étaient « manipulés par les curés » car deux religieux (le père Delorme et le pasteur Costil) les accompagnaient.

Devant l’engouement populaire, ils se sont ravisés. Et Kaïssa est devenue la présidente du « Collectif jeune » qui a « accueilli » la Marche à Paris, rassemblant 100 000 personnes lors d’une dernière manif.

Aujourd’hui, elle rend hommage aux « Marcheurs » qui ont « ouvert un sillon » en créant une dynamique importante dans les quartiers, particulièrement chez les femmes :

« Dans les années 80, la majorité des associations étaient dirigées par des filles ».

Fathma et Hamida, deux travailleuses sociales de Vaulx-en-Velin, qui l’écoutent ce soir là, se reconnaissent dans ses paroles :

« Après la Marche, on était au Jeunes arabes de Lyon et de sa Banlieue (JALB). C’était l’époque des luttes sur les prisons ou contre la double peine ».

Trente ans après la Marche, « les femmes sont devenues invisibles dans l’espace public » selon Kaïssa :

« La position des femmes s’est détériorée dans les quartiers. Il faut le reconnaître. »

Malgré tout, elle n’a rien perdu de sa flamme. Elle qui habite toujours en banlieue parisienne, se bat contre les démolitions de logements sociaux dans les quartiers. Ce qu’on appelle des opérations de « renouvellement urbain » et qu’elle nomme, elle, des opérations de « blanchiment de la ville » :

« Mon père était ouvrier chez Renault. Après avoir fermé les usines où les maghrébins travaillaient, on détruit nos logements ».

 

 

Fatima Mehallel : « Mon quotidien, c’est mon combat »

Fatima-Mehallel-marche©Laurent Burlet/Rue89Lyon

Making-of
Pour les 30 ans de la « Marche pour l’égalité et contre le racisme », l’Espace projets interassociatifs (EPI) de Vaulx-en-Velin organisait une rencontre-débat autour des marcheuses de 1983. La soirée a réuni une cinquantaine de personnes au centre social de la Grappinière, l’un des quartiers vaudais.

C’était la grande timide du groupe. Jamais à se mettre en avant. Les grands discours, comme elle dit, elle les laisse toujours aux autres. Habitante du quartier Olivier de Serres à Villeurbanne (aujourd’hui démoli), elle a connu par hasard la Marche, par hasard, via le cousin du père Christian Delorme, « le curé des Minguettes », l’un de ses initiateurs.

« Nous, les filles maghrébines, nous ne sortions pas. Du coup, nous n’étions pas directement concernées par les crimes racistes alors que pour les garçons, la chasse était ouverte. »

Sa mère ne voulait pas que Fatima parte faire la Marche. Elle avait peur. Mais elle ne s’est pas opposée quand Fatima a posé les valises dans le couloir.

« Quand je suis rentrée, mes parents étaient fiers de moi. J’avais représenté mon quartier ».

Même si son quartier d’alors, elle le décrit comme une « poubelle ».

Après la Marche, Fatima est revenue à sa vie d’avant. Elle a déménagé de Villeurbanne pour connaître d’autres quartiers populaires : les cités de Vaulx-en-Velin puis celles de Gerland, à Lyon.

Comme beaucoup de monde, elle note une réelle amélioration sur le front des crimes racistes. Mais elle pointe aussi une transformation du racisme en islamophobie. Mais elle dit ne pas le subir :

« Je suis musulmane mais je suis moderne. La relation que j’entretiens avec Dieu ne regarde que Dieu ».

Elle se dit effrayée par le nombre de femmes qu’elle voit voilées :

« Les femmes sortent plus mais elles doivent porter le hijab ou un jogging. Sinon, elles se font traiter de putes. »

Après la Marche, elle n’a pas rejoint d’association. « Je veux être dans le concret », dit-elle. Son « âme est féministe » :

« Mon combat, c’est tous les jours que je le mène. Quand je suis arrivée à Gerland. Je ne m’habillais pas comme je voulais à cause des regards des hommes. Après, je me suis dit que je m’habillerai comme je veux. Il ne faut pas se laisser imposer une manière de se vêtir ou qui on doit fréquenter. »

À 51 ans, aide à domicile chez les personnes âgées, divorcée, elle est fière d’avoir transmis ses valeurs à ses enfant qu’elle a élevés seule :

« Si j’écoute certaines femmes du quartier, je devrais marier ma fille avec un musulman. Le chéri de ma fille est un Français (comprendre « européen », ndlr). Par notre intermédiaire, on fait changer les mentalités ».

 

Malika Boumediene : « Le quart d’heure de gloire puis l’anonymat »

Malika-Boumediene-marche-beurs©Laurent Burlet/Rue89Lyon

Malika a rencontré Dieu. Enfin, celui qu’on appelait comme ça dans les années 80 : François Mitterrand. Cette jeune Ardéchoise faisait alors partie de la délégation d’une dizaine de personnes qui a été reçue par le président de la République, après la manif parisienne.

A son retour à Annonay, dans le nord de l’Ardèche, un journaliste du Dauphiné Libéré l’attendait chez elle. Elle était devenue une star locale et la fierté de ses parents. Ces mêmes parents qui lui avaient interdits de rejoindre la Marche. « Mais je suis partie en cachette », raconte-t-elle :

« Ils avaient peur des réactions des gens que nous allions croiser. Il faut dire qu’il y avait tellement de crimes racistes que leur inquiétude était justifiée ».

Elle a finalement pris la Marche en route, le lendemain d’un débat à Valence.

« Je me sentais concernée car j’avais un frère ».

Elle se souvient particulièrement d’un fait divers qui l’avait fortement ébranlé. En juillet 1983, à la « Cité des 4000 », à la Courneuve, Taoufik Ouanès, neuf ans, qui jouait avec des pétards au pied de son immeuble, avait été abattu par un habitant de la cité. Après avoir été arrêté, le meurtrier avait été remis rapidement en liberté.

Aujourd’hui, elle vit toujours à Annonay. Elle est aide-soignante. Sa fille de 23 ans l’accompagne pour les commémorations de la Marche. C’est elle aujourd’hui qui tient les discours revendicatifs :

« On est toujours renvoyés à nos origines. Je suis la fille d’une fille d’immigré algérien. Mes enfants seront-ils qualifiés d’arrière petits enfants d’immigrés ? »

 

Marie-Laure Mahé : « Je ne voulais pas vivre en apartheid »

Marie-Laure-Mahe-Marche-beurs©Laurent Burlet/Rue89Lyon

Marie-Laure, comme son prénom le laisse supposer, n’est pas d’origine maghrébine, contrairement à l’immense majorité des marcheurs et marcheuses.

« Ma participation à la Marche n’était pas que du soutien. Je me sentais tout autant agressée par cette partition qui régnait à l’époque. Je ne voulais pas vivre en apartheid ».

Élève éducatrice à l’époque de la Marche, Marie-Laure a été de toutes les grandes luttes anti-racistes de l’époque. Elle a participé à Convergence 84, une sorte de seconde Marche contre le racisme mais cette fois-ci en mobylette, en application du slogan : « la France, c’est comme une mobylette, pour avancer il faut du mélange ».

Elle a œuvré à la création de l’association Mémoire fertile, qui se voulait une « riposte à la récupération par le PS via la création de SOS Racisme » du mouvement anti-raciste né de la Marche de 1983.

Marie-Laure s’auto-qualifie volontiers de « gauchiste » mais jamais de féministe.

« C’est normal qu’on parle moins des marcheuses que des marcheurs. Les jeunes femmes étaient beaucoup moins concernées par les crimes racistes ».

Il y a trente ans, les marcheuses représentaient un quart de l’ensemble des marcheurs.

Hier éducatrice spécialisée, aujourd’hui psycho-pédagogue, elle vit à Marseille dans une zone pavillonnaire « calme » non loin des cités des quartiers nord de la ville. On la sent un brin désabusée :

« Il y a de nombreuses familles maghrébines qui habitent le quartier. Elles votent FN et mettent leurs enfants dans le privé parce que, disent-elles, il y a de la « racaille » dans les établissement publics ».

 

 

 

 

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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