Société 

A Saint-Fons, la police a-t-elle gazé gratuitement des Roms ?

Suite au caillassage d’un de leurs véhicules, la police a fait une descente dans le principal bidonville de Roms de l’agglomération lyonnaise, à Saint-Fons. Une intervention en mode « lutte contre les violences urbaines », particulièrement musclée aux dires des occupants.

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L’entrée du bidonville de Saint-Fons, le plus important de l’agglo lyonnaise. Crédit : Laurent Burlet

Mardi soir, les policiers de la banlieue sud-est de Lyon sont intervenus dans ce qui est, depuis le mois d’août, le principal bidonville de Roms de l’agglomération, à Saint-Fons, coincé entre deux autoroutes. Jusque là, rien de très original puisque la police procède régulièrement à des contrôles d’identités de ses 200 occupants, roumains pour l’immense majorité d’entre eux.

Mais cette fois-ci, la vingtaine de policiers a fait le déplacement en mode « lutte contre les violences urbaines ». C’était vers 18h30 et cela faisait suite au caillassage d’un de leurs véhicules sérigraphiés, comme l’explique l’état major de la police lyonnaise :

« En fin d’après-midi, lors d’une patrouille boulevard Sampaix à Saint-Fons, un équipage de police a été victime de jets de projectiles dont un a brisé la lunette arrière du véhicule et a atteint le chauffeur ».

A partir de là, entre le récit de la police et celui des Roms du campement, deux versions s’opposent.

 

La police face à « 30 individus hostiles »

Alertés par l’association anti-raciste MRAP (Mouvement contre le raciste et pour l’amitié entre les peuples) de cette descente de police, quelques journalistes lyonnais ont cherché à contacter la Direction départementale de la sécurité publique (DDSP). Chose inhabituelle, la DDSP s’est rapidement fendue d’un communiqué pour donner sa version des faits.

On apprend notamment que la police s’est trouvée en fâcheuse posture :

  • Une opération de police a été organisée de 18h30 à 19h30 afin d’identifier et interpeller les auteurs du caillassage.
  • Au cours de leur progression dans le parc, les policiers ont été confrontés à une trentaine d’individus hostiles qui s’est opposée à leur présence.
  • Les policiers ont été dans l’obligation de faire usage de gaz lacrymogène pour les repousser et poursuivre l’opération.

Le communiqué précise qu' »aucun blessé n’est à déplorer » et qu’une « enquête judiciaire est en cours » pour identifier et interpeller le ou les auteurs des jets de projectiles.

La direction de la police lyonnaise a ensuite demandé au commissaire de Vénissieux, Pierre Balme, dont dépend les policiers qui sont intervenus, de préciser quelques points. Dans une déclaration faite à France 3 (voir la vidéo ci-dessous), il précise bien que les policiers étaient lourdement équipés « comme pour intervenir aux Minguettes ».

 

Bien que rompues à l’exercice de lutte contre les « violences urbaines », ces brigades spéciales ont été « encerclées par des individus hostiles ». Mais le commissaire de Vénissieux ne conclut pas que les policiers ont poursuivi l’opération (contrairement au communiqué de presse de sa hiérarchie). Au contraire, selon lui, ces policiers « ont dû se replier ».
Ce flou dans la communication de la police interpelle et tend à donner du crédit aux témoignages des occupants du bidonville.

 

Les Roms de Saint-Fons victime de « violences policières » ?

De multiples témoignages de Roms, que nous avons recueillis ce mercredi matin, décrivent une toute autre intervention des forces de l’ordre :

  • La police est arrivée sur la première partie du terrain squatté. Des ordres ont été donnés pour faire entrer les habitants dans leur cabane. Un individu aurait reçu des coups de matraque à ce moment là.
  • Les policiers ont fait usage de gaz lacrymogène à l’intérieur d’une dizaine de ces cabanes, occupées par des adultes et souvent par des enfants.
  • Dans la deuxième partie du terrain (le plus éloigné de la route), au moins deux portes ont été arrachées et cinq fenêtres cassées. Ce que nous avons pu constater sur place.

Des habitants du bidonville nous ont également fait part d’insultes et d’une voiture dont la vitre arrière aurait été cassée. Des témoignages repris par la vidéo de France 3.

Citée par l’AFP (via lefigaro.fr), la préfecture a tenu a préciser qu’aucun « baraquement n’avait été cassé » par la police ».

 

Des plaintes contre la police ?

Les quelques 70 cabanes installées illégalement sur ce terrain, propriété de la CNR et d’EDF, devraient être détruites fin avril. Ainsi en a décidé le tribunal de Lyon en décembre. Mais, au sens de la loi, tant que le bidonville n’est pas expulsé, ces abris de fortunes sont considérés comme un domicile. Les Roms les considèrent aussi comme tel. C’est pour cela aussi que certains occupants souhaiteraient porter plainte contre la police.

Ciudar vend les journaux « Sans-abri » devant la gare Part-Dieu. Il vient du département du Bihor, dans l’Ouest de la Roumanie, comme une grande majorité des Roms de Lyon. Il a 23 ans et deux enfants de moins de deux ans. Il décrit des policiers casqués qui ont hurlé l’ordre de rentrer dans sa cabane puis qui sont apparus dans l’embrasure de la porte avec une sorte de fusil, sans doute un flashball d’après la description :

« Ils nous ont gazés avec une grosse bombonne en nous empêchant pendant quelques instants de sortir. Les enfants pleuraient. Ils nous ont dit qu’ils reviendraient ».

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La cabane de gauche appartient à Mona. On distingue que la fenêtre à été cassée. Crédit : Laurent Burlet

Il hésite à porter plainte. Mona, elle, est décidée. Cette mère de 17 ans et demi, originaire de Serbie, est très remontée :

« Heureusement, je n’étais pas présente quand ils sont intervenus. Je suis arrivée juste après. Ils avaient cassé une fenêtre de ma maison et gazé à l’intérieur ».

Jean-Philippe, militant du MRAP, a été prévenu dès 19h30 par un des occupants du site. Il est arrivé une demi heure plus tard :

« J’ai constaté des gens choqués. Dans les cabanes, ça sentait la lacrymo. Et quand je suis retourné dans ma voiture, je me suis frotté les yeux. Chose que je n’aurais pas dû faire, j’ai immédiatement pleuré ».

Et il ajoute :

« Même s’il y a eu un caillassage, la police n’a pas à agir de la sorte et se faire justice elle-même ».

Il précise que le MRAP sera aux côtés de toutes les personnes qui voudront porter plainte contre la police.

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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