Société 

A la Duchère, nouvelle "zone de sécurité prioritaire", les zones grises d’une rénovation urbaine

actualisé le 01/07/2015 à 16h19

Après les ZEP et les ZFU, voici un nouveau zonage. Le ministère de l’Intérieur a dévoilé le 3 août la liste des 15 « zones de sécurité prioritaires » où devraient être expérimentés de nouveaux moyens de lutter contre la délinquance. La Duchère est le seul quartier de Lyon à en faire partie. Nous republions un article du 6 juillet où étaient exposées les difficultés de ce quartier en pleine rénovation urbaine.

Le Plateau de la Duchère. Crédit : Houcine Haddouche

Samedi 30 juin, Gérard Collomb inaugurait en grande pompe la nouvelle place centrale de la Duchère, sur le Plateau, là où les copropriétés ont remplacé les barres HLM. Mais la Duchère, ce n’est pas que le Plateau. C’est également trois quartiers enclavés où les habitants attendent une hypothétique deuxième phase de rénovation urbaine.





Concentration des moyens sur le Plateau


La Duchère, ses immenses barres HLM et ses voitures qui brûlent. L’image qui colle à la peau d’un des quartiers les plus chauds de Lyon commence sérieusement à jaunir. Depuis 2003, un immense chantier de démolition/reconstruction est en cours sur la troisième colline de Lyon. Cette opération de renouvellement urbain concentre l’immense majorité de ses moyens sur le Plateau, soit 700 millions d’euros de budget pour 13 ans dont 500 millions d’investissements publics.
Mais la Duchère, ce n’est pas que le Plateau. C’est aussi trois quartiers périphériques : La Sauvegarde, Balmont et le Château qui, eux, ne bénéficient pas de la même remise à neuf.

Un choix politique assumé par le maire socialiste de Lyon, Gérard Collomb, qui veut faire de ce quartier considéré comme « sensible », un bout de ville à part entière :
 « Nous ne voulons pas de quartier à deux vitesses », expliquait-il pourtant dans son discours d’inauguration de la place Abbé Pierre, sur le Plateau de la Duchère, le 30 juin dernier.

Les résultats sont ici à la hauteur des investissements. Sur un tiers du territoire de la Duchère, 1338 logements sociaux ont déjà été démolis et 860 logements neufs ont été livrés. Près de 100% des appartements en accession à la propriété ont été vendus. Il faut dire que les prix de vente sont largement inférieurs au prix du marché (2800 euros le m2 au lieu de 4 800 euros en moyenne à Lyon).

Historiquement bien doté, le Plateau a vu fleurir les équipement publics : deux écoles, une chaufferie à bois, un gymnase, deux crèches associatives, une maison des fêtes, une bibliothèque et, en septembre prochain, une halle d’athlétisme. 

En juillet 2012, quatre ans avant la fin des travaux, la part de logements sociaux est déjà passée de 80% à 60% et devrait atteindre 55% en 2016. C’est une moyenne. La fameuse mixité sociale s’opère plus le Plateau que dans les quartiers périphérique qui concentre toujours 80% de HLM.

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Les quatre quartiers de la Duchère : 1. le Plateau / 2. la Sauvegarde / 3. Balmont /4. le Château

A. la place Abbé Pierre / B. la « Barre des 100 » du Château (Illustration : Atelier Alain Marguerit / SERL – 2011)

Sur les flancs, des « sous-quartiers » ?



De nombreux habitants déplorent cette concentration des moyens. Selon Hafid Sekhri, président du conseil de quartier de l’ensemble de la Duchère, l’«Avis à mi-parcours » émis en 2010 par le Comité de Suivi Participatif de l’opération de renouvellement urbain est toujours valable :

«Les transformations, plus importantes à ce jour sur le Plateau que dans les autres secteurs, donnent à de nombreux habitants de la Sauvegarde et du Château le sentiment d’être exclus du Projet. Et ce, d’autant plus que ces habitants vivent dans des immeubles qui n’ont pas été réhabilités depuis 15 ou 20 ans avec, parfois, une insécurité dans leur immeuble et un isolement de leur quartier ».

Une ancienne habitante et militante du quartier, Anne Bousquet, membre du Groupe de Travail Interquartier (GTI), estime que ce sentiment d’être délaissé ressort des différentes réunions publiques :

« Les habitants de ces secteurs estiment qu’il n’y a pas assez de transformation dans leur immeuble et dans les espaces publics au pied de leur bâtiment. Ils déplorent également une désertification commerciale dans ces sous-quartiers ».


Une des barres de la Duchère. Crédit : Houcine Haddouche

Le Château pourri par le trafic de drogue

« A Balmont et à la Sauvegarde, les gens se plaignent mais ils veulent rester. Au Château, ils sont nombreux à vouloir partir ».

Michel Lassagne habite le sous-quartier de Balmont. Il est aussi « adulte-relais » au centre social du Plateau en charge des collectifs d’habitants. 
Construit sur les (raides) pentes de la Colline de la Duchère, le Château reste le quartier le plus enclavé et le plus déserté par les commerces. Ne restent qu’une pharmacie et un snack.

Nombreux sont les habitants qui pointent les « incivillités » (les dégradations d’ascenseurs et de parties communes ou les décharges sauvages). Une association « Mieux vivre au Château », créée en 2011, a même fait de ce problème un de ses chevaux de bataille. Elle souhaite également la mise en place d’un commerce de proximité, comme un point chaud et la mise en place d’une navette régulière pour conduire les habitants vers les commerces et les services du Plateau.

Dans l’immense « Barre des 100 » de 14 étages et 293 logements, le problème principal reste celui du trafic de drogue. Responsables associatifs, élus et techniciens, tous disent la même chose : il est beaucoup plus important ici que dans les autres secteurs de la Duchère, où il existe aussi.
Ce n’est pas une nouveauté mais ces dernières années, aux dires des habitants, le business du shit se serait développé. Avec une présence des dealers de l’après-midi jusque dans la nuit au bas de la barre HLM. Le bailleur, l’Opac du Rhône, estime au contraire que depuis 2007 et la mise en place de tournée de vigiles, « il y a moins de consommateurs ».

« Si on légalisait le cannabis, au moins ils auraient un local. Ils seraient mieux », préfère plaisanter un habitant.

Un autre raconte :

« Parfois, pour faire leur business, ils coupent l’électricité ou bloquent les ascenseurs. Certains visiteurs sont empêchés d’accéder aux allées».

Des « mesures » contre le deal de shit

De régulières descentes de police ont lieu, expliquent des habitants. Mais les guetteurs les préviennent. Les caves et les coursives du bâtiment permettent facilement de prendre la fuite. Et quelques jours plus tard, le commerce reprend.
Les techniciens du GPV répètent qu’une solution va être trouvée rapidement. Contactée, la sécurité publique de Lyon n’a pas souhaité s’exprimer sur le sujet. Le propriétaire des lieux, l’Opac du Rhône, envisage des travaux pour gêner au maximum le commerce des dealers et faciliter l’action de la police. Parmi ces actions de « prévention situationnelle », trois mesures :

  • Le blocage de l’accès aux caves (déjà fermées mais pour certaines squattées)
  • La fermeture des coursives au 9e et 10e étages pour éviter les jets de projectiles.
  • La fermeture des halls traversants.

Les premiers travaux devraient commencer cet été.

Bernard Marguin habite dans la barre. Le président de l’association « Mieux vivre au Château » répète inlassablement le même discours :

« Au Château, on est des débris. Ils ont fait la rénovation urbaine sur le Plateau. Ils ont fait un peu pour la Sauvegarde et Balmont. Nous, ils nous ont laissé. Les politiques nous font des promesses pendant les élections et ensuite on ne les voit plus ».

La petite soeur de la place des Terreaux et les gens autour



Elus et techniciens ont conscience que ce sentiment est présent chez beaucoup d’habitants de la Sauvegarde, du Château et, dans une moindre mesure, chez ceux de Balmont. Ils connaissent les risques de ségrégation spatiale qui peuvent se reproduire à l’échelle du quartier, comme l’avait souligné le comité d’évaluation de l’Agence nationale du renouvellement urbain (ANRU), l’agence de l’Etat qui valide les dossiers de renouvellement urbains avec un gros chèque à la clé.

Mais Bruno Couturier, directeur du Grand Projet de Ville (GPV) explique que « des choix ont dû être faits » et que la transformation de ces quartiers n’était pas prévue dans le contrat passé avec l’ANRU.

Ce qui ne veut pas dire que rien n’a été fait dans ces quartiers, souligne le maire de Lyon Gérard Collomb. En tant qu’ancien maire du 9e arrondissement (celui de la Duchère, donc), il aime à mettre en avant un « processus continu » de renouvellement du quartier :

« La première rénovation du quartier a été, il y a 20 ans, pour la place du Château. Quant à la Sauvegarde, on a réhabilité deux immeubles, on est en train d’en construire trois. Et l’avenue Rosa Parks permettra de relier le quartier à l’Ouest lyonnais. »

Au Château, la « Barre des 100 » de l’Opac du Rhône a également été réhabilitée (électricité, canalisation et salles de bain) et à Balmont, un immeuble de la SACVL pignon avec commerces au rez-de-chaussée a été construit.

Mais ce sont des petites réhabilitations qui ont été réalisées alors que sur le Plateau c’est un quartier entier qui a été reconstruit dans son ensemble avec un « standing digne du centre-ville », selon les termes de Gérard Collomb. A tel point que la nouvelle place Abbé Pierre est qualifiée de « grande sœur » de l’une des places principales de Lyon, la place des Terreaux.

Par conséquent, même si les habitants de ces quartiers périphériques profitent des équipements et commerces du centre du quartier et que leurs immeubles et les extérieurs sont de bonne tenue, ils se sentent « comparativement » délaissés.

La nouvelle place centrale de la Duchère, nommée place Abbé Pierre, sur le Plateau.
(Photo : Laurence Danière / Mission Lyon La Duchère – 2012)

La Duchère attend François Hollande

Gérard Collomb ne veut pas s’arrêter en chemin dans sa politique de « normalisation » de la Duchère. Il a candidaté, à la fin de l’année 2011, auprès de l’ANRU pour obtenir de nouveaux financements de l’Etat pour une phase 2 du renouvellement urbain, qui devrait cette fois-ci concerner en priorité ces quartiers périphériques.

Or, élection présidentielle oblige, le Plan national de rénovation urbaine, qui doit se terminer en 2013, n’a pas encore été reconduit malgré la lourde insistance des élus de banlieue.
Durant sa campagne, François Hollande avait promis « un nouveau plan de rénovation urbaine d’un milliard d’euros sur le quinquennat ».

Mais François Lamy, le nouveau ministre de la Ville, a prévenu le 5 juillet qu’il fallait déjà trouver 6 milliards d’euros pour achever, en 2013, la phase 1 du Plan national de rénovation urbaine.

En attendant, les Duchérois sont appelés à exprimer leurs envies et leurs critiques lors de réunions de concertation dont le premier cycle doit se terminer en juillet.
Selon un des fidèles participants, les demandes porteraient plus sur de la grosse réhabilitation que sur une nouvelle phase de démolition de logements sociaux. Logique, puisque rarement les habitants des quartiers populaires souhaitent que leur propre habitat soit détruit.

A Balmont, par exemple, il est demandé un « plan d’urgence » en matière de rénovation thermique. Michel Lassagne, par ailleurs président d’une association d’habitants, explique :

« Les loyers augmentent et les charges encore plus. Les bâtiments ont été rénovés il y a 20 ans mais ça ne suffit plus. Il faut retravailler surtout faire de l’isolation ».

La lutte contre l’émergence de la précarité énergétique dans anciens HLM est certainement le prochain chantier de la Duchère. Pour que le label « éco-quartier » attribué au nouveau quartier ne soit pas qu’un label.

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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