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Lyon : « Être une femme en prison, c’est la double peine »
Le blog de la Prisonnière
La Prisonnière rédige une chronique afin de faire connaître son quotidien de détenue et briser certains clichés sur la prison. Elle risque d'être sanctionnée en publiant ses écrits. Ils resteront donc anonymes.
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Lyon : « Être une femme en prison, c’est la double peine »

actualisé le 03/09/2020 à 19h16

Alors que le combat pour l’égalité homme-femme a rarement été aussi vif, il est un univers inchangé et apparemment ignoré par le courant féministe. Cet univers, c’est la prison. Dans l’imaginaire collectif, la prison est un univers masculin et pourtant, bien que minoritaires, les femmes y sont aussi bien présentes. Être une femme en prison, c’est comment ? Je dirais que c’est la double peine.

Je ne vous cache pas ma stupeur lorsque j’ai constaté la différence de traitement entre hommes et femmes au sein de la même prison. Je me suis alors demandée si la loi prévoit pour les femmes une sanction différente de celle appliquée aux hommes. A fortiori, oui.

Bien qu’hommes et femmes soient théoriquement égaux devant la loi, mon quotidien en prison diffère de celui d’un homme logé dans le bâtiment d’à côté. Excusez-moi de ne pas être née avec un pénis.

Pour les détenues, moins d’activités, moins de sport, moins de cours avec les intervenants extérieurs, moins de possibilités de travail… Priorité aux hommes parce qu’ils sont plus nombreux ? Désolée de ne pas commettre autant de délits et d’être, par conséquent en infériorité numérique (moins de 4% de la population carcérale).

« L’incarcération m’a dépossédée de ma féminité »

Making of

La Prisonnière est incarcérée dans un établissement pénitentiaire. Elle risque d’être sanctionnée en publiant ses écrits. Son blog restera anonyme.
Même après sa libération, nous ne pourrons pas révéler son identité et le nom de la prison dans laquelle elle a été détenue car elle pourrait toujours être poursuivie pour avoir fait sortir des informations de sa cellule sans autorisation de l’administration pénitentiaire, transgressant les règles régissant la communication des détenu.e.s avec l’extérieur. Rue89Lyon

L’incarcération m’a dépossédée de ma féminité : talons, jupes, maquillages restent à la porte.
Le vestimentaire est encadré par une règlement strict, apparemment variable suivant, les prisons, selon, peut-être, l’âge de la direction et son état d’esprit, plus ou moins réac.

La règle, c’est généralement longueur au dessous du genou, épaules couvertes, dessous sans dentelles, la tenue correcte suivant les bien pensants ? Nous soupçonnerait-on d’être aguicheuses et irrespectueuses ? Où se planquent les féministes dans cet univers ?

L’image que nous avons de nous-mêmes influe beaucoup sur le moral et plus encore en prison.
Dépossédée de ma vie, de ma liberté, l’impact a été physique autant que moral.
Pas de miroir ou si minuscule, qu’il est difficile voire impossible de se confronter à son reflet.

« En prison, j’ai pris 20 kilos en l’espace de 6 mois »

Au désarroi psychologique s’ajoute la déshumanisation. Vous n’êtes plus Madame, vous n’avez ni nom, ni prénom mais un numéro d’écrou. Tout cela a provoqué chez moi un comportement alimentaire dévastateur.

Je suis plutôt petite et fine, en prison, j’ai pris 20 kilos en l’espace de 6 mois. À coups d’achat de gâteaux sur le catalogue de «  cantine  » (Notre supermarché «  Made in prison »), livraison offerte, quelle chance  !

Les produits essentiels au quotidien nous sont proposés, généralement bas de gamme parmi lesquels les moins chers pour mon petit budget de prisonnière sont des boites degâteaux au Nutriscore E (sans nul doute). J’en ai abusé et lorsque j’ai réalisé ma prise de poids sur la balance, lors d’une rare visite médicale, il était trop tard.

« Priorité aux hommes pour le sport »

La prise de poids touche beaucoup de femmes en prison, la nourriture étant pour beaucoup, le seul réconfort, un refuge, un passe-temps. La possibilité d’activité physique pourrait aider mais elle est quasiment inexistante pour les femmes.

Là aussi, priorité aux hommes qui ont plus facilement accès à la salle de musculation mieux équipée en appareils que celle du bâtiment « femmes ». Je n’ai donc pas droit à pousser « la fonte  » pour faire disparaitre ma cellulite tandis que les hommes peuvent, sans problème, se transformer en Schwarzenegger.

Au bout de quelques mois de détention, j’ai fini par ressembler à une sorte de hamster stockant dans ses joues, autant de cacahouètes que possible.

Ainsi dépossédée de mon propre corps, j’ai dit adieu à l’estime de moi, à ma confiance jusqu’au jour où j’ai décidé de me reprendre en main, une volonté de tous les instants !

Prison de la Stasi à Berlin. ©Damien Scalia

Prison de la Stasi à Berlin. ©Damien Scalia

« En prison, même les serviettes hygiéniques sont dégradantes »

En prison, même les serviettes hygiéniques sont dégradantes, épaisses comme des couches qui, quoi que l’on enfile ne passent pas inaperçues. Sexy ! A mon entrée en détention, on m’a remis le kit « Arrivante » : dix protections hygiéniques et quatre rouleaux de papier toilette, le tout sensé durer un mois. J’ai prié pour que mon flux menstruel se contienne de lui-même.

Pour se procurer des serviettes haut-de-gamme, enfin celles qui ne sont pas visibles sous un pantalon, il faut de l’argent, encore de l’argent, le nerf de la guerre.

On peut « cantiner », oui, en prison c’est un verbe, sur un catalogue qui propose, en plus de ces satanés gâteaux, des produits d’hygiène de première nécessité, mais ni maquillage, ni crème de jour.
Là encore, le choix dépend de l’âge et de l’état d’esprit de la direction, plus ou moins réac.
Les prix sont parfois exorbitants, un paquet de protection type « couche » est à 4 euros et ici, inutile de penser à une alternative à la mode comme la cup.

Le sujet des règles est encore tabou dehors, alors imaginez en détention ! Lors d’une fouille, la surveillante refuse que je remette ma culotte tant qu’elle ne m’a pas vue intégralement nue et ce, même si le sang coule le long de mes jambes. Je repose la question : où sont les féministes ?

Cependant, pour nombre d’entre nous, le choc de l’incarcération est tel que les règles se font la malle, mais pas les maux qui vont avec : douleurs au ventre, aux seins, prise de poids…

« Réflexions les plus humiliantes sous le regard du personnel surveillant »

Au moins pourrions nous dire que nous sommes à l’abri du regard désobligeant de certains hommes. Et bien non! Quand j’ai eu la “joie” de croiser ces messieurs au centre médical, au greffe ou lors d’une extraction pour le Palais de Justice, il ne m’ont pas épargné leurs “sale p*te” , “Approche, je vais te prendre” et je ne cite pas des réflexions encore plus humiliantes.
Cela en toute impunité sous le regard du personnel surveillant.

Bien qu’un tel harcèlement soit aujourd’hui sanctionné dans nos rues, en prison, les surveillants, pour les meilleurs, ignorent, et les autres rigolent ouvertement aux blagues de ces charmants messieurs.

La prison est en fait le triste reflet de la société. L’égalité pour toutes et tous et partout, ce n’est pas pour demain.

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L'AUTEUR
La Prisonnière
J’ai une vingtaine d’années, je vis actuellement dans une prison française. Je suis une jeune femme « normale », sauf que mon lieu de vie c’est... la prison. Je souhaite raconter concrètement un quotidien souvent mal connu ou romancé, et donner mon point de vue de femme. A ma petite échelle, je vais vous faire partager mon vécu afin d’ouvrir les portes (dans la limite du possible) de cet univers si singulier. Ce blog sera mon moyen de communication avec vous, un moyen de vous raconter journées et anecdotes, de répondre aux questions afin de donner peut-être une autre vision de notre vie entre les murs.

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