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Pourquoi baptiser une rue de Lyon avec le nom de Susan Sontag suscite tant de remous
Société 

Pourquoi baptiser une rue de Lyon avec le nom de Susan Sontag suscite tant de remous

actualisé le 30/01/2018 à 17h56

« Un choix militant », assure le maire de droite du 2ème arrondissement de Lyon. Alors qu’une passerelle doit être baptisée du nom de l’intellectuelle féministe américaine Susan Sontag, ses propos condamnant « la race blanche » en pleine guerre du Vietnam ressortent. Qu’a-t-elle dit exactement et qui est-ce que cela énerve ? Opération de fact-checking.

1. La polémique

Féminiser l’espace public est devenu un enjeu de plus en plus politique. Adjointe au maire de Lyon, déléguée à l’égalité hommes-femmes, Thérèse Rabatel en a fait un « combat » (les noms d’Alice Guy et de Simone Lagrange ont été donnés à deux nouveaux collèges et en lançant le Guide pour une communication écrite et visuelle sans discrimination de sexe).

Son propos semble infuser puisque Yves Sécheresse, également élu de la majorité à la Ville de Lyon, en charge notamment de l’occupation du domaine public, a suggéré plusieurs noms de femmes pour baptiser de nouvelles artères de Lyon, là où il en pousse sans arrêt au regard du développement urbain du quartier Confluence.

Pour la future allée tracée entre la rue Smith et la rue Delandine, il a suggéré le nom de Susan Sontag. Laquelle proposition a été faite au maire de l’arrondissement concerné (le 2e). Denis Broliquier, qui fait partie de l’opposition puisqu’il est étiqueté UDI, n’a pas protesté auprès des services de la mairie centrale. Il a préféré attendre son conseil d’arrondissement pour rendre public son mécontentement, comme le raconte un article du Progrès :

« Elle a tenu des propos scandaleux », dénonce Denis Broliquier.

Lequel maire d’arrondissement a cité et ensuite commenté :

« « La race blanche est le cancer de l’histoire humaine ». Après le tollé provoqué par ses propos, elle s’est rétractée, estimant que cela diffamait les… malades du cancer ! »

Le projet de baptiser cette futur artère de Lyon est alors largement relayé et condamné sur Internet par des médias d’extrême droite comme Fdesouche.

Denis Broliquier a déclaré qu’il n’irait toutefois pas jusqu’à arracher la plaque de Susan Sontag lorsqu’elle serait déposée. Le conseil municipal (mairie centrale cette fois) devrait aborder la question ce lundi 29 janvier.

Des rues et artères Susan Sontag, cela existe déjà

A Niort, une rue d’un quartier de nouveau lotissement a été baptisée Susan Sontag en 2014, non loin de la rue Simone de Beauvoir. La décision prise sous la direction de la maire PS de l’époque en conseil municipal  n’avait suscité aucune opposition et fut voté à l’unanimité. La plaque posée ne détaille cependant rien de la vie de la féministe, et se contente de mentionner ses dates de naissance et de mort. En 2014 également dans le 19ème arrondissement de Paris, une artère est baptisée Susan Sontag. Une lettre de la Maire PS de Paris avait à cette occasion été rédigée dans laquelle le mot « féministe » n’apparaît pas. Il est plutôt mis en avant la production littéraire de Susan Sontag et ses engagements politiques anti-impérialistes et pacifistes. Sur la plaque elle est sobrement comme décrite comme «  essayiste et romancière » américaine.

2. Qui est Susan Sontag exactement ?

Intellectuelle américaine francophile, professeure de philosophie et essayiste, Susan Sontag est connue pour ses écrits sur l’art, sa dénonciation des interventions militaires américaines au Vietnam et en Irak, son émancipation rapide des carcans patriarcaux.

Bisexuelle, divorcée à 25 ans, elle vivra jusqu’à sa mort (en 2004), une « existence libre », selon sa propre affirmation, entre les Etats-Unis et la France avec des périple engagés, à Hanoï, en pleine guerre du Vietnam, à Sarajevo pour monter une pièce de théâtre de Beckett dans une ville assiégée en 1993.

Elle apparaît aujourd’hui comme fondatrice dans les études de genre et le pont entre un monde avant-gardiste français et une culture contestataire américaine. Avant de se faire passerelle à Lyon ?

3. Une phrase prononcée dans le contexte de la guerre du Vietnam, qui divise la critique

Susan Sontag en 1979. DR

La phrase évoquée par le maire du 2è a bel et bien été prononcée, dans une interview accordée au journal Partisan Review, journal plutôt supporter de la politique étrangère américaine dans le contexte de la Guerre Froide.

En pleine guerre du Vietnam, Susan Sontag se fait elle véhémente et sans appel quand il s’agit de produire une critique anti-américaine et développe ainsi avec verve son indignation dans cet extrait du journal américain, que nous avons traduite :

« Si l’Amérique est vraiment le point culminant de la civilisation blanche occidentale, comme tout le monde, à Gauche comme à Droite le déclare, alors il y a quelque chose chose qui ne va vraiment pas avec la civilisation blanche Occidentale.

C’est une vérité douloureuse, peu d’entre nous veulent aller aussi loin. La vérité est que Mozart, Pascal, l’algèbre de Boole, Shakespeare, le gouvernement parlementaire, les églises baroques, Newton, l’émancipation des femmes, Kant, Marx, les ballets de Balanchine etc.. ne sauvent pas ce que cette civilisation en particulier a forgé dans le monde.

La race blanche est vraiment le cancer de l’histoire humaine, c’est la race blanche, et la race blanche seule, avec ses idéologies et ses inventions, qui a éradiqué les civilisations autonomes partout où elles se sont déployées, qui a bouleversé l’équilibre écologique de la planète, et qui aujourd’hui menace l’existence même de la vie. »

Ses propos, Susan Sontag est revenue plusieurs fois dessus, assurent certains critiques.

D’abord pour assurer, avec une ironie cinglante, que ses propos étaient calomnieux pour les victimes du cancer, comme l’a répété le maire du 2è arrondissement de Lyon, comme le rapporte Alain Stephen dans This book will make you think, ou encore le journaliste et écrivain Christopher Hitchens dans un article paru sur Slate.

Quelques années après ces déclarations qui firent grand bruit, Susan Sontag fut elle-même victime d’un cancer du sein. D’après Eliot Weinberger :

« Elle a regretté cette phrase et écrit tout un livre contre l’utilisation de la maladie comme une métaphore ».

Encore sujette à débat, cette sortie de Susan Sontag n’a cependant pas empêché les villes de Paris et de Niort de lui attribuer d’ores et déjà des artères (voir encadré ci-avant).

L'AUTEUR
Gabrielle Maréchaux
Journaliste stagiaire à Rue89Lyon.

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