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Écoles occupées à Lyon : « Ce n’est pas à nous, parents, de pallier les carences de l’État »
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Écoles occupées à Lyon : « Ce n’est pas à nous, parents, de pallier les carences de l’État »

par Thomas Sévignon.
Publié le 30 novembre 2017.
Imprimé le 01 décembre 2022 à 10:50
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Ce sont des parents d’élèves, des enseignants ou des habitants de Lyon et des communes alentours. Ces personnes se mobilisent pour trouver des solutions d’hébergement aux enfants SDF. Elles participent activement à des occupations d’école ou organisent des « goûters solidaires ».

Rencontres autour des écoles Robert Doisneau, Lucie Aubrac, Victor Hugo ou Moulin à Vent.

« Chaque soir, c’est le même jeu du chat et de la souris » nous glisse une parent d’élève du comité Jamais Sans Toit de l’école Robert Doisneau, dans le 1er arrondissement de Lyon.

Ce mercredi soir, pour la deuxième nuit d’affilée, des parents d’élèves et des habitants viennent d’investir le gymnase de l’école, pour héberger 11 enfants et 6 adultes, d’origine roumaine. Comme la police municipale gardait l’entrée principale, ils ont « feinté » et sont passés par une porte dérobée.

Cette école, ils l’avaient déjà occupée il y a plusieurs jours. Sur décision du maire de Lyon, des agents de la police municipale et des vigiles en avaient bloqué l’accès les nuits suivantes.

Avec l’aide d’autres comités Jamais Sans Toit de la Croix-Rousse, ils s’étaient donc rabattus sur l’école Michel Servet, puis l’école Victor Hugo, avant de revenir ici depuis mardi soir. C’est désormais la présence policière devant les écoles qui dicte le lieu de la prochaine occupation.

« C’est fatiguant, on ne sait jamais si on va pouvoir accéder à une école et où on va pouvoir les faire dormir », nous confie Véronique (prénom modifié), simple citoyenne impliquée depuis le début dans cette mobilisation.

Mercredi 29 novembre, dans le gymnase de l’école Doisneau. © TS/Rue89Lyon


Une organisation « avec beaucoup d’improvisation »

De fait, c’est l’accès à une école qui conditionne la suite de la soirée.

« L’organisation se fait étape par étape. Tant qu’on n’a pas trouvé une école, on est bloqué pour le reste. Ensuite, on s’appelle pour qu’untel ramène à manger, untel des couvertures, etc. », précisent Grégoire et Vivien, deux autres parents d’élèves présents ce soir là.

Il y a « beaucoup d’improvisation dans tout ça » complète Grégoire.

« J’étais juste venu voir comment ça se passait à la sortie de l’école, et finalement je reste jusqu’à 20h. Ce n’était pas prévu ».

Les outils numériques facilitent tout de même cette organisation. Facebook, discussion WhatsApp ou mailing-list sont utilisés pour faire circuler rapidement les informations entre les parents. Et ils utilisent Doodle pour se répartir les créneaux de présence le soir et la nuit, ou savoir qui va faire à manger.

Ce mercredi soir, un parent a cuisiné 3 kg de pommes de terre, un autre des saucisses, et un troisième a ramené des fruits. Grégoire, lui, est allé chercher le pain dans une boulangerie voisine qui leur donne les invendus de la journée.

Une fois sur place, l’organisation est par contre bien rodée. À force d’habitude, les gestes sont rapides : les tapis de gymnastique empilés les uns sur les autres forment une table autour de laquelle sont installés les petits bancs des enfants. Et tout le monde mange ensemble.

Mercredi 29 novembre, école Doisneau. © TS/Rue89Lyon


« Entre parents, on ne se connait pas forcément »

On est plutôt surpris d’entendre, lorsqu’on leur pose des questions, que Grégoire et Vivien ne se connaissent pas du tout.

« Dans notre discussion WhatsApp et notre mailing-list il doit y avoir 80 membres environ. Je dois en connaitre seulement quelques-uns », ajoute Grégoire.

On aurait tort en effet de croire qu’il s’agit d’une mobilisation très structurée, composée de militants aguerris aux luttes sociales et où tout le monde se connait de longue date. Il y a des profils très variés chez les parents mobilisés.

Par exemple Nicolas, la quarantaine et père d’une petite fille de 8 ans scolarisée à Victor Hugo. Lui qui s’occupe beaucoup de « la Com’  » de Jamais Sans Toit a l’habitude de se mobiliser pour défendre des causes qui lui tiennent à cœur :

« Je me suis toujours senti concerné par un certain nombre de problématiques sociales, j’ai aussi milité dans un syndicat, je ne peux pas dire que je découvre le militantisme avec ça ».

Pour Sophie, commerçante et dont les enfants sont inscrits à l’école Moulin à Vent de Vénissieux, c’est différent :

« Non, je ne suis pas investie par ailleurs, dans l’associatif ou la politique. Pour moi la mobilisation doit d’abord être individuelle et dans le quotidien. Faire attention aux gens autour de soi. Et s’engager dans la vie associative, ce n’est pas facile pour moi qui suis à mon compte et qui ait des enfants ».

Xavier, ingénieur de 37 ans qui a deux enfants scolarisés à l’école Lucie Aubrac (Lyon 2), nous explique lui aussi que « depuis la fac », c’est la première fois qu’il se mobilise de la sorte.

Avec d’autres parents du collectif Pas d’enfant sans toit, ils ont occupé à deux reprises dans les dernières semaines cette école. Et comme elle est située dans un quartier chic de la presqu’île lyonnaise, cela a particulièrement attiré l’attention.

« C’est vrai qu’on a beaucoup parlé de Lucie Aubrac, mais à Vaulx-en-Velin ou Vénissieux, les problématiques et les mobilisations sont les mêmes », rappelle-t-il aux médias à chaque occasion.

Des membres du collectif « Pas d’enfant sans toit », devant leurs affiches. © TS/Rue89Lyon


Une seule priorité : « l’intérêt de l’enfant »

Dans ce « sursaut citoyen » comme l’appelle Vivien, qu’est-ce qui relie alors ces parents ? Lorsqu’on leur pose la question, on voit bien que l’évidence est partagée par tous : « l’intérêt des enfant », nous résume Sandra, mère de trois enfants et qui participe au collectif de l’école Lucie Aubrac (Lyon 2ème).

Sophie, elle, se rappelle le point de départ de sa mobilisation :

« Un jour on apprend […] qu’il y a une maman qui dort dehors avec ses 4 enfants, dont certains vont dans la même école que mes enfants. Mais à ce moment là on est un peu pris dans notre rythme de vie… Et puis la météo annonce une vague de froid, on y repense et on se dit ″ mais ils sont encore dehors ces gens-là ? qu’est-ce qu’ils deviennent ?″ ».

Comme dans beaucoup d’écoles, elle et des parents d’élèves ont organisé un goûter solidaire pour récolter un peu d’argent et payer des nuits d’hôtel à cette famille. Ce qui a pour l’instant permis d’éviter d’avoir à occuper l’école. Elle poursuit :

« C’est un droit élémentaire que d’accueillir des enfants et éviter que ces personnes là dorment à la rue […]. Tout le monde se retrouve autour de ça ».

Benoit, qui habite dans le 2ème arrondissement et dont les enfants sont désormais trop grands pour fréquenter l’école Lucie Aubrac, va dans le même sens :

«  C’est une évidence que des mômes aient un toit au-dessus de la tête, c’est juste une évidence. C’est ça notre ligne directrice, elle est simple : protéger les enfants. Une fois que ce sera fait, les collectifs sont bien évidemment voués à disparaitre ».

« Ce n’est pas aux parents de pallier les carences de l’État »

En attendant ce jour, ces parents et ces collectifs continuent d’agir  avec l’ambition d’interpeller les pouvoirs publics pour qu’ils prennent leurs responsabilités.

« L’action citoyenne c’est bien, mais au bout d’un moment on est démuni. On ne peut pas pallier les carences de l’État », explique Sandra.

Tous ensemble, toutes écoles confondues, ces parents demandent à ce que soit appliqué l’article 345-2-2 du Code de l’Action Sociale, qui stipule que :

« Toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique ou sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d’hébergement d’urgence ».

Nicolas, investi dans le collectif Jamais sans toit depuis 2014, déplore lui le manque d’anticipation des pouvoirs publics :

« Dès la rentrée on leur donne des chiffres sur les enfants à la rue, donc ils sont au courant. Mais il n’y a pas apparemment la volonté de mettre à l’abri les enfants. Et on se retrouve toujours au mois de novembre à devoir rentrer dans un rapport de force pour se faire entendre ».

C’est d’ailleurs la raison d’être de ces collectifs, pour ces parents qui ont bien compris que le nombre faisait la force. Et que chacun dans leur coin, leur voix ne porterait pas autant.

Article actualisé le 26/12/2017 à 10h46
L'AUTEUR
Thomas Sévignon

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