Cultures 

Fermetures de boîtes de nuit en série : les patrons de la nuit lyonnaise ne regretteront pas le préfet Delpuech

actualisé le 05/03/2017 à 18h10

Lundi 6 mars, Henri-Michel Comet remplacera officiellement Michel Delpuech au poste de préfet du Rhône et d’Auvergne-Rhône-Alpes. Ce dernier rejoindra Paris.

Chez certains acteurs du petit monde de la nuit lyonnaise, ce changement est un espoir.

« Dès l’arrivée du préfet Michel Delpuech en avril 2015, on a immédiatement senti une crispation sur l’ensemble des procédures qui jusque-là étaient marquées par le sceau du contradictoire », affirme Henri-Pierre Vergnon, avocat de plusieurs patrons d’établissements de nuit.

Peu avant lui, en janvier 2015, était arrivé également le préfet de police Gérard Gavory : c’est peu dire que les acteurs de la nuit lyonnaise sont partagés sur leur action commune… Certains considèrent ce dernier comme un « tue-l’amour ». D’autres affirment que le premier « tue la nuit lyonnaise comme il a tué la nuit bordelaise » où il était en poste précédemment.

L’incompréhension entre les deux parties débute suite à un incident à la discothèque le One Set, à Saint-Pierre-de-Chandieu. Ce soir d’octobre 2015, après une altercation à l’intérieur opposant un groupe de personnes et un individu solitaire, ce dernier patiente quelques heures sur le parking. Il attend que le groupe sorte et leur fonce dessus en voiture, avant de prendre la fuite. Bilan : six personnes blessées légèrement. Le préfet prend « en urgence » un arrêté de fermeture de l’établissement pour trois mois. Sans respecter le principe du contradictoire.

« Les textes indiquent effectivement qu’en cas d’urgence et de fait réitéré, une fermeture immédiate peut être décidée. Or, la préfecture n’en savait pas plus que nous sur l’affaire à ce moment-là. Il s’est passé à peine quelques heures entre le fait et la prise de décision » s’étonne l’avocat.

Laurent Duc, président de l’UMIH 69 (Union des Métiers et des Industries de l’Hôtellerie), surenchérit :

« Il y a eu une publicité énorme réalisée par la préfecture, c’était terrible, c’est passé sur toutes les radios, les journaux de Lyon, sans qu’il y ait eu de débat contradictoire. »

Stéphane Béroud, directeur de la sécurité et de la protection civile à la Préfecture du Rhône, se défend :

« Nous veillons à ce que la procédure du contradictoire soit respectée, sauf pour les cas d’urgence qui sont laissés à l’appréciation du préfet, comme celle du One Set. »

Michel Delpuech nouveau préfet du Rhône, le lendemain de sa prise de fonction. Première rencontre avec la presse le 2 avril dans les salons de la préfecture. ©LB/Rue89Lyon

Michel Delpuech le lendemain de sa prise de fonction comme préfet du Rhône. Première rencontre avec la presse le 2 avril 2015. ©LB/Rue89Lyon

Le patron d’une boîte de nuit est responsable d’un comportement individuel

Comment un établissement peut-il être tenu responsable d’un comportement individuel ? Question cruciale soulevée par l’UMIH, les patrons de boîtes et l’avocat Henri-Pierre Vergnon. Tous considèrent la législation aberrante sur ce point :

« Elle est incroyable, mais vraie. Prenez l’exemple d’une personne qui prend l’apéro chez des amis, achète cinq litres de whisky au supermarché, en boit un litre avant de rentrer dans un établissement de licence 4 où il avale un verre d’eau. S’il a un accident en sortant, c’est la responsabilité de l’établissement qui sera retenue, pas celle du supermarché. C’est une vraie question ! » explique Cédric Dujardin, directeur du Sucre.

Réponse claire, ferme (et fermée) de Gérard Gavory, le préfet délégué pour la défense et la sécurité : « Un gérant d’établissement est responsable de son service de sécurité, tout simplement. Je suis là pour veiller à l’application de la loi. » D’aucuns décrivent un homme dur, peu juste, peu ouvert et peu enclin à la discussion. « C’est lui, le vrai problème, et non Michel Delpuech, qu’on ne voyait d’ailleurs jamais », s’accordent à dire deux patrons de boîtes du 6e arrondissement.

Tout s’est aggravé au printemps 2016, suite au concert de Booba au Red Room, à Dardilly. Un blogueur tristement célèbre (et condamné pour d’autres faits) appelle au boycott. Le jour J, près de 200 personnes (selon la police) armées de barre de fer débarquent devant la discothèque. Concert annulé à la dernière minute, salle saccagée : l’exploitant, rendu responsable, reçoit un courrier l’informant qu’il est susceptible de devoir fermer trois mois (avec respect, ici, du principe du contradictoire).

« Le contexte est fou : on est en état d’urgence, les manifestations sont donc illégales, la préfecture avait été alertée plus de quinze jours avant qu’il y avait un risque de débordement, elle aurait pu prendre les mesures en amont. L’établissement n’était pas protégé (les CRS annoncés sont bien arrivés, mais après les dégradations), les clients non plus et on voulait rendre responsable le gérant. En revanche, que le blogueur ait pu pousser à la guerre civile ne semblait pas poser de problème », lance l’avocat Henri-Pierre Vergnon.

Les poursuites sont abandonnées suite aux protestations des syndicats, « mais on a senti un réel point de crispation », conclut l’avocat.

« Le préfet Delpuech ne laissait rien passer »

Du côté des gérants de boîtes de nuit, le discours est sensiblement le même : « Aujourd’hui, la loi nous rend responsable de tout. Les sanctions ont toujours été plus ou moins dures, mais pas autant que depuis l’arrivée du préfet Delpuech. Il ne laissait rien passer » affirme un exploitant refusant de dévoiler son identité.

Du côté de la préfecture, le message est clair : « Si une mesure immédiate est prise sans contradictoire ou lorsque la sanction est plus lourde que prévue, c’est parce qu’il y a une accumulation de faits antérieurs. On regarde à la fois le contexte et les antécédents de l’établissement. Le Red Room en avait. » L’UMIH, par la voix de son président, tempère :

« Dans ce cas-ci, nous avons été écoutés par la préfecture, il y a eu un vrai dialogue. Je ne sais pas si on peut affirmer que le préfet Delpuech était plus ferme que le précédent, sachant que ce dernier n’avait pas eu autant d’affaires aussi complexes à gérer. Je ne sais pas s’il est juste, mais il est en tous les cas très droit. »

Dernière affaire en date : la fermeture pour deux mois du F&K, aux Brotteaux, le jeudi 16 février 2017. En cause : de multiples faits ayant eu lieu entre le 1er janvier et le 8 décembre 2016 (dont la mort d’un jeune homme le 1er octobre, suite à une dispute entre deux groupes sur la voie publique). La préfecture envoie un courrier de mise en demeure que le destinataire ne recevra jamais. Malgré les négociations de l’avocat pour reprendre la procédure contradictoire, Gérard Gavory refuse.

« C’est une sanction très sévère. Le préfet ne nous laisse pas la possibilité de formuler des observations. On rend responsable l’établissement de voitures mal garées, d’agressions sur la voie publique… C’est une décision lourde qui renvoie à un problème de sécurité publique dénoncé par les exploitants du 6e arrondissement. Ils alertent depuis longtemps le maire : il n’y a pas de service de police en soirée, et régulièrement, des gens se font agresser à la sortie. Quand il faut trouver des responsables, c’est immanquablement les établissements. On marche sur la tête ! » affirme l’avocat Henri-Pierre Vergnon.

F&K, ex-First, boîte de nuit des Brotteaux (Lyon 6ème) ©DR

F&K, ex-First, boîte de nuit des Brotteaux (Lyon 6ème) ©DR

Deux poids, deux mesures ?

Autre grief contre la préfecture : la question des sanctions inégales.

« On a le sentiment que selon que l’on soit proche de Gérard Collomb ou non, on ne dispose pas des mêmes droits », lance un patron de boîte de nuit ne désirant pas divulguer son identité.

En novembre 2016, quatre malaises ont lieu au Sucre suite à une consommation de drogue. Aucune décision de fermeture n’est prise.

« Je suis très surpris de la manière dont a été gérée l’affaire, Le Sucre a pu continuer sa programmation sans problème les jours qui ont suivi. Dans le milieu de la nuit lyonnaise, ça ne passe pas du tout. On a l’impression qu’il y a deux poids deux mesures », s’inquiète l’avocat .

Cédric Dujardin, patron du Sucre s’explique :

« La drogue n’est pas notre culture, mais c’est un fait sociétal : elle est partout. Notre position est claire : nous faisons un travail de prévention en communiquant sur le fait qu’on peut écouter de la musique électro sans se droguer, et de répression, en annonçant qu’au Sucre, c’est tolérance zéro. Nous travaillons donc en collaboration avec le commissariat du 2e pour lutter contre ce fléau. On ne gagnera pas cette guerre, c’est impossible, mais on aide la police à lutter contre. Quand le problème est survenu fin 2016, le préfet n’a pas décidé de fermer en urgence, conscient du combat que l’on mène en amont. Le préfet est sûrement plus dur avec des établissements plus laxistes. »

Un autre directeur d’établissement désirant rester anonyme conclut :

« Le vrai enjeu est de reconstruire une relation entre la préfecture et le monde de la nuit qui s’étiole au fil des jours. Tout le monde doit œuvrer ensemble pour améliorer les choses. Espérons que le nouveau préfet sera plus juste. »

Aldo Paredes au Sucre. ©DR

Aldo Paredes au Sucre. ©DR

Par Julie Hainaut sur Petit-Bulletin.fr

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