Société 

« Nuit Debout Lyon » confronté à la question des actions violentes

actualisé le 11/05/2016 à 17h30

La pression est montée d’un cran autour du mouvement Nuit Debout à Lyon, au douzième jour de l’occupation de la place Guichard.

Jusque là, la police n’avait constaté « aucun débordement » et était totalement invisible autour de cette place du 3ème arrondissement.

Mais ce mercredi soir, vers 23h30, une manif sauvage d’une centaine de personnes est partie de l’assemblée de Nuit Debout. Ce n’était pas le premier cortège de ce type. Une semaine auparavant un groupe équivalent avait fait le tour du quartier, renversant quelques poubelles sur la route.

Cette fois-ci, le bilan est plus lourd dans un rayon de quelques centaines de mètres autour de la place occupée. Les vitres des locaux de la police aux frontières (PAF) et d’un véhicule banalisée ont été brisées; avec notamment un tag « refugees welcome ». L’entrée du palais de justice a subi cassage de vitre et tags. Enfin, une banque et la façade de la mairie du 3e arrondissement ont été également taguées. Une enquête a été ouverte.

Ce jeudi, le préfet du Rhône a convoqué les trois personnes qui avaient déclaré le rassemblement jusqu’au 23 avril. Michel Delpuech les a reçu personnellement accompagné des responsables de la sécurité publique.

Il les a « mis en demeure pour que de telles troubles ne se reproduisent pas ». Dans le cas contraire, leur a-t-il écrit, il prendra une mesure d’interdiction du rassemblement. Le préfet du Rhône l’a fait savoir dans un communiqué repris par l’AFP et largement relayé par la presse (notamment 20 Minutes).

L'Agora ou assemblée de Nuit Debout du mardi 19 avril. ©LB/Rue89Lyon

L’Agora ou assemblée de Nuit Debout du mardi 19 avril. ©LB/Rue89Lyon


« On ne cautionne pas ce genre de violences »

Le jeudi après-midi, les organisateurs de Nuit Debout (une soixantaine de personnes qui s’occupent de la communication, de la cuisine ou de la logistique) ont réagi en ordre dispersé puisqu’il n’y a ni porte-parole, ni représentant. La discussion avait été lancée dès la fin de cette rapide manif sauvage.

Un thème de discussion a également été créé sur le forum par « Fonfon ». Et il ne mâche pas ses mots à propos des auteurs des dégradations :

« Ces personnes qui mettent en danger la nuit debout ne font RIEN pour l’aider. Je ne les ai pas vus à la logistique, à la bouffe, aux toilettes… Visiblement elles ne sont là que dans l’espoir de pouvoir monter une manif’ sauvage, se fondre dans la masse et casser sans être inquiétés.
Ces personnes, très minoritaires (je crois que c’est une dizaine), mettent en danger les centaines (milliers) de personnes qui se réunissent tous les soirs place Guichard et le mouvement Nuit Debout. »

Il appelle à la création d’un mouvement « vraiment pacifiste ». Une discussion nourrie s’est engagée sur « actions violentes » contre « actions non-violentes ».

Arthur, 19 ans, a été l’un des trois « organisateurs » convoqués par le préfet. Nous avons rencontré cet étudiant à la sortie de son rendez-vous :

« S’il y a des trucs violents qui se font, ça doit se faire ailleurs ».

Lisa, 20 ans, étudiante et serveuse, est sur la même ligne : elle ne veut pas que ce genre d’action soit mêlée à Nuit Debout :

« Ça ne nous ressemble pas. Nous sommes un mouvement pacifique ».

Surtout, elle ne veut plus voir des actions menées au départ de la place Guichard :

« Je comprends les gens vénères qui ont envie de casser des vitrines. Mais tu fais ça tout seul avec tes potes, pas en engageant tout le monde de la place Guichard ! »

Et Lisa affirme :

« La majorité de Nuit Debout est contre ».

De la même manière, Jean-Pierre, se permet de parler au nom du groupe. Cet informaticien d’une quarantaine d’années fait partie des trois personnes convoquées :

« On n’est pas d’accord avec ça. Stratégiquement, ce n’est pas pertinent. On est un rassemblement qui ne cautionne pas ce genre d’actions ».


« Nuit Debout est un contenant »

Difficile de savoir si cette position « pro-mouvement pacifique » est majoritaire au sein des participants de Nuit Debout. Car il est tout simplement difficile d’arrêter un périmètre des participants à ce mouvement, protéiforme et en construction.

Ce jeudi soir, lors de l’assemblée de début de soirée (l’Agora) rassemblant environ 200 personnes, peu de personnes ont appelé à se désolidariser de ce type d’action, à rebours de certains piliers de l’organisation.

Un texte paru l’après-midi même sur le site Rebellyon a été lu au micro. Il a reçu des applaudissements. Ce texte signé par « des militants décidés » qui se présentent comme auteurs des actes de dégradations explique cette action a été réfléchie et « chacune des attaques ciblée ». Par exemple :

« La Police aux Frontières, c’est celle qui s’occupe de renvoyer dans leur pays d’origine nos camarades étudiants et sans-papiers, qui se demandent encore aujourd’hui s’ils pourront terminer les études, parfois longues, entamées en France. »

Et de justifier ces actes violents :

« Nous avons le droit d’être en colère, le droit d’agir et de réagir, d’être excessifs, d’être violents, car ils le sont. De plus ce ne sont après tout que des objets, qui font les frais de notre colère. »

Le texte essaye de faire un lien avec ce qui se passe sur la place à Nuit Debout, même si cette action n’a pas été validée par l’assemblée, en appelant le mouvement à se radicaliser :

« Il est tout à fait compréhensible que certains ne souhaitent pas agir de la même manière que nous. Et de même que certains considèrent que nos actions discréditent le mouvement, nous considérons qu’un trop grand calme, qu’une trop grande collaboration avec les autorités ne vont faire qu’enterrer le mouvement, et surtout ne mettent pas en danger ceux que nous combattons. »

A la suite de la lecture de ce texte, certains ont pris la parole pour que l’assemblée ne prenne pas position sur ce type d’actions mais considère Nuit Debout comme un « contenant » où chaque participant serait libre de faire des actions violentes ou non-violentes.

A chacun son mode d’action

Lors d’un groupe de travail sur la position du mouvement face aux actions, un communiqué a été pondu et finalement validé lors de la deuxième assemblée de la nuit de ce jeudi 21 avril.

Il commence par un rappel d’une des règles du mouvement :

« Il n’y a pas de responsable de « Nuit Debout » et que chaque décision est prise collectivement par les personnes présentes au moment de chaque rassemblement. »

Ce rappel vaut pour certains membres de l’organisation qui avaient pris la parole dans la presse le jour même. Le communiqué se poursuit en prenant le contre-pied de ces déclarations. Loin de « condamner ce qui s’est passé » ou de se « désolidariser » il justifie, en creux, les dégradations répondant à une autre violence :

« Nous condamnons avec la plus grande fermeté les violences policières commises lors de chaque manifestation et chaque jour, notamment celles de la PAF qui traque et expulse les sans papiers, la violence judiciaire plus prompte à condamner les manifestants que les délinquants en col blanc, la violence de ceux des patrons qui accule à la misère, la violence d’un système financier fondé sur l’évasion fiscale, la violence étatique qui stigmatise et discrimine des pans entiers de la population ! Ce sont ces violences faites pour nous diviser que nous condamnons. »

L’idée proposée par certains d’établir une Charte à la manière de Nuit Debout Nice a été débattue. Dans son 11ème point, il est notamment écrit :

« Le mouvement Nuit Debout Nice s’oppose à toute violence physique et casse de matériel public ou privé. »

Mais les participants du groupe de travail ont rejeté cette idée de charte, notamment pour ne pas « figer le mouvement » ou « imposer un mode d’action » aux individus.

En clair, ce jeudi soir, l’assemblée, l’Agora ou l’AG de Nuit Debout Lyon (les trois appellations perdurent) a pris le contre-pied d’un grand nombre de ses organisateurs, en ne rejetant pas les actions violentes. Mais demain, une assemblée peut en décider autrement, tant la question fait débat.

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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