Économie  Un créateur d'entreprise au rayon X 

« Le vinyle est le support musical du présent et du futur »

actualisé le 17/04/2016 à 15h46

“And after all let’s do the things that we think we should”, (“Et après tout, faisons les choses que nous pensons devoir faire »). Ludovic Ferrarra a suivi le leitmotiv de son groupe favori du moment, Trumpet of consciousness

Après des années dans le business des maisons de disques, ce passionné de musique a voulu trouver son indépendance. En décembre 2014, il a ouvert sa boutique consacrée exclusivement aux disques vinyles, dans le 1er arrondissement de Lyon.

A l’occasion du Disquaire Day, nous vous proposons de relire son portrait, publié le 16 mars 2016.

Mais il s’est avant tout donné pour mission de sensibiliser les jeunes issus de la génération 2.0. A l’heure du téléchargement compulsif, il raconte l’histoire d’un objet qui « se transmet de génération en génération ».

Ludovic Ferrarra

Ludovic Ferrarra, un disque de David Bowie entre les mains. Crédit : AC/Rue89Lyon.

Au détour d’une rue du quartier de la Croix-Rousse, où fleurissent les disquaires, se trouve Tiky Vinyl Store, une petite boutique qui ne joue pas vraiment dans l’extravagance. A l’intérieur, sonne un titre de “Trumpet of Consciousness”, groupe que Ludovic Ferrarra cherche à faire sortir de l’ombre.

Il est le gérant du magasin, un souriant quarantenaire aux cheveux long qui trône fièrement derrière son comptoir.

Sa boutique, il en fait une affaire personnelle. Les meubles en bois sont fait-main, “le plus fonctionnel possible pour que les clients repèrent les groupes et qu’ils puissent fouiller facilement”, les éclairages sont adaptés aux vinyles de manière à les sublimer. Tandis que sa voisine de comptoir n’est autre qu’une danseuse de tamure miniature, en souvenir de la période où il habitait à Tahiti. Et si d’ici la fin de l’année, la boutique aura l’air d’un véritable ilot polynésien avec planches de surf et cocotiers, c’est dans un but précis.

“Je souhaite faire de ma boutique un univers à part car le vinyle est un univers à part. Il faut que mes clients se sentent déconnectés.”

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Une série de vinyles du magasin. Crédit : AC/Rue89Lyon.

Chez Ludovic, on prend le temps. On passe une heure, parfois deux, on fouille dans les bacs regorgeant de vinyles, on discute… Mais surtout on parcourt 100 ans de musique. De Robert Jonson, initiateur du blues, au groupe Muse, le choix s’étend du jazz au rock en passant par la pop. Un parti pris pour Ludovic qui a décidé de présenter tout ce qu’il considère comme « les grands albums de chaque décennie ».

Et tout ça en neuf.

“Il y a des nouveautés toutes les semaines. Alors, je voyage en Allemagne, en Hollande, en Angleterre pour trouver des perles.”

“Pour les banques, c’était un métier mort et enterré”

Lorsqu’il y a plus de 15 mois Ludovic présente son idée d’entreprise aux banques, elles sont réticentes.

“J’ai présenté mon projet à cinq banques différentes. Pour elles, c’est un métier mort et enterré. Aujourd’hui, on consomme la musique autrement. Les formats numériques, l’arrivé des best-of et des campagnes télé avec les compilations, ça a tué les plus petits”

Sans aides financières extérieures, ni appui familial ou d’un fournisseur, il décide de se débrouiller avec ses propres économies. Il établit un budget prévisionnel à 50 000 euros qu’il doit finalement réduire. En décembre 2014, il ouvre Tiky Vinyl Store avec 40 000 euros d’investissements. Dans le même temps, un organisme parisien lui propose de l’aider pour payer son loyer.

Les sommes de départ se répartissent ainsi, pour une enveloppe de 40 000 euros de budget total :

  • 5000 euros de capital social
  • 25 000 euros d’investissement pour le stock (vinyles, livres, accessoires…)
  • 5000 euros de fonds de roulement
  • 600 euros de loyer mensuel avec l’aide de la CALIF (Club Action des Labels Indépendants Français)
  • Environ 5000 euros de frais divers, d’accompagnement et de travaux dans la boutique

Il se voit encouragé à poursuivre par des accompagnants qui remarquent chez lui son savoir-faire en logistique.

“On ne choisit pas le métier de disquaire parce que c’est à la mode. Il ne faut pas non plus s’y connaître uniquement en musique. Il faut savoir gérer les références ou encore la quantité.”

Des compétences que Ludovic a acquises en 26 ans de musique, confronté à la distribution, la production et la diffusion.

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Platine vinyle sur le comptoir. Crédit : AC/Rue89Lyon.

“Je me définis comme un passeur”

Musicien de formation classique et jazz, Ludovic n’en est pas moins un grand fan de Deep Purple, ou encore de Queen. Il doit cette passion à ses années étudiantes, durant lesquelles il découvre la radio libre et organise ses premiers concerts.

Il achète son premier disque en 1979.

“A l’époque, on avait pas le choix d’acheter autre chose. Il fallait bien choisir car on n’avait peu de moyens.”

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Meubles conçus par Ludovic Ferrarra. Crédits : AC/Rue89Lyon.

Ce n’est qu’à partir des années 1990 qu’il commence à vendre. Premièrement dans deux magasins FNAC puis dans trois maisons de disques, dont Sony Music et Naïve Records. En 1999, avant de reprendre son activité en maison de disques, il s’accorde une pause de six mois à Tahiti pour réfléchir à son avenir professionnel.

A partir de 2000 et pendant 12 ans, il assiste à la chute du disque, en partie due au téléchargement légal et illégal. Ludovic reste néanmoins animé par l’idée d’ouvrir sa propre boutique. Mais surtout de transmettre son savoir à une toute nouvelle génération, une génération qui zappe.

“Je me définis comme un passeur. Il faut faire savoir aux prochaines générations qu’acheter un disque, c’est important. On prend le temps d’écouter, de déchiffrer la pochette, de lire les paroles, les crédits, de découvrir ce que l’artiste a voulu dire… A la différence du téléchargement, le produit physique permet de se souvenir. Je veux prouver aux jeunes que le vinyle est le support musical du présent et du futur.”

Le prix de l’indépendance


Aujourd’hui, dans sa petite boutique, celui qui milite pour que les groupes soient rémunérés à la hauteur de leur contrat ne s’est toujours pas versé de salaire. Pour autant, Ludovic n’est pas à court d’idées ni d’ambitions.

“J’espère qu’en décembre 2016 je pourrai toucher un salaire. Ce sera peut être moins qu’un smic. Je pourrai peut-être aussi me permettre d’embaucher un apprenti. A deux, on pourrait ouvrir plusieurs boutiques, dans toute la France.”

En attendant, Ludovic fait connaitre sa boutique en organisant notamment des concerts privés. Il envisage également de sensibiliser les élèves des écoles lyonnaises à l’achat du disque.

“After All”, du groupe “Trumpets of Consciousness”. Youtube

En partenariat avec

CCILM quadri sans fond

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