Politique 

Le lycée de Moirans ne veut pas de portiques, Laurent Wauquiez lui impose des tourniquets

actualisé le 21/03/2016 à 10h20

C’est l’une des promesses de campagne de Laurent Wauquiez les plus contestées : doter chaque lycée d’Auvergne-Rhône-Alpes de portiques de sécurité. Premier camouflet pour le président de région : le lycée de Moirans, en Isère, désigné « pilote », n’en veut pas. L’élu a quand même imposé un dispositif de sécurité sous la forme de tourniquets, jugés tout aussi inutiles par le proviseur de l’établissement.

Par Laurent Burlet et Bertrand Enjalbal

Le lycée général Pierre Béghain de Moirans © Académie de Grenoble

L’une des entrée du lycée Pierre Béghain de Moirans © Académie de Grenoble

Le 21 janvier dernier, Laurent Wauquiez, fraîchement élu à la tête de l’exécutif de la nouvelle région, visite le lycée de Moirans. L’endroit est symbolique : cette commune de l’Isère est devenue tristement célèbre après des émeutes qui ont eu lieu autour de la gare en octobre dernier.

Laquelle gare est à quelques centaines de mètres de l’établissement.

Lors de cette visite, Laurent Wauquiez annonce la mise en place rapide, « sous un délai d’un mois et demi, deux mois » d’« un système de portiques et badges, afin de s’assurer que n’importe qui ne puisse pas rentrer ». Le coût est annoncé : environ 100 000 euros par établissement.

Ce lycée est « pilote ». Une quinzaine d’autres doivent suivre avant que la mesure ne soit généralisée à l’ensemble des établissements pour un coût global de 20 millions d’euros. Dans un délai d’un an. Le président d’Auvergne-Rhône-Alpes en a le pouvoir : la gestion des lycées est dans son lot de compétences.

Objectifs de Laurent Wauquiez :

  • la « lutte contre le trafic de drogue »,
  • la lutte contre « les intrusions d’armes à feu »,
  • la « protection dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ».

Les équipes techniques et le proviseur désavouent Laurent Wauquiez

Une fois les caméras de télévision parties, les équipes techniques du lycée, de la Région et de la gendarmerie se mettent au travail.

Si Laurent Wauquiez a choisi le lycée de Moirans, c’est aussi parce que son proviseur a fait une demande en octobre dernier pour mieux filtrer les entrées et sorties de son lycée.

Le proviseur de Moirans explique :

« Nous n’avons pas de problème d’intrusions. C’est un lycée très tranquille même s’il y a beaucoup de flux ».

Dans le dossier initial, il était demandé pour chaque portail leur motorisation (pour une commande à distance), une caméra de vidéosurveillance et un interphone. Car actuellement, ces portails restent constamment ouverts.

Une réunion technique est organisée le vendredi 29 janvier pour évoquer la mise en place des « portiques » de Laurent Wauquiez. Elle aboutit à un consensus : « l’abandon des portiques de sécurité au sens détection des métaux ».

C’est le proviseur qui l’écrit sur le blog du lycée dans un post intitulé « Sécurité des élèves et des personnels du Lycée Pierre Beghin » :

« Lors d’une réunion technique regroupant les services de la Région, les représentants de l’établissement, les représentants de la mairie, les services de gendarmerie et l’équipe mobile de sécurité, le principe de portiques de sécurité, au sens détection des métaux, à été abandonné ainsi que la mise en place de tourniquets. »

Image tirée du film « Il est génial Papy ! » de Michel Drach, avec Guy Bedos.

Image tirée du film « Il est génial Papy ! » de Michel Drach, avec Guy Bedos sautant un tourniquet du métro parisien.

A défaut de portiques, Laurent Wauquiez impose des tourniquets

A la place des portiques, l’idée de mettre des tourniquets, autrement appelés « tripodes escamotables », a été évoquée. Mais cette piste a également été abandonnée lors de la réunion technique au lycée de Moirans.

Contacté par Rue89Lyon, le proviseur s’en explique. Pour Jean-Christophe Ployon, deux problèmes se posent :

  • Un problème de sécurité : « Les tourniquets sont facilement franchissables. On peut les sauter, comme on le voyait autrefois dans le métro parisien ».
  • Un problème de flux : « On a 1 000 élèves et entre 100 et 300 adultes pour de la formation continue. Ça pose question pour le fonctionnement : que va-t-on faire pour les élèves qui ont oublié leur badge et pour les adultes qui se présentent ? »

La direction de l’établissement avait mis l’accent sur la sécurisation des quatre portails d’accès. L’option privilégiée était le dispositif « couloir rapide », comme dans le métro lyonnais qui aurait pu être disposé au niveau de la clôture de l’établissement.

Les "couloirs rapides" du métro lyonnais © Mélany Marfella

Les « couloirs rapides » du métro lyonnais © Mélany Marfella

Lors de la commission permanente (qui se tient toujours à huis clos), l’option portée par le lycée des « couloirs rapides » a été abandonnée. Pour une question de coût (25 000 euros/couloir) et l’option des tourniquets a finalement été validée, contre l’avis de la direction du lycée.

A Moirans, même si les « tripodes escamotables » ne correspondent pas aux besoins, la Région a donc décidé d’en installer six : trois par entrée principale et à 5 000 euros pièce. Ils seront installés derrière les deux portails. La Région assure au proviseur qu’avec ces six tourniquets le problème de flux serait réglé.

Élément censé rassurer les usagers du lycée : les tripodes seront connectés à l’alarme incendie : en cas de déclenchement de l’alarme, ils sont désactivés. L’exécutif régional a également répondu à la demande d’installation de quatre caméras de vidéosurveillance, de la commande à distance de ces portails et d’interphone, comme le souhaitait par ailleurs le proviseur.

Au final, l’installation des ces « tripodes escamotables » semble être une question de symbole pour l’exécutif, afin qu’il ne soit pas dit que Laurent Wauquiez a abandonné les portiques sur lesquels il a tant communiqué pendant sa campagne électorale.

Tourniquets et rétropédalage

Dans le communiqué qui a fait suite à la commission permanente du 11 février, l’exécutif régional annonce vouloir débloquer 100 000 euros par lycée pour sécuriser immédiatement les 15 lycées de la région.
Soit l’enveloppe de Moirans, multipliée par 15.

Et d’insister :

« Conformément aux engagements pris et compte tenu des événements tragiques récents, il a été décidé de débloquer immédiatement 1,5 millions d’euros pour débuter rapidement la sécurisation des lycées en Auvergne Rhône-Alpes. »

Mais d’installation de portiques, il n’y a plus trace :

« Il s’agira notamment de conforter les clôtures, d’installer des dispositifs de contrôles d’accès ou de déployer de la vidéo surveillance. Les solutions techniques seront choisies et adaptées en fonction de la configuration de chaque établissement. »

Ce qu’oublie donc de dire le communiqué, c’est que les fameux portiques promis ont été remplacés par de simples tourniquets.

Le calendrier est quant à lui confirmé : les opérations doivent être menées à la rentrée des vacances de printemps (le 25 avril 2016). Mais pour le proviseur de Moirans :

« Ce ne sera pas possible avant la rentrée de septembre », car il faut notamment distribuer les badges.

Là encore, la réalité rattrape les effets d’annonce.

Comment Laurent Wauquiez veut sauver la face

Laurent Wauquiez joue sur les mots et continue d’entretenir le flou pour refuser de parler d’abandon de sa proposition de « portiques ». Quand on interroge son entourage sur le sujet, on nous rétorque qu’« il n’a jamais été question de détecteurs de métaux en la matière mais de contrôle des accès » :

« Certains essaient d’entretenir une polémique sémantique ».

Est visé notamment le groupe « écologistes-Parti de gauche » qui communique sur « le très pressé Laurent Wauquiez », qui est allé « un peu vite en besogne et s’est pris le portique dans le nez ».

Dans un communiqué commun avec la rectrice de l’Académie de Grenoble du 18 mars, Laurent Wauquiez affirme que ce plan de sécurisation des lycées sera « évidemment mis en place dans un esprit de concertation avec la communauté éducative et sera présenté pour avis au conseil d’administration de chaque établissement ». Et il en profite pour réaffirmer :

« Il n’a évidemment jamais été question de détecteurs de métaux ».

Dans les deux cas, cela n’a rien d’« évident ».

Le 21 novembre 2015, lors d’un point presse, le candidat Laurent Wauquiez évoque pour la première fois son intention d’équiper tous les lycées de la région Auvergne-Rhône-Alpes s’il est élu à sa tête. Il déclare alors (on peut aussi écouter la séquence) :

« En échange avec les directeurs d’établissements, je souhaite qu’on puisse proposer des mesures de sécurisation. Soit des portiques, parce qu’on ne va pas laisser entrer des armes dans l’enceinte de nos lycées, soit des mesures de vidéoprotection ».

Si Laurent Wauquiez n’a pas clairement prononcé les mots de « portiques détecteurs de métaux », il parle bien de « portiques » permettant de détecter d’éventuelles armes (que des individus ou des lycéens eux-mêmes pourraient faire entrer dans l’établissement). Le dispositif est ainsi clairement envisagé pour empêcher l’introduction d’armes dans les lycées. Or, quoi d’autre qu’un portique détecteur de métaux pour le faire ?

Toujours durant la campagne, au micro de France Bleu et alors en débat avec les principaux candidats, Laurent Wauquiez formule de nouveau sa proposition. Il ne précise toujours pas à quel type de portique il fait référence mais propose de leur adjoindre « des équipes de sécurité » :

« Les propositions que je mets sur la table, c’est quoi ? Parce que moi j’aime que ce soit précis. (…) Je veux protéger nos lycées, pas juste des portiques, c’est aussi des équipes de sécurité, des systèmes vidéo qui permettent de les protéger. »

On peut légitimement comprendre à l’écouter qu’il fait référence à du personnel dédié à la gestion des portiques, chargé notamment de vérifier les sacs des lycéens en cas de besoin.

Et le 21 janvier dernier, lors de sa visite au lycée de Moirans, quand Laurent Wauquiez annonce le plan de déploiement de ces fameux portiques d’ici à la fin de l’année 2016 dans l’ensemble des établissements, il redit sa volonté de « lutter contre les intrusions des armes à feu ». S’il n’est pas question dans la sémantique de portiques détecteurs de métaux, il est difficile d’imaginer que le numéro 2 des Républicains envisage sérieusement de mener ces « luttes » avec des « tourniquets tripodes ».

D’ailleurs, puisqu’il aime « être précis », redonnons la définition d’un portique de sécurité ou portique de détection : il s’agit d’un « cadre muni d’un dispositif de détection » magnétique (type aéroport), au rayon X pour des bagages ou de source de chaleur. Dire qu’il n’en a jamais été question est donc au moins quelque peu spécieux.

De nombreux médias ont clairement assimilé les portiques aux détecteurs de métaux, se demandant pour certains le coût réel d’un tel dispositif au regard du besoin de personnel nécessaire à leur gestion. Le syndicat de parents d’élèves, la FCPE, largement opposé à cette proposition, ironisait sur l’inefficacité de la mesure annoncée, montrant en creux qu’il assimilait bien lui aussi portique à détecteur de métaux :

« Il s’agit pour l’essentiel de cas de violences verbales envers les enseignants. C’est surtout la part de la consommation de stupéfiants qui est en hausse et les portiques ne détectent pas la drogue ».

Les portiques, une vieille mesure qui ne marche pas

Sa proposition, Laurent Wauquiez l’avait opportunément annoncée le 21 novembre dernier, soit quelques jours à peine après les attentats de Paris et Saint-Denis. Surfant sur la vague sécuritaire qui gagnait alors le pays, le responsable des Républicains avait même proposé de créer une sorte de Guantanamo français pour interner préventivement toutes les personnes fichées S.

Concernant la sécurité des lycées, sa proposition peut être jugée d’autant plus opportuniste que les cas de violences constatés ne concernent quasiment jamais l’introduction d’armes et encore moins des actes avec une dimension terroriste. Selon le dernier rapport de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance de l’Education Nationale, la violence dans les lycées est « plutôt stable » et concerne essentiellement les atteintes aux personnes, et des violences verbales. Des situations qu’encore une fois les portiques de sécurité, quelle que soit leur nature, auront du mal à régler.

Par le passé, ce dispositif a même plutôt montré qu’il ne réglait pas grand-chose, quand il n’a pas tout simplement été abandonné… Ce fut le cas notamment à Nice, ville dirigée par un autre élu Les Républicains, Christian Estrosi. Deux portiques avaient été achetés par la Ville en 2009. Mais finalement jamais utilisés. Le recteur de l’académie notait en 2010 qu’il s’agissait là d’une évidence :

« Ça prendrait trop de temps pour contrôler les élèves. Et les établissements pourraient avoir des problèmes juridiques en cas de contrôle des cartables ».

Une évidence dont semble convenir aujourd’hui Laurent Wauquiez.

> Article mis à jour le 21 mars à 10h avec le communiqué commun rectorat de Grenoble/Région Auvergne-Rhône-Alpes

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