Société 

La mairie de Lyon met fin à 13 ans de résidences d’artistes en maternelle

actualisé le 20/05/2015 à 17h23

Depuis 2002, le programme « Enfance, art et langages » installe des résidences d’artistes dans des écoles maternelles de la ville. Avec un pôle de recherche associé, l’objectif est de partager et développer de nouvelles pratiques pédagogiques et artistiques. Sans plus d’explication auprès des intéressés, la Ville de Lyon a décidé d’abandonner un programme, pourtant jugé concluant.

Dessins d'enfants de maternelle / Photo CC by nicolas★patte via Flickr

Dessins d’enfants de maternelle / Photo CC by nicolas★patte via Flickr

« Sous cette forme-là, c’est un programme unique au monde. Quand j’en parle à l’étranger, ça interpelle ».

Jean Paul Filiod, sociologue anthropologue à l’université Lyon 1, produit et encadre des recherches sur le programme « Enfance, art et langages » (EAL) depuis 2004. Pour lui, son arrêt serait « une perte ».

L’intervention d’artistes dans les écoles n’est pas une première mais l’expérimentation lyonnaise demeure particulière en s’inscrivant dans un temps long.

Dans le cadre d’EAL, des résidences d’artistes sont organisées dans des classes de maternelles d’écoles de Lyon pour une durée pouvant aller jusqu’à trois ans. A raison de quatre demi-journées par semaine, réparties sur vingt semaines durant l’année scolaire, les artistes sont intégrés au programme éducatif et pédagogique de l’équipe enseignante.

Marie Papon est danseuse-chorégraphe et intervient à l’école Marie Bordas dans le 8e arrondissement :

« Au total on passe trois jours par semaine à l’école, on voit les sept classes. Il faut bien voir que l’école qui nous accueille devient notre espace de travail ».

« Montrer à l’enfant qu’il peut réussir »

Depuis son lancement, 31 écoles de Lyon ont accueilli des résidences, « dont la moitié sont situées en zone d’éducation prioritaire », selon la mairie.

L’art à l’école, ça sert à quoi ? Jean Paul Filiod a analysé ce que le programme EAL avait modifié chez les adultes dans leurs pratiques professionnelles :

« On a constaté que les artistes ont dû davantage verbaliser et encadrer leurs échanges avec les enfants. Les enseignants, eux, modifient leurs pratiques et prennent davantage le temps de laisser faire l’enfant. Les artistes ont moins de souci avec l’échec ou l’accident, ils laissent donc l’enfant aller jusqu’au bout pour lui montrer qu’il peut réussir et comment faire. Les ATSEM ont développé la dimension éducative de leur travail et qu’on oublie parfois ».

Mais il a également analysé et vu évoluer le regard porté sur les enfants :

« Dans la pratique artistique on a vu des enfants étiquetés comme étant en difficulté développer les compétences que demande l’école : l’attention, la concentration, l’apprentissage de la langue et la confiance en soi. »

Si certains enseignants ont pu être « rétifs » au programme, le chercheur note que les résidences d’artistes ont permis à ceux qui les ont expérimentées de « combiner des méthodes pédagogiques différentes ».

« Toutes les écoles qui ont débuté le programme ont voulu continuer à la fin de la première année. Dans certaines classes, on a noté des changements positifs au bout de six mois déjà. »

Ses recherches actuelles portent sur « l’héritage » laissé par le temps de la résidence dans les pratiques des enseignants. Des recherches qui devraient donc s’arrêter en même temps que le programme. Il pointe toutefois quelques pistes positives :

« Par exemple, une enseignante a intégré dans sa pratique des gestes de chef d’orchestre qui permettent une meilleure communication et gestion des échanges. Globalement, les enseignants que ce soit pendant la résidence ou une fois la résidence terminée disent ‘J’ose faire plus de choses’ ».

Marie Papon assure elle aussi du caractère « unique » du dispositif et de ces résidences qui « n’ont rien à voir avec des rencontres ponctuelles avec des artistes ».

« L’équipe enseignante participe beaucoup, s’investit. Et l’artiste sent qu’il fait partie du programme pédagogique et qu’il est important dans la vie de l’école ».

Avec sa compagnie, elle a développé une recherche sur le corps et le paysage en lien direct avec celui de l’école.

« C’est une école toute neuve, on a travaillé avec les enfants sur le lien entre l’école et le quartier. Des habitants et un archéologue interviennent avec nous. »

A la mairie de Lyon, on n’est pas « à l’euro près »

Au sein de la municipalité, on juge volontiers « pertinent » le programme, avec un « intérêt notamment pour l’apprentissage du langage ». Malgré tout, la Ville a décidé de supprimer ce programme. Les résidences vont donc se terminer à la fin de l’année scolaire, certaines ayant tout juste débuté en septembre dernier. Elle l’a annoncé le 2 avril dernier par un curieux choix d’agenda. L’annonce a été faite lors d’une restitution de Jean Paul Filiod d’un rapport de recherche. Ce n’est pas l’adjointe à l’éducation, Anne Brugnera, qui s’en est chargée mais l’adjoint à la culture du 3e arrondissement. Un procédé qui n’a pas plu.

Sur le fond, la mairie justifie sa décision par « un besoin d’économie » qui serait dû essentiellement aux « baisses de dotations de l’État ». EAL serait-il victime de la réforme des rythmes scolaires ? La mairie de Lyon n’est pas vraiment ravie de devoir financer pour près de 5 millions d’euros la mise en place d’activités périscolaires. Selon Anne Brugnera « ce n’est pas une conséquence directe ». Toutefois, l’élue explique que le programme ne sera pas enterré et survivra à travers « un nouveau parcours ».

« On réfléchit à faire cet éveil artistique avec nos ressources internes et nos institutions culturelles. L’objectif est de l’étendre à toutes les écoles de la ville, de la maternelle au CM2 ».

En somme, faire plus avec moins. Mais au final pour bien plus cher ?

« Nous ne sommes pas à l’euro près. Notre but est d’utiliser des ressources qu’on a déjà au mieux. Nous avons déjà des programmes avec des partenaires comme « Mon patrimoine et moi » mais qui sont parfois déconnectés. C’est un besoin de repenser notre action ».

L’adjointe risque de ne pas être entendue par les défenseurs du projet tant pour eux « l’éveil artistique » et les résidences d’artistes du programme EAL « n’ont rien à voir ».

Tenter d’infléchir « une logique gestionnaire »

La mairie de Lyon va donc économiser environ 250 000 euros par an, coût que représente pour elle le financement d’EAL qu’elle assure à 85 %. Artistes ou chercheurs assurent avoir montré de la bonne volonté pour éviter cette coupe nette :

« On a proposé de trouver des passerelles avec la mise en place des rythmes scolaires, de payer moins les artistes, de réduire les résidences… », explique Marie Papon.

La résidence de trois ans débutée en septembre dernier pour sa compagnie n’est pas neutre est représente un revenu de 20 000 euros annuels. « En étant prudent on arrive à s’en sortir pour une compagnie ». Mais tous disent se heurter à « la logique gestionnaire » de la mairie.

Le collectif mobilisé pour demander le maintien du programme a fait le calcul et avance ses chiffres. EAL coûterait selon lui 205 euros par an et par enfant à la mairie, le périscolaire lui reviendrait à 280 euros par an et par enfant.

« On a donc proposé de faire entrer EAL dans le déploiement du périscolaire », explique Jean Paul Filiod.

Avec les résidences d’artistes c’est aussi le pôle de recherche qui devrait prendre fin. Le pôle ressource du programme EAL regroupant les productions et documentations élaborées depuis ses débuts devrait être transféré des Subsistances vers le service des affaires culturelles de la ville.

Enseignants, parents d’élèves, artistes ou chercheurs se mobilisent actuellement pour tenter de faire revenir la mairie sur sa décision. Si elle semble pourtant définitive, ils ont entamé une pétition pour faire masse et ont décidé de se réunir le 27 mai à partir de 18h prochain devant la mairie pour une « action poétique, politique et participative ».

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L'AUTEUR
Bertrand Enjalbal
Bertrand Enjalbal
Journaliste à Rue89Lyon
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