Société 

Connexions pour un numérique éthique, aux Journées du logiciel libre à Lyon

actualisé le 01/04/2015 à 13h31

Entre geeks barbus, gosses passionnés et têtes blanches, retour sur l’un des plus importants rendez-vous des libristes -les usagers des logiciels libres- en France. Ce week-end se déroulaient à Lyon les fameuses Journées du logiciel libre (JDLL), un événement qui fait clignoter les neurones.

« S’il n’y avait qu’un seul mot à retenir, ce serait celui-ci : indépendance. »

Ainsi s’achève l’intervention de Stéphane Dumond, chef de projet informatique de la Gendarmerie Nationale. Les applaudissements fusent. Pendant sa conférence, le commandant a retracé les étapes de la migration de Windows vers Ubuntu des 90 000 postes utilisateurs de la gendarmerie. Un changement majeur patiemment orchestré depuis 2004.

Légende : De haut en bas, de gauche à droite : Pierre-Yves Gosset de Framasoft « Dégooglisons internet : des alternatives libres sont possibles », Tristan Nitot « Vie privée et service internet », Benjamin Sonntag « La quadrature du net, dernières actualités. », Louis Pouzin « Internet est-il toujours un réseau de réseau ? » Crédit : Eva Thiébaud et Alexandra Lolivrel

De haut en bas, de gauche à droite : Pierre-Yves Gosset de Framasoft « Dégooglisons internet : des alternatives libres sont possibles », Tristan Nitot « Vie privée et service internet », Benjamin Sonntag « La quadrature du net, dernières actualités. », Louis Pouzin « Internet est-il toujours un réseau de réseau ? »
Crédit : Eva Thiébaud et Alexandra Lolivrel.

La gendarmerie en migration

« Nos choix stratégiques se déclinaient en trois axes : centralisation, modularité, et utilisation de formats ouverts. Le logiciel libre y répondait parfaitement. »

Pour faire accepter le changement auprès des gendarmes, il a accompagné chaque modification du système informatique d’une plus-value.

« En 2004, seules 20 000 machines étaient équipées avec une suite bureautique propriétaire, Microsoft Office. Les autres ne disposaient que de Word, le traitement de texte. En installant la suite libre Open Office sur tous les postes, on proposait une amélioration pour la majorité des utilisateurs : ils disposaient dorénavant en plus d’un logiciel de présentation, et d’un tableur. »

En 2006, le navigateur internet Firefox et le client de messagerie Thunderbird sont installés. En 2008, la gendarmerie commence à mettre en place ses premiers PC sous Ubuntu -un système d’exploitation libre basé sur Linux, et qui peut remplacer Windows-, dont le déploiement se terminera en 2014, année de l’arrêt du support étendu de Windows XP.

« C’est possible. Et les bénéfices sont multiples. D’abord l’indépendance : nous ne sommes plus assujettis aux décisions commerciales des éditeurs. Le coût du passage imposé par Microsoft de la version XP à Windows 7 peut se révéler colossal pour une administration. Les économies sont conséquentes : nous avons chiffré une baisse de 40 % en coût de cycle de vie des systèmes d’exploitation. D’autre part, nous contrôlons notre système d’information (et nous ne sommes plus contrôlés par lui). Enfin, nous disposons de la possibilité de déployer de nouvelles technologies à un coût maîtrisé. »

Cocorico. La plus grosse administration européenne sous système d’exploitation libre est française. La conférence se termine. L’auditoire reflue vers la sortie. L’occasion peut-être pour celles et ceux qui se seront laissés convaincre, d’aller choisir leur nouveau système d’exploitation Linux ; les communautés Ubuntu, Mageia, Fedora et Debian présentent leur projet un peu plus loin.

Une fois le système d’exploitation choisi, PC en bandoulière, les aventuriers du numérique ont pris place à l’install party et tenté, aidés par quelques passionnés, de « migrer ».

Dégoogliser le net et avoir le choix

« La route est longue mais la voie est libre. »

Tel est l’état d »esprit de Framasoft, réseau dédié à la promotion des logiciels libres. Pour expliquer la démarche, durant sa conférence intitulée : « Dégooglisons internet: des alternatives libres sont possibles », le délégué général de l’association, le lyonnais Pierre-Yves Gosset, commence par faire un récit de l’hégémonie de la société Google – historiquement simple moteur de recherche.

« Ce que représente Google ? Un inventaire à la Prévert : entre 500 millions et 1 milliard de comptes Gmail créés, Google Drive, Google Agenda, Youtube, Google Analytics -soit 60 % des outils analytiques- Google Groups, Google Maps, Google Glass, Google Wallet (système de paiement par carte bancaire), Android… Aujourd’hui, Google gagne de l’argent grâce à la publicité ciblée, en collectant des informations sur les profils utilisateurs. »

Et d’ajouter :

« Il faut savoir aussi que la société investit dans la recherche sur l’intelligence artificielle, et également dans la santé, en particulier l’ADN. Elle a racheté des sociétés de robotique, notamment celle qui fournissait l’armée américaine. Elle dispose d’un laboratoire sur le transhumanisme, Google X. Ça fait flipper. Est-ce que Google ne sera pas le Skynet de 2028, l’ordinateur intelligent de Terminator qui tente de détruire l’humanité ? »

Framasoft : le village des irréductibles

Le "village associatif" aux Journées du logiciel libre, à Lyon, ces 28 et 29 mars. Crédit : E. Thiébaud.

Le « village associatif » aux Journées du logiciel libre, à Lyon, ces 28 et 29 mars. Crédit : E. Thiébaud.

Les sociétés américaines du numérique Apple, Microsoft, Oracle, Google, Facebook, et Amazon dominent la capitalisation boursière mondiale. Les chiffres googliens donnent le tournis : capitalisation de 549 milliards de dollars fin mars 2015, chiffre d’affaire 2014 de 66 milliards, et résultat net de 14,4 milliards. Pierre-Yves Gosset pointe les risques de cette puissance et de la concentration exacerbée des services :

« Les problèmes posés sont nombreux : frein à l’innovation, espionnage industriel -typiquement la mise sur écoute du téléphone d’Angela Merkel révélée par Edward Snowden-, dépendance aux outils, fermeture du code, centralisation du web, atteintes à la vie privée. »

A partir de ce constat, l’association Framasoft propose une série d’outils libres, collaboratifs et éthiques. Du Framapad, éditeur de texte collaboratif, au planificateur de rendez-vous Framadate en passant par le réseau social alternatif Framasphère, la plate-forme met à disposition les instruments de la décolonisation.

Sans aucun doute et pour l’heure moins performants que les outils des grandes firmes du numérique.

Pour la mise en pratique, un atelier a été proposé à la suite de la conférence. Il existe en effet des moteurs de recherche alternatifs -comme Ixquick ou Duckduckgo – qui respectent la vie privée des utilisateurs. Pour les mails, Mailoo, Riseup ou Autistici peuvent également permettre, contre un peu de temps et de bonne volonté, de s’extraire de la machinerie Google.

Les sept piliers de l’Internet du futur

Plus généraliste et théorique, Tristan Nitot a balayé l’intégralité du spectre d’un numérique éthique et respectueux de la vie privée. Le fondateur de l’association Mozilla Europe, qui travaille depuis peu chez Cozy Cloud, rencontre son public : la salle est comble, les geeks assis par terre dans tous les coins.

Le ton employé est presque lyrique :

« Nous ne sommes pas obligés de nous résigner. Nous pouvons inventer le futur, inventer des SIRCUS, Systèmes informatiques qui redonnent le contrôle aux utilisateurs. Il faut d’abord reprendre la main sur trois composants de base : logiciel, matériel, et réseau. Le logiciel doit être libre, parce qu’il doit pouvoir subir un audit ; les utilisateurs doivent pouvoir être sûrs de ses fonctions. Côté matériel, si on veut disposer de données accessibles depuis plusieurs appareils, il est important de s’auto-héberger ou de choisir un cloud de confiance. Troisième principe : le passage par le réseau se révèle indispensable. Certes, mais le réseau n’est pas sûr. Alors, il faut chiffrer les informations envoyées. »

Au-delà des logiciels libres, dont l’usage se démocratise, l’auto-hébergement et le chiffrement se montrent encore difficilement accessibles à un public non averti. Mais lyonnais et JDLL prennent le PC par les cornes à travers différentes conférences et ateliers : auto-hébergement, hébergeur associatif lyonnais en création Hadoly, chiffrement et anonymat. Quant à Tristan Nitot, il continue :

« Logiciel, matériel et réseau. Voilà les trois pieds du tabouret. C’est bien, mais on peut aller plus loin. Il existe quatre autres aspects : d’abord, le refus de la gratuité ou du financement par la publicité. Nous devons accepter de mettre la main au porte-monnaie. D’autre part, il faut améliorer l’ergonomie des logiciels. »

Un thème récurrent dans ces JDLL. Durant sa conférence, Benjamin Sonntag, co-fondateur de la Quadrature du Net, association de défense des citoyens sur internet, appelait également de ses vœux l’amélioration de l’expérience utilisateur dans le libre, à travers l’implication de graphistes et de designers.

Tristan Nitot a terminé par ce qu’il considère être les deux derniers piliers de l’internet du futur :

« L’interopérabilité doit être optimale. Les logiciels libres doivent fonctionner avec tous les formats, CozyCloud doit fonctionner avec OwnCloud. Enfin, il faut trouver le « plus produit ». Le truc qui n’est pas possible dans le monde de Google, et qui fera la différence. Mais ça, pour le trouver, bonne chance ! »

Le déploiement des Journées du logiciels libres DLL

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L’équipe organisatrice des JDLL : Jean-François Mourgues président d’Illyse, Vincent Mabillot président de l’ALDIL, Sandrine Nerva coordinatrice des activités numériques de la Maison des Rancy, Anaïs Vidal, étudiante de CoLibre, Sayat Topuzogullari, membre du LOL, Oriane Piquer-Louis et Sébastien Dufromontel, membres d’Illyse. Crédit : Eva Thiébaud

Tristan Nitot, Benjamin Sonntag, Louis Pouzin, Stéphane Dumond ou Pierre-Yves Gosset… Du beau monde aux JDLL cette année. Les journées sont co-organisées par la Maison des Rancy, l’Association lyonnaise pour le développement de l’informatique libre (ALDIL), et l’association fournisseuse d’accès à internet Illyse. Participent également le Laboratoire ouvert lyonnais (LOL) et les étudiants de la licence Colibre, licence universitaire « Communication, Logiciels Libres et Sources Ouvertes » de l’université Lyon 2.

Si les journées fêtent leur 15 ans à Lyon, elles ont migré du campus scientifique de la Doua à la Maison des Rancy depuis trois ans. Une stratégie payante puisque le nombre de visiteurs ne cesse d’augmenter. L’équipe l’analyse ainsi :

« Bien sûr, il y a pas mal de geeks. Mais aussi des grand-mères, des personnes du quartier, des gens sensibilisés pendant le salon Primevère -qui a eu lieu il y a un mois-, des enfants… On a mis en place le Pôle Gône, qui a bien marché pour une première fois. L’espace Do It Yourself avec les fablabs de Bron, de Roanne et le LOL ont aussi séduit les minigeeks. Les familles viennent, on veut donner envie à tout le monde. »

Tous sont poussés par une forme de foi :

« Les valeurs qu’on promeut, coopération, solidarité, éthique, sont universelles. L’événement est porté par les bénévoles de toutes nos associations. On regrette un peu cependant de ne pas être plus soutenu par les collectivités. »

Fraiseuse du Fablab de Roanne au travail en 2D

Espace « Do It Yourself ». Fraiseuse du Fablab de Roanne au travail en 2D. Crédit : Eva Thiébaud.

Pour le moment, rien qui n’empêche cependant les journées du logiciel libre de croître et se développer. Bien que certains thèmes restent pointus et difficilement accessibles, cet événement donnent vraiment à découvrir des outils et des idées pour alimenter sa machine, simplement, pour celui qui n’y pige pas grand chose. Les vrais geeks quant à eux auront toujours le smiley.

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L'AUTEUR
Eva Thiébaud
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