Société 

Le collège Aimé Césaire à Vaulx-en-Velin, au bord de la crise de nerfs

actualisé le 08/02/2015 à 21h40

Non, tout n’est pas dû à l’ « après-Charlie ». Les problèmes que rencontre le collège Aimé Césaire à Vaulx-en-Velin datent de plusieurs mois. Une violence qui gonfle, touche les élèves et désormais aussi les enseignants.

Devanture Collège Aimé Césaire - Vaux-en-Velin (Axel Poulain)

Collège Aimé Césaire – Vaux-en-Velin. Crédit Axel Poulain/Rue89Lyon.

Lors de la grève des enseignants de ce mardi 3 février, plusieurs d’entre eux étaient dans le cortège. Les profs d’Aimé Césaire avaient déjà sonné l’alarme et montré leur désarroi la semaine d’avant. Un canapé posé sur un terrain jouxtant l’établissement a été incendié, le mercredi 28 janvier, un peu avant midi et la fin des cours.

Le lendemain, des enseignants ont voulu exercer leur droit de retrait et ont annoncé qu’ils ne feraient pas cours l’après-midi. Seul l’un d’eux a fait classe. Les autres, plus d’une vingtaine, se sont rassemblés dans la cour, avec les élèves, environ deux heures durant.

Un temps suspendu, non prévu, qui a permis des échanges nouveaux. Une prof raconte :

« Nous n’avons pas voulu laisser les élèves sans sécurité et sommes restés avec eux, sous la pluie. Ils ont compris pourquoi nous ne faisions pas cours. Nous avons eu le temps de discuter ; ça a libéré la parole chez certains d’entre eux, qui ont exprimé leur propre ras-le-bol de la violence dont ils sont les premières victimes. »

Des documents ont été distribués à des parents, devant le collège ; ils ont en majorité fait preuve de compréhension et montré leur soutien. Le vendredi, l’un d’eux nous déclarait :

« La grève (sic), je pense qu’elle est justifiée. On sent un gros ras-le-bol du corps professoral vis-à-vis de ce collège. Vous y croyez, vous ? Ils brûlent, ils lancent des pétards. Je sais que ce collège n’a pas une réputation tendre, mais quand même. On est au-delà. »

Un élève d’une classe de 5è nous a lâché :

« On est dans un collège de racailles en même temps, on est habitués, il y a souvent des insultes, même avec des profs. »

Blasé. Comme si l’atmosphère d’Aimé Césaire et la dégradation des relations était une fatalité à laquelle il fallait s’habituer.

Quelques jours plus tard, les enseignants ont de nouveau décidé dans l’après-midi d’exercer leur droit de retrait : l’une d’eux a reçu un coup de pied d’un élève.

 

« Notre appel porte sur le quotidien »

Autrefois connu sous le nom du collège des Noirettes, cet établissement a bénéficié d’une grande rénovation qui date de 2011. Il est situé à deux pas du Mas du taureau, quartier de Vaulx-en-Velin que l’on n’évoque généralement pas sans mentionner les « émeutes qui ont embrasé la France dans les années 1980 ».

L’établissement a été l’un des premiers en France à tester le processus de soutien REP +, bénéficiant d’un quota d’heures de cours supplémentaires, pour mieux travailler avec des classes ne devant pas excéder un maximum de 25 élèves.

Depuis 2010, le collège est passé de 400 élèves à 640. Marc Jampy, professeur et représentant syndical (SNES), estime que les moyens mis en place ne sont pas proportionnels à l’arrivée massive des nouveaux adolescents, due notamment à la fermeture du collège voisin Jean Vilar, à Villeurbanne.

Tandis que l’école est sans cesse mise sur le devant de la scène, depuis les attentats du début du mois de janvier 2015, Marc Jampy tente de faire le point :

« On est prêt à faire des cours sur la laïcité, tout ça, on en parle déjà d’ailleurs, ce n’est pas le problème à Aimé Césaire. Pour pouvoir les faire, il faut juste que l’on ait des couloirs calmes. Nous, notre appel, il est sur le quotidien. »

Des pétards jetés dans la cour, dans les capuches des anoraks d’élèves, dans les classes, dans les jambes de la journaliste du Progrès venue faire un reportage le jour de l’incendie du canapé. Des pommes de terre lancées sur des enseignants. Des irruptions d’élèves dans des salles de classe où ils n’ont rien à faire.

Depuis quelques temps, c’est contre les adultes que la violence se tourne aussi. En huit mois, cinq plaintes contre des élèves ont été déposées auprès de la police par des profs.

« On manque de présence adulte dans l’établissement qui est immense, avec souvent seulement deux surveillants pour gérer tout l’espace, les couloirs, la cour… Tout ça n’aurait pas lieu s’il y avait un tout petit peu plus de surveillance, la plupart des élèves n’oserait pas se comporter comme ça », estime une enseignante.

Marc Jampy, qui enseigne l’histoire-géo depuis six ans dans ce collège, abonde dans son sens :

« Le problème, aujourd’hui, c’est la gestion des couloirs ».

Les allées et venues de quelques élèves virés de cours ou simplement en retard. Des profs se sentent contraints de fermer leur salle de classe à clef, de l’intérieur, pour être tranquilles.

La demande à Aimé Césaire est simple et tient en peu de mots : deux surveillants supplémentaires.

« Je vous promets que ce n’est pas du confort, c’est indispensable pour pouvoir travailler et assurer la sécurité des élèves », assure Marc Jampy.

 

La promesse d’un « agent prévention sécurité »

Aimé Césaire cumule toutes les difficultés qu’un établissement scolaire peut subir : un turn-over important de professeurs, un manque régulier de personnel (encadrant ou enseignant) dû à des démissions ou des absences ponctuelles, imputables en partie aux conditions de travail difficiles. Une sorte de cercle vicieux.

Une petite délégation du collège a été reçue ce mardi soir au rectorat. « On a été écouté », affirme Marc Jampy.

Malgré tout, l’administration ne devrait pas accorder leur « droit de retrait » aux enseignants pour les deux demi-journées pendant lesquelles ils n’ont pas fait cours. Elles devraient se transformer en journées de grève, non rémunérées. A Rue89Lyon, le rectorat explique :

« Le droit de retrait s’exerce dans le cadre d’un danger imminent, il ne peut pas être utilisé pour des revendications collectives. »

Pendant ce rendez-vous de mardi soir avec, entre autres, l’inspecteur académique adjoint, deux parents d’élèves ont aussi tenu à être présents, pour demander que « les enfants d’Aimé Césaire aient les mêmes chances de réussir qu’ailleurs ». Les cadres du rectorat ont promis que le poste d’APS (agent de prévention sécurité, poste à temps plein recruté à bac + 2) laissé vacant depuis trois mois, serait de nouveau pourvu.

Ce mercredi matin, comme par miracle, la prof de français absente depuis la rentrée de janvier a été remplacée. Un jeune enseignant est arrivé ; « on va tout faire pour qu’il y arrive, qu’il se sente bien ». Le préavis de grève déposé pour ce jeudi a donc finalement été suspendu. Les profs ont repris les cours comme chaque jour. Ils travaillent et ils attendent.

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