Société 

A Lyon, la manif anti-FN tourne au fiasco

actualisé le 01/12/2014 à 22h18

Les organisateurs de la Coordination nationale contre l’extrême droite (CONEX) avaient annoncée une manifestation d’ampleur nationale et pacifique contre le FN à l’occasion de son congrès qui se tient à Lyon ce week-end. Mais ce samedi, il n’y a eu que 2000 à 3000 personnes. Et de nombreuses vitrines de banques brisées, seize interpellations et onze policiers blessés. La Direction départementale de sécurité publique a fait disperser la manif avant son terme.

Par Laurent Burlet et Bertrand Enjalbal

Mobilisation du syndicat étudiant de gauche UNEF © BE/rue89Lyon

Banderole du syndicat étudiant de gauche UNEF et de SOS Racisme © BE/rue89Lyon

Les manifestants ont commencé à se réunir sur la place Jean-Macé, dans le 7e arrondissement, peu avant 14 heures alors qu’un imposant déploiement de forces de l’ordre était visible à la Guillotière comme en Presqu’Ile.

La police, sur place depuis midi, a procédé à des fouilles de sacs et des contrôles d’identité à toutes les entrées de la place ainsi qu’aux sorties du métro. Très peu d’organisations politiques dans le cortège : les Jeunesses Communistes, Ensemble ! (une troisième composante du Front de gauche), Europe-Ecologie-Les Verts et le NPA. Des organisations syndicales : Solidaires, la CGT, la CFDT. En queue de cortège ont pris place la CNT et des membres des antifa de Saint-Etienne et de Marseille, notamment.

Deux cars venus de Paris, qui rassemblaient des militants du NPA et de l’action Antifasciste Paris-Banlieue, ont finalement pu arriver à l’heure. Ils ont été retenus pendant une heure par la police après le péage de Villefranche, « pour une fouille ».

Au micro, Armand Creus, conseiller régional Front de Gauche et membre de l’organisation de la manifestation, exhortait le cortège à s’opposer pacifiquement au FN :

« Un FN collabo, du côté de Pétain et qui s’approprie le symbole de la Résistance, un FN qui est contre les immigrés, les lesbiennes, les gays, les syndicalistes de lutte. Ce n’est pas la société que nous voulons ».

Si, du côté des organisateurs, on a réagi à la tenue du congrès du FN à Lyon, dans le cortège les revendications ont dépassé l’événement mené par Marine Le Pen et se sont aussi dirigées contre « les violences policières », entre autres accusations faite contre l’Etat.

Le cortège a finalement démarré vers 15h30 avec, très rapidement, une première escarmouche entre policiers et manifestants en queue de cortège sur la place Jean Macé, lors d’une tentative d’interpellation.

 

Vitrines de banques brisées et des policiers blessés

Environ 200 personnes, avec les visages masqués, ont voltigé de part et d’autres du cortège pour s’en prendre à des vitrines de banques et à des panneaux d’affichage publicitaire (les « sucettes Decaux » du mobilier urbain).

La vitrine de l'agence de la Banque Populaire avenue Jean Jaurès à Lyon. ©LB/Rue89Lyon

La vitrine de l’agence de la Banque Populaire avenue Jean Jaurès à Lyon. ©LB/Rue89Lyon

Ils étaient munis de piochons ou de marteaux, certains portant lunettes et gants. Deux policiers en civil ont été blessés alors que la police tentait une interpellation vers la station de métro Saxe-Gambetta.
S’en est suivi des premiers jets de grenades lacrymogènes. Le cortège a été disloqué.

La manifestation a quand même continué puis la queue de cortège a été stoppée net par la police à la hauteur de la place Gabriel péri, centrale dans le quartier de la Guillotière. Ici, c’est la vitrine du McDonald’s qui a pris. A partir de là, plusieurs dizaines de personnes se sont désolidarisés de la manifestation, quittant les lieux.

La vitrine du McDonald's de la Guillotière. ©LB/Rue89Lyon

La vitrine du McDonald’s de la Guillotière. ©LB/Rue89Lyon

De nouveau, la police a fait usage de grenades lacrymogènes sur le pont qui permet de traverser le Rhône. A son opposé, c’est le canon à eau qui a craché.

Environ 400 personnes, dont certaines regroupées autour des drapeaux du NPA, ont été stoppées puis encerclées par la police une fois le Rhône franchi. Tandis que le gros de la foule manifestante continuait en direction de la place des Terreaux.

La Direction départementale de la sécurité publique (DDSP) a alors demandé la dispersion de la manifestation. Les derniers manifestants sont partis des deux côtés de la presqu’île : au niveau des Terreaux et au niveau de la gare Perrache pour le « cortège NPA », après avoir été retenu pendant une grosse demi heure. A 17h30, la foule était dispersée.

Les prises de parole place des Terreaux ont été annulées ainsi que les concerts qui devaient avoir lieu devant l’Hôtel Dieu.

Des petits groupes ont continué à briser des vitrines de banque dans le centre-ville, en mettant au passage le feu à des poubelles, comme on le voit sur cette vidéo de Picta Presse.

Qui sont les auteurs de cette casse ?

Au Progrès, la police a dressé « un premier bilan » qui fait état de douze commerces vandalisés. Les forces de l’ordre compte onze blessés. Et seize personnes ont été interpellées, dont cinq étaient en garde à vue « pour des agressions physiques sur des policiers ». Sur les cinq, deux ont fait l’objet d’une comparution immédiate ce lundi.

De nombreux manifestants ne cachaient pas leur dégoût.
Gwenael, François et Rémi ont envoyé à Rue89 ce message qui résument les interrogations de nombreux participants à la manifestation au vu de son échec :

« La manifestation n’a pas dégénéré, elle a été prise en otage. Qui sont-ils ? Pourquoi la police les a-t-elle laissé passer ? Pourquoi ces individus ne sont-ils pas allés se frotter aux gardes du F.Haine dont le congrès se tient à quelques kilomètres de là ? »

Ici, ce sont les « autonomes » qui sont montrés du doigt. Comme par exemple à Vichy, en 2008, lors de la conférence sur l’Intégration.
Soit des militants d’extrême gauche, tendance libertaire, qui ne reconnaissent aucune organisation, pas même un syndicat, et sont portés sur les actions directes et violentes lors des manifestations.

La police parle ce samedi de personnes de « l’ultra gauche », certaines venues d’Allemagne ou d’Italie.

Les actes portent effectivement une signature. Les commerces visées ont été les banques, un MacDo et une agence d’intérim. Autant de symbole du « capitalisme honni ». Les commerces voisins n’ont pas eu une éraflure. Toujours le même tag a été tracé sur plusieurs banques.

Tag sur une agence du Crédit Agricole. ©LB/Rue89Lyon

Tag sur une agence du Crédit Agricole de la Guillotière. ©LB/Rue89Lyon

Une immense banderole a également était déployée au début du pont de la Guillotière où l’on pouvait lire « la chasse aux loups est ouverte ». C’est la police autant que le FN qui semblent ici désignée.

La police est régulièrement pointée comme l’ennemi, surtout avec la mort de Rémi Fraisse sur le barrage de Sivens.
Depuis plusieurs semaines, des appels circulent sur Internet pour venir manifester contre le FN mais également contre le « racisme d’État orchestré sans impunité par le PS ». Un lien est fait également avec la mort de Rémi Fraisse et les différentes manifestations qui ont eu lieu par la suite, appelant à converger à Lyon. Un « appel lyonnais » pour une « manif offensive » conclut :

« Dans le contexte actuel de révolte après la mort de Rémi, nous appelons à une réaction dans la rue le 29 novembre, quitte à trouver la police sur notre route et à refuser de faire marche arrière. »

Olivier Neveu, un militant du NPA venu de Paris, reconnaissait que cette casse a certainement été l’oeuvre des autonomes. Mais il veut nuancer : « certains ont participé à la manifestation. La mouvance autonome n’est pas réductible à cet activisme-là », précise-t-il avant de poser une question récurrente :

« Je constate que ces actes ont été utilisée par la police pour empêcher la manif d’aller jusqu’au bout. A qui cela profite au final ? »

 

Manif anti-FN au goût très « amer »

Joint par Rue89Lyon, Eric Declais, un des organisateurs de la manifestation, membre de Ras l’Front et du Collectif de vigilance 69 prolonge les interrogations du militant du NPA :

« On ne comprend pas comment des casseurs ont réussi à s’infiltrer aussi facilement alors que chacun de nous était fouillé place Jean Macé. »

Cet organisateur reconnaît également que le service d’ordre a été « débordé » :

« On ne s’attendait pas à ce qu’il y ait autant de casseurs. On n’avait pas les capacités de les contenir ».

Sur l’origine de ces « casseurs », Eric Declais botte en touche. « Ce ne sont pas des gens de Lyon », assure-t-il :

« Evidemment, ils n’ont pas pris leurs cibles au hasard. On peut y voir un acte politique mais que nous ne partageons pas ».

S’il ne « condamne » pas ces violences, il les « regrette » :

« Ce n’est pas en faisant de la casse qu’on change les choses. Et en plus on fait le jeu des identitaires. On leur donne raison quand ils annonçaient que des commerces allaient être cassés ».

L’organisateur refuse également de considérer cette manifestation comme un « échec » :

« On a quand même réussi à réunir beaucoup de monde. Mais ça laisse un goût amer. Car on n’a pas pu exprimer notre message qui passe derrière la casse ».

Plus tôt dans la manifestation nous avions croisé François et Yannick, âgés de 20 ans tous les deux, venus manifester contre le FN « parce que c’est obligatoire ». Ils soutenaient également l’initiative de l’appel lyonnais à manifester contre les violences policières suite notamment à la mort de Rémi Fraisse à Sivens dans le Tarn :

« Je supporte les deux causes mais je ne sais pas si c’est une bonne idée de mélanger les deux, estime toutefois François. Quand j’ai dit que je venais à la manif autour de moi on m’a répondu : « T’as pas eu ta dose de baston cette semaine ? ». Je ne viens pas du tout dans cette optique là ».

 

Condamnations en cascade

Les « condamnations des débordements » tombent en pluie sous forme de communiqués.

Gérard Collomb, maire PS de Lyon, a le premier dégainé dans une déclaration en début de soirée, reprise par le Progrès :

« Je condamne avec la plus grande fermeté les actes inadmissibles commis en marge de la manifestation contre le Front National et qui ne peuvent que contribuer à renforcer le parti de Marine Le Pen. Ils sont totalement contraires à la volonté qui est celle des Lyonnais de construire une ville et une agglomération qui soient celles de la solidarité, de la concorde et du bien vivre ensemble. »

Le PS du Rhône a emboîté le pas, avec le même propos : « cette violence renforce le discours du Front National ».

Dimanche en début d’après-midi, dans un communiqué commun, l’ensemble des organisateurs, regroupés au sein du Collectif vigilance 69 et de la CONEX sont revenus sur la manifestation qui n’a pas pu aller normalement « plus loin que le cours Gambetta » :

« parce que des provocateurs très organisés en petits groupes mobiles et violents ont infiltré et commis des exactions que nous dénonçons et condamnons. »

Les organisateurs s’interrogent, une fois de plus, sur :

  • « l’efficacité du dispositif policier et son incapacité puisqu’il n’a pas su isoler et neutraliser ces provocateurs ».
  • « qui sont ces provocateurs qui ont dénaturé l’objectif et le message de notre manifestation, ce dont seule l’extrême droite peut se féliciter. »

Les organisateurs ont quand même tenu à se « féliciter » des huit ateliers qui ont eu lieu à la mairie du 8e arrondissement et à la MJC Laennec-Mermoz ce dimanche et qui formaient le volet « éducation populaire » du week-end de mobilisation contre le FN.

> Mis à jour à 23h15 avec le « bilan » dressé par la Direction départementale de sécurité publique.

> Mis à jour le 30 novembre à 18h30 avec le communiqué du Collectif de vigilance 69 et de la Conex.

> Mis à jour le 1er décembre à 18h30 avec le chiffre de seize interpellations finalement communiqué par la police.

> Mis à jour le 1er décembre à 22h15 avec l’audience de comparution immédiate de lundi.

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