Cultures 

Kraftwerk à Nuits Sonores : le groupe par lequel tout a commencé

actualisé le 02/06/2014 à 08h06

Nuits Sonores reçoit enfin le groupe par lequel tout a commencé : Kraftwerk, quatuor allemand dont les compositions matricielles ont été aux musiques électroniques ce que les chansons des Beatles furent à la pop. Retour sur quarante ans d’une carrière visionnaire.

kraftwerk petit bulletin

Dans Adieu au langage, Jean-Luc Godard, équipé d’un dispositif stéréoscopique de son invention, nous fait redécouvrir le monde comme on ne sait plus le regarder. Autre bricoleur de génie, Ralf Hütter s’apprête lui à nous montrer celui de demain comme on ne l’a jamais vu, du fond d’un tout autre type de salle obscure : une halle de l’ancien Marché de gros, où il donnera ce dimanche avec Kraftwerk un concert en 3D, à la fois conclusion de Nuits Sonores 2014 et synthèse de quatre décennies d’incubation des musiques que le festival défend.

 

Retour vers le futur

Synthétiser justement, composer, donner matière à ce qui n’en a pas, est une obsession qu’a cultivée ce claviériste dès le conservatoire. Celui de Düsseldorf, où il rencontre au tournant des années 70 le flûtiste Florian Schneider dans un cours d’improvisation, pratique alors considérée comme un vecteur d’affranchissement de la pop anglo-saxonne par toute une génération de musiciens teutons – ironie du sort, c’est la presse musicale britannique qui baptisera ces expérimentations germanocentrées « krautrock ».

Les deux jeunes hommes ne céderont pas leur part du plat de choucroute (kraut), d’abord au sein d’un éphémère quintette baptisé Organization, puis en fondant Kraftwerk («centrale électrique»), formation dont le line-up se stabilisera en 1975 (deux membres de passage iront fonder un autre modèle du genre, Neu!), un an après la sortie d’Autobahn.

Propulsé par le morceau éponyme, road trip illustratif et cristallin de plus de vingt minutes, ce quatrième album est le premier à transformer la passion de Hütter et Schneider pour les mises en espace avant-gardistes de Stockhausen, les mélodies frivoles des Beach Boys, l’esprit de fronde des protopunks de Detroit – là où, en un magnifique retour des choses, naîtra la techno – et le progrès, fut-il à usage collectif (ici l’autoroute, invention allemande que la pochette figure expressément comme une cathédrale) ou individuel (les synthétiseurs, qui imitent pour l’heure klaxons et accélérations, le vocoder, qui deviendra une marque de fabrique), en une vision sonique du futur.

Quatre autres suivront : Radio-Activity (1975), Trans-Europe Express (1977), The Man-Machine (1978) et Computer World (1981), autant de disques de science-fiction intemporels et surtout indatables où, sur fond de mantras polyglottes et déshumanisés (parfois littéralement, quand le groupe a recours à des logiciels de synthèse vocale), de rythmes à la précision de codes binaires et de mélodies dont l’élégance et la pureté tiennent plus du design que du solfège, Kraftwerk s’émerveille des champs de possibles que défrichent ses semblables… et s’inquiète de ce qui peut se terrer sous eux.

 

Le soulèvement des machines

Radio-Activity est ainsi à la fois une apologie du wireless et un tableau de désolation nucléaire – il s’ouvre sur un bruit de compteur Geiger, c’est dire. Trans-Europe Express, qui déplace la wanderlust mécanique d’Autobahn sur des rails (et fait voler en éclats symboliques le funeste Mur), résonne au gré de quelques allures martiales avec les voyages ferroviaires sans retour de l’Holocauste.

Computer World accompagne lui le développement de l’informatique personnelle tout en préfigurant ses dérives antisociales (Computer Love, fâcheusement absent de la BO de Her de Spike Jonze). Quant à The Man-Machine, l’album le plus dansant de Kraftwerk, il n’envisage pas tant l’avènement de la robotique comme un nouveau stade d’évolution que comme prélude à l’extinction de l’espèce humaine, le groupe joignant le geste à la parole en confiant l’interprétation scénique du single The Robots à des automates.

Cette exploration créative et ambivalente de l’avenir, qui influencera des artistes aussi importants et divers que David Bowie, New Order, Aphex Twin, Björk ou Jay-Z, Kraftwerk l’a en effet poussée jusque dans son imagerie, mélange de constructivisme, de provocation et de cachotteries arty – comme l’effacement derrière des mannequins aussi inquiétants que les hubots de la série Real Humans – et ses prestations scéniques, performances totales qui voient pourtant Hütter et ses clones, figés tels des Playmobil en fil de fer derrière leurs pupitres de lumière, en faire le minimum – leur double album live s’intitule à bon droit Minimum Maximum.

Un comble pour ces passionnés notoires de cyclisme qui, en 2003, à l’occasion du centenaire du Tour de France, mirent fin à dix-sept ans de silence discographique avec une collection de variations sur un véritable hymne à l’effort sans circuits ajoutés enregistré vingt ans plus tôt (Tour de France Soundtracks).

Asimov décrivait le robot comme «une machine fabriquée pour imiter de son mieux l’être humain». Kraftwerk, dont Hütter est depuis 2008 la seule pièce d’origine, aura respecté cette définition jusque dans ses contradictions, souvent volontaires et humoristiques (Radio-Activity se clôt sur un morceau appelé Ohm Sweet Ohm) : si les robots seront bels et bien parmi nous ce dimanche, ils seront aussi, ainsi qu’a pu le clamer Daft Punk, leur plus identifiable rejeton, humains après tout.

Kraftwerk
Concert spécial Nuits Sonores / à l’ancien Marché de gros, Lyon 2e. Dimanche 31 mai.

Par Benjamin Mialot sur petit-bulletin.fr

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