Tribune 

Tribune « pour Wissam », décédé à la suite d’une interpellation policière

Par Ramzi Laroussi, étudiant en journalisme Clermontois

 

Tribune / Samedi, environ 2000 personnes ont défilé pour Wissam, chauffeur routier de Clermont-Ferrand de 30 ans, décédé à la suite de son interpellation par la police, dans la nuit du 31 décembre. Une information judiciaire pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner par personne dépositaire de l’autorité publique » a été ouverte. Ramzi, étudiant journaliste clermontois, prend la plume.

 


Crédit photo : Maxppp

 

J’ai entrepris de rédiger ce billet alors que je m’étais promis de ne pas le faire, de ne pas devenir cet étudiant en journalisme qui, « issu de l’immigration mais lettré», deviendrait le porte parole opportuniste des quartiers de Clermont et de leur révolte. Dans les milieux peu habitués au métissage que je côtoie désormais, de nombreuses personnes depuis quelques jours me posent des questions par rafale sur Croix de Neyrat, les Vergnes, Champratel, La Plaine et la Gauthière… Ces gens, des Clermontois eux aussi, découvraient dans le quotidien régional la Montagne, les noms de ces « quartiers nord » où ils n’ont jamais posé le pied.

 

Je me suis refusé de jouer le jeu des stéréotypes et des clichés. Mais finalement, ce soir, le bourdonnement menaçant des hélicoptères de la police dans les oreilles, et la lumière des gyrophares dans les yeux, j’ai besoin d’exprimer, moi aussi, ma peine, ma colère et la peur de ce que devient notre pays à tous.
« Ces heurts sont le résultat inévitable d’un malaise bien plus ancien et ancré dans les banlieues. »

 

Cette phrase recèle sûrement sa part de vérité, mais cette allégation pré-fabriquée arrivée ce matin à mes oreilles ne suffit pas à expliquer et encore moins à justifier le drame qu’a connu ces derniers jours la ville de Clermont-Ferrand. Cette ville dans laquelle je suis né et j’ai grandi n’a ces dernières décennies connu que peu de violences urbaines. Elle est restée relativement épargnée, même en 2005 quand à l’étranger les journalistes parlaient d’une « guerre civile » française. Malheureusement, nos quartiers populaires sont, comme les autres, marqués par le chômage, la promiscuité et la précarisation propres à toutes les zones urbaines sensibles de France. Il n’y a tristement rien de neuf dans ce constat. Mais aujourd’hui les quartiers nord de Clermont brûlent comme jamais ils ne s’étaient embrasés auparavant.

 

Monsieur, vous qui, plein de bonne volonté, n’avancez que ce malaise « classique » pour expliquer cet embrasement, vous avez tort. Ces nuits ardentes sont bel et bien la réaction consciente à un fait précis et extrêmement violent, la mort de Wissam El-Yamni. S’il y a un malaise, et le mot est faible, c’est bien celui-ci. Nous qui avons connu Wissam, de près ou de loin, espérons voir les événements clarifiés par la justice, mais le flou subsiste. Admettons qu’il fût alcoolisé, « excité » et non coopératif, les forces de l’ordre ne sont-elles pas formées pour appréhender un individu contre sa volonté, tout « excité » soit-il ? Je tempère ce sang qui bout en moi, canalise mes pensées pour ne laisser glisser entre mes doigts que les seuls mots que ma raison revendique et que mon coeur alimente.

 

Comme une voiture qui brûle

 

Ce que je ressens aujourd’hui moi, 28 ans, fils d’immigrés maghrébins, Clermontois et sans histoire, c’est ce que ressentent ces jeunes qui brûlent de colère ces nuits dernières. Ce qui traverse nos corps aujourd’hui c’est tout simplement la peur. C’est ce tabou que vous n’entendrez jamais dans un quartier et que je ne me serais pas aventuré à confesser ailleurs que dans cette tribune. C’est ce sentiment que nous découvrons. Wissam, c’est moi. Wissam, c’est nous. Ce n’est pas faire de lui un martyr que de dire cela. Son comportement n’a peut-être pas été exemplaire, mais même le pire des meurtriers (qu’il n’était pas) mérite en tant qu’homme des égards qui sembleraient avoir été omis lors de son interpellation. S’il s’avérait que lui, trentenaire, travailleur et marié ait pu être ainsi la cible d’une pareille atrocité, alors cela signifierait que moi aussi en me trouvant au mauvais endroit, au mauvais moment, je risquerais de subir les mêmes sévices ! Nous nous sommes tous, à tort, accommodés des provocations, du mépris et des contrôles d’identité à répétition de la police de plus en plus répressive. Mais cette semaine un homme est mort, et ici à Clermont, la prise de conscience est soudaine… Devons-nous nous méfier des représentants de notre État ? Je ne le souhaite sincèrement pas le moins du monde, mais sans changement, la population finira par craindre la police censée la protéger. Pour que se produise en Auvergne un pareil drame, il a fallu que quelque chose cesse de fonctionner à un moment ou à un autre.

 

Messieurs les dirigeants, voyez contre qui se dirige la plainte de la famille El Yamni. Circulaires, directives, dérapages verbaux, expulsions, stigmatisations… Parmi nos ministres de l’intérieur, certains n’ont eu de cesse d’élever le seuil de tolérance à l’inacceptable, rendant ainsi légitimes les idées les plus noires de nombreuses personnes. Ces policiers ne sont que des hommes et bénéficient de la présomption d’innocence. Mais la bavure présumée ayant coûté la vie à Wissam ne pourrait-elle pas être la conséquence de cette tendance ? Je laisse à chacun le soin de se poser la question, mais pour ma part très clairement, Messieurs les dirigeants, vous êtes en partie responsables de la perte d’un de nos concitoyens, d’un de nos amis, d’un de nos frères. La comparution immédiate des présumés brûleurs de voitures opposée à la laborieuse suspension des policiers impliqués, alimente le feu des révoltés.

 

Si je prends la parole c’est pour que plus jamais nous ne puissions déplorer que la seule voix de la jeunesse soit celle de la violence et la cendre.
Repose en paix Wissam…

 

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