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Les Aulas s’envolent en jet privé vers les paradis fiscaux

[Info Rue89Lyon] Jean-Michel Aulas est, avec son fils Alexandre, l’un des cofondateurs d’un terminal de luxe réservé aux jets privés à Miami, ouvert depuis février 2023. Étrangement, cette société qui opère sur le sol américain est domiciliée à travers un tortueux montage de sociétés offshores qui relie les paradis fiscaux du Delaware, des Îles Vierges britanniques et le Luxembourg.

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Les Aulas s’envolent en jet privé vers les paradis fiscaux

Jean-Michel Aulas profitera-t-il de sa retraite pour visiter son aéroport privé ? L’ex-président de l’OL est l’un des cofondateurs d’Embassair Group International, une société anonyme domiciliée au Luxembourg qui exploite un terminal de luxe spécialisé dans l’accueil des jets privés, à Miami.

Situé sur le site de l’aéroport privé d’Opa-Locka en Floride, ce complexe réservé à une clientèle privilégiée a ouvert ses pistes le 1er février 2023. Il a été conçu par le célèbre architecte Jacques Rougerie et a coûté la bagatelle de 50 millions de dollars. Le terminal offre à ses clients un cadre « sécurisé », « luxueux » mais surtout « discret », vante Embassair.

Posé sur un terrain de quatre hectares, ses hangars peuvent accueillir jusqu’à six jets privés et deux avions. Le complexe se compose d’un grand hall et de quatre salles d’embarquement privées, d’un salon de restauration et de deux salles de conférence.

Parfait pour accueillir les « 800 milliardaires et 20 millions de millionnaires dans le monde », assure sa communication qui, dans un anglais douteux, assure être « équipé pour recevoir 140 passagers mais n’en accueille que 17 ». Les équipages disposent eux de trois suites pour dormir sur le site et d’une salle de sport pour se détendre entre deux vols.

Qui se trouve derrière Embassair ? À en croire la prose de l’aéroport, ils seraient « un groupe d’enfants passionnés d’aviation » qui « pouvaient passer des heures à regarder les avions décoller et atterrir » et « s’émerveiller devant les fabuleuses aventures des héros du ciel ».

Pour embrasser leur passion, ils ont « cré[é] le plus bel endroit pour accueillir ces avions qui les ont tant fait rêver. Un lieu qui offrirait les meilleurs services pour répondre aux besoins de chaque passager et aussi à ceux des pilotes qu’ils admiraient tant. C’est ainsi qu’Embassair est né… ».

Pour comprendre qui sont ces « enfants », il faut faire un tour de table de son conseil d’administration du 24 octobre 2017, lors de l’implantation du siège social d’Embassair International Group au Luxembourg. Son président, l’entrepreneur dijonnais Frank Devaux, est le fils de Franklin Devaux, le fondateur de la compagnie aérienne Proteus Airlines.

Il est assisté d’Alexandre Aulas, le fils de Jean-Michel, et de Damien Soulat. Jean-Michel Aulas est également présent autour de la table tout comme Patrick Bertrand, son fidèle lieutenant (aussi à la tête d’Holnest, la holding familiale des Aulas). Franklin Devaux, le père donc, est quant à lui président du conseil de surveillance.

Jean-Michel Aulas, ancien Président de l’Olympique Lyonnais. Photo prise en 2015.Photo : Pierre Maier

Dans son autobiographie publié en mars 2023, Aulas dévoile les coulisses de ce projet familial :

« Le concept  [d’Embassair] a été déve­loppé par mon ami Frank­lin Devaux (l’in­ven­teur de la carte vitale et de la valise de trans­port de fonds sécu­ri­sée, ex-admi­nis­tra­teur de Cegid, NDLR), mais le projet a été mis en œuvre par son fils Franck et le mien Alexandre (…) Les choix stra­té­giques et tech­no­lo­giques sont faits par les pères, mais réali­sés par les fils. Nous sommes très fiers de cette opéra­tion. »

Depuis 2017, les Aulas entretiennent une participation active dans Embassair via leur holding familiale Holnest. Selon les informations de Rue89Lyon, ils ont investi au moins 1,1 million d’euros dans Embassair Group International, jusqu’en 2019, et possédaient alors 33,22 % des actions de catégorie A de la société.

Ce projet d’aérogare tranche avec les volontés affichées par l’ex-président de l’OL. Alors qu’il était encore aux manettes du club de foot lyonnais, Jean-Michel Aulas avait déjà publiquement déclaré vouloir réduire l’usage des jets privés pour lui et son équipe :

« On va tout faire, y compris en faisant des efforts, pour qu’il y ait moins de consommation, pour que, quand on peut éviter l’avion, on puisse prendre le train ou le car. »

Ce qui n’a pas empêché l’OL d’utiliser deux jets privés pour des trajets Lyon-Marseille : l’un pour les joueurs, le second pour Jean-Michel Aulas, ont révélé les journalistes de Complément d’Enquête. Car l’homme d’affaires a l’habitude de réaliser la majorité de ses déplacements en jet privé.

Sollicités, les Aulas n’ont pas souhaité répondre à Rue89Lyon sur leur participation à Embassair.

L’aviation de luxe, un marché fructueux et climaticide

Cet investissement tombe à point nommé. Selon l’étude menée par l’Institute for Policy Studies, la flotte mondiale de l’aviation de luxe a augmenté de 133 % au cours des deux décennies. Le marché connaît un boom financier depuis le début de la crise sanitaire et a brassé 34,1 milliards de dollars en 2022. Près de 5,3 millions de vols d’affaires ont traversé les airs en 2022, dont 4,6 millions rien qu’aux États-Unis. Autant d’engins qui nécessitent des espaces dédiés pour se garer.

Cette croissance florissante s’accompagne d’une augmentation démesurée de l’empreinte carbone. Aux États-Unis, l’essor de l’aviation de luxe s’est traduit par une hausse de 23 % de ses émissions depuis 2020. Selon la Fédération européenne pour le transport et l’environnement, les jets privés rejettent 5 à 14 fois plus de carbone que les vols commerciaux, et 50 fois plus que le train. Cet impact sur le climat est causé par une minorité d’usagers : à peine 1 % des passagers du secteur aérien seraient responsables de 50 % des émissions mondiales.

Mais revenons aux « enfants passionnés d’aviation ». En 2021, ils sont rejoints à la table du conseil d’administration par Michel Reybier, grand patron français touche-à-tout (vin, hôtelleries de luxe, clinique, etc.) et 58e fortune de France, selon le classement du magazine Challenges. Discret jusqu’ici, Michel Reybier était déjà présent en coulisse d’Embassair depuis longtemps.

Selon Le Monde, cet homme d’affaires aurait été le propriétaire de Moorhouse Development Limited, une société basée dans le paradis fiscal des îles Vierges Britanniques, qui aurait été utilisée en 2017 pour avancer les fonds d’Embassair au Luxembourg.

Des sociétés offshores imbriquées façon poupées russes

Le montage offshore d’Embassair Group est le fruit d’un étonnant jeu de poupées russes : Frank Devaux a fondé la société Fox Delta le 27 septembre 2016, qui a elle-même créé la société Kofilux le 30 septembre 2016, qui a enfanté Embassair Group le même jour. En 2019, Kofilux a été liquidée et ses avoirs transférés à Fox Delta. Pourquoi ce jeu d’écran de fumée ?

Contacté par Rue89Lyon, Frank Devaux n’a pas souhaité nous l’expliquer, mais ce truchement de sociétés offshores pourrait opacifier les remontées d’argent. Ces sociétés ont pour administrateurs les membres du ParFi Group, un cabinet luxembourgeois qui offre des services de domiciliation et de comptabilité.

Une astuce pratique et bien connue : ce sont les avocats fiscalistes luxembourgeois qui se chargent de la paperasse dans le Grand-Duché. Ils permettent ainsi à leurs clients de n’avoir jamais à y mettre les pieds pour profiter de ses avantages fiscaux : une TVA et un régime d’impôt sur les sociétés très attractifs.

Montage Embassair

Reprenons. C’est donc Embassair Group qui a fondé Embassair Group International au Luxembourg, en octobre 2017. Embassair Group International a développé Embassair Group US Inc. dans le paradis fiscal du Delaware en mars 2018, qui a elle-même déployé une branche en Floride en avril 2018. On retrouve à la tête de cette branche américaine Frank Devaux, Damien Soulat et Alexandre Aulas.

Le trio fonde quelques mois plus tard Gate 301 Miami Inc, filiale d’une société du même nom basée dans le Delaware, qui a elle négocié un bail foncier de 35 ans pour louer le terrain d’Opa-Locka et y construire l’aérogare de luxe.

Sollicités pour comprendre la logique de leur montage, aucun des acteurs d’Embassair n’a souhaité répondre à Rue89Lyon.

L’intérêt de ce montage international pourrait être de faire remonter les bénéfices réalisés en Floride vers le Delaware. Cet État américain dispose d’une politique fiscale très avantageuse pour les entreprises : elle n’exige pas le nom du bénéficiaire réel lors de l’enregistrement et protège ainsi l’identité de ses propriétaires.

Si une société enregistrée au Delaware mène des opérations hors de l’État, elle ne paye pas d’impôts sur le revenu mais verse à la place un impôt de franchise plus modéré. Les bénéfices peuvent également poursuivre leur chemin vers le Luxembourg où ils seront peu imposés.

Surprise : on retrouve également au conseil d’administration d’Embassair en Floride et de Gate 301 Miami un employé du groupe public Aéroports de Paris (ADP). Selon son rapport financier de 2022, ADP participe en effet à 39,66 % au capital de la filiale d’Embassair logée à Miami.

Le groupe ADP finance-t-il un aéroport de luxe avec l’argent du contribuable alors que ses bénéfices remontent vers des paradis fiscaux ? Interrogé depuis juin, ADP n’a pas été capable d’expliquer à Rue89Lyon l’origine de ce partenariat, ni les sommes investies dans Embassair ou sa connaissance de ce curieux montage.


#Aulas

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