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Mes thrillers oubliés : quand Jean-Louis Trintignant faisait son Dirty Harry
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Mes thrillers oubliés : quand Jean-Louis Trintignant faisait son Dirty Harry

actualisé le 19/06/2019 à 10h26

[Blog] Deux ans après son premier film, Tout peut arriver (1969), l’écrivain et journaliste Philippe Labro adaptait avec Jacques Lanzman un roman policier de Ed McBain, Ten Plus one, et s’offrait au passage un générique de rêve : Trintignant, Marielle, Audran… Avec la musique envoutante d’un certain Morricone et les conseils d’un certain Melville.

Vengeance

Derrière le pseudonyme d’Ed McBain se cache l’écrivain Salvatore Lombino qui collabora entre autres avec Alfred Hitchcock pour le scénario des Oiseaux  (1963) sous un autre pseudonyme, Evan Hunter. Mais il fut surtout l’auteur d’une longue série de 53 romans policiers intitulée 87th District qu’il écrivit entre 1956 et 2005, l’année de sa mort. La série met en scène un groupe d’inspecteurs d’une ville imaginaire inspirée de New York, parmi lesquels un certain Steve Carella.

Dans Sans mobile apparent, adapté par le trio Labro – Lanzman – Hunter, l’inspecteur Carella, policier tireur d’élite, ne s’appelle plus Steve mais Stéphane, il est incarné par Jean-Louis Trintignant et l’action ne se déroule plus aux Etats-Unis mais à Nice. Trois crimes viennent d’y être perpétrés, sans mobile apparent.

Abattues au fusil à lunettes par un mystérieux tueur, les trois victimes, des notables niçois, ne semblent pas avoir de liens entre elles. Jusqu’à ce que Carella, dans l’agenda d’un des morts, ne remarque le nom d’une jeune femme qu’il connaît bien. C’est sa maîtresse et elle finira par lui offrir sur un plateau le lien qu’il cherchait entre les victimes : elle les a tous connus.

Désormais impliqué personnellement, Carella est bien décidé à mener l’enquête, quitte à faire ressurgir du passé quelque lourd secret à l’origine de ce qui semble être une implacable vengeance. 

Dirty Carella

Que vaudrait Sans mobile apparent sans la prestation de Trintignant ? Dur à dire, mais il est évident que tout repose sur lui. Il campe ici un drôle de flic, taiseux, inquiétant, insolent, presque antipathique et en tout cas étrange. Sa manie de se laver constamment les mains intrigue ses subordonnés, avec lesquels il est le plus souvent froid et distant.

On pense à un autre flic expéditif et cynique, le Dirty Harry de Clint Eastwood, d’autant que certaines scènes, notamment les premières images (la caméra subjective qui accompagne le tueur) et l’épilogue, ne sont pas sans rappeler le film de Don Siegel tourné la même année.

« Un policier, dira Trintignant à l’époque du tournage, ce n’est jamais un personnage très sympathique, tout au moins dans le cinéma français. Dans le cinéma américain, ils sont assez sympathiques mais pas souvent en France. Carella n’est d’ailleurs pas particulièrement sympathique, mais il n’est pas ignoble. C’est un policier qui fait son métier. »

Dès les toutes premières minutes, lorsque Carella, sur le pont d’un bateau qui accoste dans le port de Nice, se dresse soudain au milieu des passagers, dégaine son arme et fait mine de viser une cible imaginaire avant de rengainer la pétoire en souriant, de ce sourire carnassier un rien moqueur qu’on adore chez Trintignant, on sait qu’on n’aura pas à faire au flic pépère et classique du cinéma français.

Penser à Bogart

Au générique, on retrouve Jean-Pierre Marielle, pas loin de l’erreur de casting et qui, sous prétexte que son personnage est anglais, se voit affublé d’un accent pour le moins cocasse. Les rôles féminins sont nombreux et forts bien traités, notamment grâce à Carla Gravina, sombre et mystérieuse dans le rôle de la maitresse de Carella, ainsi que Dominique Sanda, douce et lumineuse et Laura Antonelli, dépressive dans un rôle ingrat. Et enfin, Stéphane Audran froide et stoïque.

On remarque et apprécie Paul Crochet, Gilles Segal et André Falcon, et plus rare, Sacha Distel, plutôt bon en présentateur de jeux télévisé découragé par « ce métier de con ».

L’inspecteur Carella, tireur d’élite, dans ses oeuvres.

Ce beau casting sert un film qui n’est pas bouleversant d’originalité (c’est un peu Peur sur la ville sur la Côte d’Azur) mais mené efficacement par Labro, grand amateur de littérature et de cinéma américain, notamment de polars.

Tellement influencé par ce genre qu’il avouera avoir glissé un hommage à certains de ses films culte, en ornant la cheville de Dominique Sanda de la même chainette que portait Barbara Stanwick dans Assurance sur la mort (Billy Wilder, 1944) et en reprenant quelques lignes de dialogue du Port de l’Angoisse (Howard Hawks, 1944) dans une conversation entre Trintignant et Carla Gravina. Labro ira d’ailleurs jusqu’à donner comme seule consigne à Trintignant, de « penser à Bogart » pour interpréter l’inspecteur Carella.

JFK et Melville

Le réalisateur reste aussi très marqué par l’assassinat de JFK à Dallas en 1963, comme il l’explique dans « Sans mobile apparent revu par Philippe Labro », une interview réalisée par Jean-Baptiste Thoret en 2018 pour les bonus du bluray :

« J’étais à Dallas à ce moment et j’ai vécu pendant trois jours dans un commissariat de police qui ressemblait aux polars de ma jeunesse. Et là, je vois des gens habillés et armés comme dans les livres et je me dis, attends, tu croyais que c’était du cinéma, mais c’est la vérité.

L’événement m’a saisi, je l’ai couvert pour France Soir mais j’ai surtout vécu un moment historique qui finalement, n’était rien d’autre qu’un polar. Comment ces images, ces impressions, cette expérience, ce vécu auraient pu ne pas être reproduits d’une manière ou d’une autre, dans mes films, dans Sans mobile apparent mais aussi plus tard dans ‘L’héritier’. »

Trintignant avec Dominique Sanda.

En revanche, l’influence de Jean-Pierre Melville sur le jeune réalisateur (« mon mentor, mon ami, mon maître » dira de lui Labro) ne sera pas toujours bénéfique sur le tournage. Entre autres précieux conseils sur le scénario de Sans mobile apparent, le maître lui avait aussi recommandé de ne pas trop sympathiser avec les comédiens.

« Pas la peine d’être copains avec eux, gardez de la distance, m’avait-il conseillé, se souvient Labro. Comme un con, je l’ai écouté, or, avec Trintignant, il ne fallait pas être distant et j’aurais du être plus amical et solidaire.

Melville pensait que plus on fabriquait, non pas une hostilité mais une sorte de conflit non-dit, entre le comédien principal et le metteur en scène, mieux cela valait pour le film. Cela m’a joué quelques tours et j’en ai acquis une mauvaise réputation. Je parodiais un peu mon maître… »

Terrain de chasse

Pourtant, davantage qu’un polar américain, on pense à un film italien avec ces portraits de notables ridicules aux moeurs douteuses et ces bourgeois magouilleurs qui furent beaucoup moqués dans le cinéma transalpin des années 70.

L’atmosphère est inquiétante et même assez poisseuse dans ces décors de carte postale inondés de soleil. Car la menace est très présente et plutôt bien décrite, malgré le chant des cigales, dans ces belles demeures de l’arrière pays ou dans les ruelles de Nice.

Même le vieux port devient un terrain de chasse lorsque Carella, après avoir blessé d’un coup de flingue olympique un coupable éventuel, court à sa poursuite à en cracher ses poumons, accompagné d’un de ces thèmes oppressants dont Ennio Morricone a le secret, les 70’s demeurant une de ses périodes les plus imaginatives.  

Sans Mobile apparent est une des 24 bandes originales signées Morricone pour la seule année 1971 ! Recruté par le producteur Jacques-Eric Strauss pour qui il vient de signer la musique du Clan des siciliens (Henri Verneuil, 1969), Morricone charge son vieux complice Alessandro Alessandroni, qui siffla si bien certains de ses thèmes pour les films de Sergio Leone, d’interpréter le lancinant générique qui accompagne les vues aériennes de Nice et préfigure celui, plus inquiétant, de Peur sur la ville (Henri Verneuil, 1975).

Avec Sans mobile apparent, Labro signe un polar plutôt prometteur, un second film qui jamais ne lasse et parvient même à surprendre ici ou là. Sur une trame convenue mais avec une fort belle distribution menée par un Trintignant plein d’ironie et d’insolence, mise en musique par un Morricone inspiré, il débute une carrière de fabricant de polars honnêtes et solides que ses films suivants, dont L’alpagueur (1976) ou La Crime (1983) ne démentiront pas.

Le film réunira 1 290 572 spectateurs en 1971, le vingt-quatrième meilleur score de l’année,  succès plus qu’honorable selon les critères actuels mais très loin des 12 541 369 entrées des Aristochats, en tête du box office cette année-là.

Sans mobile apparent de Philippe Labro / 1971 / 1h37

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L'AUTEUR
Jeff Rivière
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