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Au Conservatoire de Lyon, la rigueur budgétaire en guise de chef d’orchestre
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Au Conservatoire de Lyon, la rigueur budgétaire en guise de chef d’orchestre

actualisé le 13/11/2018 à 08h47

En fin d’année scolaire dernière, la direction du Conservatoire de Lyon annonçait plusieurs restrictions à venir dans ses programmes et capacité d’accueil. Face à une mobilisation de parents d’élèves, certaines décisions ont été reportées à la rentrée 2019. Une question se pose alors : pourquoi cet outil très peu connu n’est-il pas mis en valeur ; Lyon ne peut-elle pas être un vrai territoire musical ?

« À la surprise générale », « sans concertation préalable ». C’est par ces mots que les parents d’élèves ont réagi l’hiver dernier en apprenant, par un simple mail d’Alain Jacquon, directeur du Conservatoire de Lyon, les décisions prises concernant l’avenir du cursus Classe à horaires aménagés Musique (CHAM).

Entrée du Conservatoire de Lyon, au 4 montée Cardinal Decourtray, 5ème arrondissement. © T.S./Rue89Lyon

Au programme : fermeture de la Maîtrise, la filière pour les jeunes chanteurs, mais aussi fin de la gratuité de certains enseignements, diminution du recrutement et des heures de pratique musicale pour la filière Instruments qui accueille les jeunes musiciens.

Relativement peu connues, ces Classes à horaires aménagés se destinent aux élèves des écoles élémentaires et collèges qui souhaitent suivre un enseignement artistique renforcé en musique, danse ou théâtre, tout en poursuivant le programme scolaire classique et obligatoire.

Une opportunité pédagogique peu promue, et qui vacille désormais.

Pour qui sont ces classes musicales ?

À Lyon, elles existent à l’école Albert Camus et au collège Jean Moulin, situés dans le 5ème arrondissement, à proximité du Conservatoire. C’est cet établissement, géré à travers un syndicat mixte par la ville de Lyon et la Métropole, qui en est le partenaire culturel local et assure la majeure partie des enseignements (voir encadré).

Les Classes à horaires aménagés, comment ça marche ?
Gratuites et encadrées par des textes officiels, les Classes à horaires aménagés se déclinent sur trois pratiques artistiques : danse (CHAD), théâtre (CHAT) et musique (CHAM), cette dernière comprenant deux filières, Maitrise (chant) ou Instruments (musiciens).

Ces classes sont montées conjointement par l’Éducation nationale, le ministère de la Culture et les institutions culturelles locales.

L’élève qui entre dans ce dispositif verra son emploi du temps aménagé pour lui permettre de suivre pendant le temps scolaire des cours de musique, danse ou théâtre dans les conservatoires ou écoles de musique partenaires. Il continuera en parallèle à suivre l’ensemble des matières du programme scolaire général.

À Lyon, c’est le Conservatoire qui prend en charge dans ses locaux et sur ses deniers une partie de ces enseignements artistiques. Pour l’année 2017-2018, l’établissement accueillait ainsi 448 élèves en CHAM, CHAD ou CHAT. Plus 2100 autres élèves sur des parcours dits « Hors Temps Scolaire » qui, eux, sont payants et ne sont pas liés aux programmes de l’Éducation nationale.

« On a eu un souci de communication, on était un peu pris par le temps », reconnait aujourd’hui Loïc Graber, président du syndicat mixte et également adjoint au maire de Lyon en charge de la Culture.

Depuis, direction du Conservatoire et syndicat mixte ont tenté d’arrondir les angles, en repoussant notamment à la rentrée 2019 la fermeture de la CHAM Maîtrise. Mais sur le fond, toutes les décisions sont maintenues, « à cause d’un contexte financier particulier qui nous oblige à nous adapter », justifie l’élu.

Des parents d’élèves se sont réunis au sein du collectif CHAM/CHAD Lyon pour s’opposer à ces mesures et proposer des alternatives.

Pour Serge Lewandoski et Sandra Buteau-Besle, membres du collectif de parents que Rue89Lyon a rencontrés, le risque est que ce cursus perde « de sa substance » et de ses « ambitions initiales », à savoir développer les capacités artistiques des élèves et surtout démocratiser l’accès à la musique, la danse ou le théâtre.

Ce mois de novembre, ils ont lancé une pétition, dépités par le manque d’ambition d’une ville « qui vante son attractivité à l’international », regrettent-ils.

Des subventions « yoyo »

Ce « contexte financier particulier » qui obligerait le Conservatoire à trancher dans ses programmes, c’est avant tout celui d’une baisse de ses dotations, en premier lieu celle de l’État. Celui-ci finance le Conservatoire par l’intermédiaire de la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) qui, comme le dit Loïc Graber, « a joué au yoyo avec ses subventions ».

D’un montant de 440 000 € en 2012, elles passent progressivement à 0 € en 2015, pour finalement revenir à 260 000 € à partir de 2016, soit une diminution de 41 % sur la période.

Dans le même temps, la Région Auvergne-Rhône-Alpes fait évoluer son mode de financement en 2016, faisant perdre 90 000 € supplémentaires au Conservatoire, tandis que les subventions de la Métropole et de la ville de Lyon, elles, stagnent (respectivement + 0 % et + 0,7 %).

On assiste donc à un scénario bien connu dans le milieu culturel, qui sait être une variable d’ajustement lorsqu’il s’agit de serrer les budgets. Comme quelques institutions culturelles du territoire, le Conservatoire traverse une période de vaches maigres. Même s’il faut noter que la mairie de Lyon lui a maintenu l’intégralité de son financement tandis qu’il baissait pour d’autres structures, Les Subsistances, le théâtre des Célestins ou l’Opéra par exemple.

Placé dans cette situation, le Conservatoire se retrouve face à l’obligation de faire des économies, en agissant en particulier sur sa masse salariale, avec des restrictions de poste et des départs à la retraite non remplacés. Mais il doit aussi trouver de nouvelles rentrées d’argent, comme l’expose Loïc Graber :

« D’un côté on comprime les dépenses, de l’autre on voulait essayer d’augmenter les recettes. Sur un Conservatoire, il n’y a pas 36 000 sources de recettes, c’est essentiellement les droits d’inscriptions. C’est pour ça qu’il y a eu cette volonté d’instaurer des frais d’inscription sur les Classes à horaires aménagés en juin 2014 ».

La gratuité, sanctuaire menacé au Conservatoire

Ici, mal en a pris aux décisionnaires, car la décision évoquée par Loïc Graber est attaquée devant le tribunal administratif de Lyon par une association de parents d’élèves, le Conseil Pour l’Avenir du Conservatoire (CPAC), membre aujourd’hui du collectif CHAM/CHAD Lyon.

L’association estime que ces classes font partie de la scolarité obligatoire des élèves et que ceux-ci doivent par conséquent bénéficier de la gratuité des enseignements, principe fondateur de l’école publique française. La mise en place de ces frais d’inscription pour les Classes à horaires aménagés irait donc à son encontre.

Un point de vue partagé par le tribunal administratif de Lyon – et par de nombreux autres avant lui, comme à Metz ou Rouen. Dans son arrêt du 29 juin 2017, il conclut que :

« En décidant, par la délibération du 4 juin 2014 […], d’instituer des droits d’inscription au conservatoire à rayonnement régional de Lyon pour les élèves des classes à horaires aménagés, le syndicat mixte de gestion du conservatoire a méconnu le principe de gratuité de l’enseignement public ».

Résultat, délibération annulée et remboursement rétroactif pour les familles qui en ont fait la demande. Et un manque à gagner de 110 000 € dans les caisses du Conservatoire.

« Pas d’études supérieures pour un musicien qui ne fait pas d’orchestre »

Guère plus avancé, l’établissement se retrouve une nouvelle fois face à l’impératif de faire des économies et d’augmenter ses recettes, comme le reconnaît Loïc Graber :

« Donc à partir de là on fait quoi ? Soit on ferme les yeux, soit on essaye de trouver des solutions et c’est pour cela que nous avons pris ces décisions concernant le cursus CHAM ».

C’est-à-dire diminuer à la rentrée de cette année le recrutement d’élèves instrumentistes, avec 40 élèves recrutés en 6ème au lieu de 48, et réduire les heures d’enseignements – en restant tout de même dans les amplitudes horaires fixées par les textes de l’Éducation nationale.

Le temps de pratique musicale en orchestre est lui aussi impacté. Jusque-là intégré au cursus CHAM, il en est sorti pour être remplacé par une option Hors Temps Scolaire, donc payante. Ce que déplore le collectif de parents d’élèves, qui y voient une manière de contourner la gratuité des CHAM :

« Dans les faits, cette pratique en orchestre est quasi-obligatoire car un musicien qui ne fait pas d’orchestre a très peu de chances de continuer dans les études supérieures ».

Sur ce point particulier, Alain Jacquon, directeur du Conservatoire, réplique que « la partie orchestre était superfétatoire par rapport à ce que demandent les textes de l’Éducation nationale » et que les « enseignements du Conservatoire ne doivent pas être conçus uniquement pour le 1% d’élèves qui se professionnaliseront par la suite ».

Mais ce qui fait le plus débat, c’est surtout la décision de fermer à la rentrée 2019 la CHAM Maitrise, filière qui concerne aujourd’hui une soixantaine d’élèves, école élémentaire et collège confondu. Ceux ayant déjà entamé ce cursus pourront le poursuivre – jusqu’en CM2 pour les élémentaires, en 3ème pour les collégiens – mais il n’y aura plus de nouveau recrutement à l’avenir.

Désormais, les élèves aspirants Maitrisiens devront basculer sur le parcours Hors Temps Scolaire, où le Conservatoire a créé une nouvelle filière Voix. Autrement dit, ces enseignements deviennent là aussi  payants, avec une tarification calculée sur la base du quotient familial, principe déjà appliqué par la mairie de Lyon par exemple pour les activités périscolaire. Selon la grille tarifaire adoptée par le syndicat mixte, les frais d’inscription pourront ainsi s’élever de 111 € à 436 €.

Conserver l’esprit originel des classes à horaires aménagés

Pour les parents d’élèves du collectif CHAM/CHAD Lyon, c’est principalement là que le bât blesse. Cette gratuité est pour eux l’atout majeur de ce cursus, permettant à des enfants de tous milieux d’avoir accès à des enseignements artistiques de qualité. La remettre en cause reviendrait à entailler le « caractère démocratique» de ce dispositif d’éducation aux pratiques artistiques.

Plutôt que de réduire la voilure à cause des contraintes budgétaires, ils estiment à l’inverse que les Classes à horaires aménagés devraient s’ouvrir vers de nouveaux publics, dans une politique culturelle volontariste :

« Il faut tirer son chapeau au Conservatoire qui, avec le budget contraint qu’il a aujourd’hui, essaye de faire beaucoup de choses. Mais à un moment donné, la décision est politique […]. Être ambitieux avec les CHAM, c’est au final être ambitieux pour les enfants ».

D’autant plus à l’heure actuelle où les ministres de l’Éducation nationale et de la Culture mettent l’accent sur le développement des arts à l’école et au collège, avec notamment le plan Chorale annoncé en début d’année.

Pour Serge Lewandoski et Sandra Buteau-Besle, les CHAM doivent justement être la suite logique de cette ambition :

« On ne peut pas demander aux élèves à l’école d’adhérer au chant ou à la musique et puis, pour ceux qui se passionnent vraiment pour ça, ne pas leur donner la possibilité de continuer ensuite ».

Ici, le Conservatoire et les parents d’élèves se rejoignent, en renvoyant l’État à ses responsabilités : « on partage tous cette ambition, et le Conservatoire de Lyon prend sa part de façon très large. Il y a un certain nombre de choses à améliorer […], notamment du côté des moyens que l’Éducation nationale et le ministère de la Culture peuvent mettre sur ces ambitions là », nous assure Loïc Graber.

Une alternative pour sauver la Maîtrise ?

Au-delà du constat et des critiques que formule le collectif CHAM/CHAD Lyon sur ces décisions, il entend aussi être force de proposition, pour envisager d’autres solutions que celle de la fermeture de la Maitrise.

Un piano d'apprentissage. ©Rue89Lyon

Un piano d’apprentissage. ©Rue89Lyon

Pour cela, les parents d’élèves ont réfléchi, avec les équipes du collège Jean Moulin, à un scénario alternatif détaillé :

« En partenariat avec le Conservatoire, il s’agirait d’internaliser complètement la CHAM Maîtrise au sein du collège, car il dispose des professeurs qui ont les compétences requises […]. Et cela règlerait également la question des pratiques orchestrales, qui seraient également intégrées au collège ».

Envoyée à l’Inspection d’académie de Lyon au cours de l’été, cette contre-proposition ne semble pas l’avoir fait réagir. Contactée par Rue89Lyon, elle s’est montrée peu loquace sur le sujet, se contentant d’une réponse laconique :

« Un projet est en cours d’élaboration qui sera prochainement porté à la connaissance des associations de parents d’élèves ».

Sans vouloir non plus en dire davantage sur la suite à venir ni commenter les décisions prises sur les CHAM.

Du côté du Conservatoire, qui n’avait pas eu connaissance de cette solution alternative au moment de notre interview, cette initiative devrait néanmoins être accueillie avec bienveillance – à défaut de mieux – puisque Loïc Graber nous affirmait, en renvoyant la balle à l’Éducation nationale :

« Ce n’est pas parce que le Conservatoire se recentre sur certaines de ses activités dans le contexte qu’on a rappelé qu’il est interdit à d’autres de prendre la main. Si le collège veut développer des choses en interne, sur ses horaires, dans le cadre du programme national, il n’y a aucun problème et en plus ils ont les compétences humaines pour le faire».

De quoi donner raison en tout cas au collectif CHAM/CHAD Lyon, qui vient donc de lancer une pétition en ligne pour soutenir cette contre-proposition. Reste à savoir si cela sera suffisant pour se faire entendre.

L'AUTEUR
Thomas Sévignon

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