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À Clermont-Ferrand, Domraider a réalisé la première levée de fonds française en crypto-monnaie
Économie 

À Clermont-Ferrand, Domraider a réalisé la première levée de fonds française en crypto-monnaie

actualisé le 19/12/2017 à 18h39

Clermont-Ferrand, sa cathédrale, ses volcans, son équipe de rugby et ses Bitcoins. Domraider, société spécialisée dans les enchères de noms de domaine, a réalisé une première pour une société établie en France et à capitaux français : lever des fonds en monnaie virtuelle ou crypto-monnaie. 

Les locaux de la société Domraider à Clermont-Ferrand. Photo DR

Les locaux de la société Domraider à Clermont-Ferrand. Photo DR

BitcoinCrypto-monnaie, Blockchain : ‘gné ?

Les crypto-monnaies sont des monnaies virtuelles. La plus connue est le Bitcoin mais il en existe d’autres comme Ether, Bitcoin cash ou Litecoin. Elles sont utilisables et échangeables pour payer des transactions sur un réseau informatique crypté, directement entre utilisateurs (de pair à pair). Ce sont donc des moyens de paiement. Toutes ces transactions sont stockées dans une base de données ouverte, sans autorité de régulation, qui assure l’échange d’information et les transactions : la Blockchain.

Il est donc possible d’acheter et de vendre de la monnaie virtuelle comme le Bitcoin par exemple. Cette monnaie est ensuite convertible en euros si le détenteur le souhaite via des bureaux ou services de changes spécialisés.

Faire un « tour de table ». L’expression sera peut-être rapidement « old ». Avec l’apparition ces dernières années des monnaies virtuelles ou crypto-monnaies, se développent des levées de fonds d’un nouveau type. Elles s’appellent des ICO, pour Initial Coin Offering. Définition obligatoire à ce stade : il s’agit pour une entreprise en phase de démarrage d’un projet de lever des fonds en émettant des actifs numériques échangeables contre des crypto-monnaies.

Une sorte de crowdfunding en monnaie virtuelle.

C’est ce que vient de réaliser Domraider, société créée en 2013 et basée à Clermont-Ferrand, cet automne. Elle est spécialisée dans le dropcatching. Traduction : elle repère les noms de domaine expirés ou en passe de l’être, notamment ceux à fort potentiel, les réserve et les vend via un système d’enchères sur son site internet.

C’est une première à certains égards.

Objectif visé : 35 millions d’euros en un mois

Son objectif était de réunir l’équivalent de 35 millions d’euros.

 White paper, smart contract, token : les grands principes d’une ICO

Nous empruntons au Siècle Digital, blog spécialisé, la définition des trois grandes étapes d’une levée de fonds en crypto-monnaie.

  • Le white paper qui accompagne une ICO, ce document doit être fourni par l’équipe dirigeante de la startup pour décrire toutes les règles qui vont régir le fonctionnement de cette ICO. Il s’agit de la bible du projet, vous devez y trouver toutes les réponses aux questions que vous pourriez avoir.
  • Le smart contract doit être la représentation exacte des règles décrites dans le white paper. Comment fonctionne le smart contract ? Vous émettez une transaction à partir de votre wallet Bitcoin ou Ethereum, traditionnellement les deux crypto-monnaies acceptées dans une ICO, vers l’adresse publique du smart contract. Le programme s’exécutera et fera en sorte de convertir vos fonds en autant de tokens qu’il est décrit dans le white paper.
  • Le token. À chaque ICO correspond une émission de jetons, ceux de la crypto-monnaie créée par la startup. Tous n’ont pas la même utilité, ainsi dans le cadre de certaines ICO il s’agit simplement de créer une nouvelle crypto-monnaie décentralisée avec pour seule vocation, comme pour Bitcoin, de pouvoir réaliser des transferts d’argent et de s’en servir comme moyen de paiement. Autre option, le token créé a une fonction réelle associée au projet qui le sous-tend.

Pour plus de détails, voir ici.

Concrètement, comment cela s’est-il passé ? Entre le 12 septembre et le 11 octobre 2017, Domraider a émis des actifs numériques échangeables contre de la crypto-monnaie appelés tokens (ou jetons). Il s’agissait de tokens propres, des Domraider Tokens. Ces jetons constituent une sorte de pré-achat du futur service mais ont aussi une valeur sur les marchés virtuels. Ils sont ensuite échangeables sur des plateformes dédiées, sur le principe des marchés financiers, à un taux variant selon l’offre et la demande. Ils peuvent donc avoir une utilisation spéculative.

Domraider a vendu 560 millions de jetons au prix unitaire de 10 centimes d’euro. Elle tablait sur 350 millions au départ.

Pour mener sa levée de fonds en crypto-monnaies, appelée une ICO pour Initial Coin Offering, Domraider a voulu une procédure « sur-mesure ».

« On voulait faire une ICO depuis la France. Et pas depuis un paradis fiscal ».

Une référence peut-être à la société Gimli, plateforme décentralisée pour les streamers et parieurs d’eSport française mais établie aux États-Unis, a déjà procédé à ICO. Elle s’était domiciliée à Malte pour le faire. L’entreprise iEx.ec, start-up basée à Lyon proposant un service de stockage en ligne (le fameux cloud) via la technologie Blockchain, a également réalisé une ICO au printemps 2017. Elle a réussi à lever 12 millions d’euros en trois heures en avril dernier. Mais elle est franco-chinoise.

La levée de fonds de Domraider est donc inédite. C’est la première fois qu’une entreprise 100% française mène un telle démarche depuis la France.

Développer un système d’enchères sur la Blockchain

Au début de l’année 2017, elle se penche sur le projet ENS (Ethereum Name System) visant à créer des équivalents de noms de domaine sur la blockchain, cette technologie d’échange et de transmission de données cryptées (voir par ailleurs). Elle se tourne alors plus fortement vers cette technologie pour y développer son activité. Voilà le point de départ de cette levée de fonds particulière.

Tristan Colombet, Pdg de Domraider. Photo DR

Tristan Colombet, Pdg de Domraider. Photo DR

Son objectif est de créer un système d’enchères via cette technologie pour n’importe quel bien, pas seulement les noms de domaine. Pour l’heure, il n’existe pas. Elle entend bouleverser le monde des ventes aux enchères (non, on a pas dit ubériser) et promet grâce à la technologie support un fonctionnement décentralisé et plus ouvert.

« Dans le monde des ventes aux enchères, il y a toujours quelqu’un qui administre votre vente. C’est un commissaire priseur ou bien Ebay. Il n’y a pas toujours une transparence totale. Là, on sera décentralisé, totalement transparent, avec un horodatage irréfutable avec une technologie open source », explique Tristan Colombet, Pdg de Domraider.

À parti de janvier 2018, le réseau sera ouvert. On pourra donc aller proposer ses produits aux enchères. « En accord avec la législation de son pays », explique le Pdg.

« Si vous êtes en France et que vous voulez vendre un tableau, vous ne pourrez pas, vous êtes obligé de passer par un commissaire priseur. Mais une salle de ventes aux enchères pourra venir vendre sur le réseau. »

Domraider prendra alors une commission sur toutes les transactions.

Combien d’argent Domraider a-t-elle réellement récolté ?

Pour sa levée de fonds virtuels, l’entreprise a fait le choix de demander les coordonnées des acheteurs dans un premier temps. Puis, de leur envoyer le lien vers l’adresse de paiement assurant la transaction. L’outil assurant cette étape est appelé le smart contract.

Un autre modèle d’ICO a instauré le principe de mettre à disposition dès le départ le smart contract. C’est lui qui assure la transaction et contient les règles du jeu en quelque sorte (voir plus haut).

Cette façon de procéder a valu des critiques à Domraider. Des acteurs du domaine lui ont reproché un manque de transparence en ne le dévoilant pas directement.

« En outre, chaque investisseur dispose d’une adresse personnelle pour investir, mais ces adresses ne sont pas publiques. Impossible, dès lors, de connaître en temps réel le montant de crypto-monnaies récolté par l’entreprise. (…) L’équipe de DomRaider a-t-elle vendu ses tokens au même prix à tous les investisseurs ? », écrivent-ils.

Tristan Colombet se défend.

« Ce modèle peut apparaître comme le plus transparent mais vous ne savez pas qui dépose de l’argent. La règle bancaire du « Know your customer » n’est pas respectée. On était en lien avec l’AMF (Autorité des Marchés Financiers) pour mener cette ICO et elle devrait d’ailleurs entériner ce modèle d’ICO ».

Cours des tokens de Domraider sur le site Hitbitcoin. Capture d'écran

Cours des tokens de Domraider sur le site Hitbitcoin. Capture d’écran

L’AMF (autorité des marchés financiers) mène en effet une consultation pour établir un cadre, pour l’heure inexistant, à ces levées de fonds en crypto-monnaie. À la mode en ce moment, elles cristallisent certaines tensions et volontés de régulation. À l’heure aussi où la crytptomonnaie la plus connue, le Bitcoin, voit son cours complètement exploser (à ce jour 1 Bitcoin vaut quasiment 15 000 euros).

L’absence de référentiel et de cadre légal est tel que le Pdg de Domraider assure ne pas être en mesure de divulguer le montant récolté durant cette levée de fonds.

« Nous avons fait une procédure de rescrit pour interroger l’administration fiscale. Notamment pour connaître le taux de TVA applicable. Nous avons levé des fonds en crypto-monnaie et en euros. Nous avions comme objectif de récolter 35 millions d’euros. Tout ce que je peux vous dire c’est que nous sommes contents de cette ICO. »

La Blockchain déjà dépassée ?

L’intérêt des ICO pour les start-up est notamment là : changer d’échelle dans les levées de fonds. Le Pdg de Domraider assurer qu’un tour de table classique ne lui aurait « pas permis d’atteindre ces montants ». Elles s’adressent à une communauté d’investisseurs « encore naissante » mais très spécifique et surtout très internationale. Et bénéficient également d’un effet de nouveauté.

« L’avantage c’est que nos investisseurs seront nos premiers clients (un jeton revient à pré-payer le service en quelque sorte, ndlr). Nos investisseurs viennent de 125 pays. La France ne représente que 25 % des fonds levés. »

Pour mener son développement à bien, Domraider va maintenant devoir embaucher. Ce vendredi 15 décembre elle organisait notamment une « job session » à Lyon. Elle prévoit l’embauche de 41 personnes à terme aux profils aussi bien techniques que marketing ou administratif.

Les deux espaces d’enchères vont dans un premier temps cohabiter. L’un, « classique », sur le site de la société et l’autre sur la blockchain. Au cours de l’année 2018, toute l’activité passera par la blockchain.

Mais déjà, pour certains, la blockchain sera rapidement dépassée. Le système Hashgraph arrive et serait plus rapide, plus transparent et moins gourmand en stockage et en énergie que la Blockchain.