« Je suis ». © Smirnov / Théâtre des Célestins
Sous le déluge d’images que nous propose Tatiana Frolova avec « Je suis » ne se cache pas une pièce high tech, mais bien un travail de laborantin ultra-concentré sur son objet. Frolova soulève les couches d’histoires que son pays refuse de regarder (hier la guerre de Tchétchénie dans « Une guerre personnelle », aujourd’hui la répression des années 30 et les mensonges de Poutine).
Elle gratte sans les outils d’un archéologue ou la science d’un historien, mais avec les armes d’une metteur en scène avide de nouvelles formes. Alors elle essaye. Elle a planqué ses trois comédiens derrière un rideau de tulle, écran de projection de photos, mais aussi de sous-titres pensés comme autant d’éléments graphiques de son tableau. Des caméras filment en gros plan les visages, une table en verre devient un astucieux réceptacle de la vie de chacun, des dessins représentant des ancêtres apparaissent puis, pour ceux qui ont connu une fin plus tragique que les autres, disparaissent noyés ou couverts d’un liquide rouge…
Ils sont (l’avenir)
Le travail de Tatiana Frolova est bien de rendre visible ceux que la Russie a tout bonnement fait disparaître de la carte. Construisant un parallèle alourdissant parfois un récit déjà touffu entre la maladie d’Alzheimer (la mémoire personnelle) et l’oubli volontaire orchestré par l’Etat (la mémoire collective), elle cherche surtout à montrer comment tous les crimes perpétrés par son pays ont été niés ou ré-interprétés. Non, sa ville de Komsomolsk-sur-Amour n’a pas été construite par les communistes, mais par les affamés du goulag.
De ce tableau très noir, elle tire malgré tout une pièce porteuse d’espoir, lorsque sont évoquées les élections de 2011 et, surtout, les manifestations qui ont suivi pour dénoncer les irrégularités du scrutin, reprenant à son compte les mots d’une Pussy Riot :
«Vous et nous sommes en train de gagner car nous sommes en colère».
Le théâtre KnAM tient debout depuis vingt-huit ans, dans une salle d’une vingtaine de places au bout du monde, là où lutter contre le froid et se faire avaler par la corruption ambiante sont des sports régionaux. Mais Frolova ne se contente pas de brandir un étendard et de délivrer un message politique. Elle insère ici et là les phrases du Livre de l’oubli de Bernard Noël, de la neige, de la blancheur et du givre. Un peu de poésie dans ce monde de brutes, qu’elle cautérise chaque soir aux Célestins.
Par Nadja Pobel sur petit-bulletin.fr
Infos pratiques
« Je suis »
Aux Célestins, jusqu’au samedi 9 novembre

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