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« Les viticulteurs sont les premiers exposés au changement climatique »

actualisé le 16/10/2017 à 21h25

À l’heure des étés indiens, vers quels types d’agriculture et de vins vont les producteurs français ? La viticulture est l’un des postes d’observation le plus idéal du changement climatique que connaît la planète. Nous avons posé quelques question à Hervé Quenol*, directeur de recherches au CNRS, que vous pouvez entendre et voir dans la vidéo ci-après.

Rue89Lyon : Où en est votre étude sur portant sur les vignobles et le climat (35 vignobles dans 14 pays, dont le Val de Loire à partir de 2007) ? Relevez-vous toujours des résultats dans les dispositifs installés ?

Hervé Quenol : Nous avons équipé un grand nombre de vignobles en réseaux de mesures dans différents pays afin de pouvoir étudier la variabilité climatique locale dans des vignobles représentatifs de l’ensemble des climats viticoles mondiaux. Cela afin d’obtenir un panel représentatif de l’impact du CC à échelle local dans un contexte global.

Nous n’avons donc pas mis de point final à ces études car l’objectif est d’obtenir les séries de données les plus longues possibles notamment pour valider les résultats issus des modélisations du changement climatique aux échelles locales. Nous avons installé des réseaux de stations et de capteurs météorologiques dans les vignobles, ce qui permet d’analyser la variabilité climatique engendrée par les effets locaux (ex : altitude, pente, type de sol, proximité d’une rivière, …).

Ces effets locaux peuvent engendrer des différences de températures de plusieurs degrés et souvent du même ordre que le réchauffement climatique simulé à horizon 2050-2100. Cette variabilité des températures à l’échelle d’un vignoble, le vigneron s’y adapte « au jour le jour » par ses pratiques et sa connaissance du terrain.

Dans le contexte du changement climatique global, nous considérons que l’observation et la modélisation du climat à l’échelle locale est indispensable pour définir des méthodes d’adaptation à l’échelle d’un vignoble.

Mais malheureusement, il n’est pas possible de poursuivre les mesures sur tous les sites. Il faut arriver à trouver des financements afin de pouvoir faire fonctionner tous les dispositifs à long terme.

L’un de vos objectifs était de faire des propositions aux viticulteurs pour qu’ils trouvent des méthodes d’adaptation au changement climatique constaté. Des moyens qui soient davantage à court terme que ceux qu’ils connaissent déjà, c’est-à-dire déplacer les vignobles, changer les cépages qui sont des changements lourds et sur le long terme.

Comment cela a-t-il pris forme ? Avez-vous produit un corpus d’outils que vous avez diffusés chez les viticulteurs, comment les ont-ils reçus et ont-ils observé des améliorations ?

L’objectif de nos travaux n’est pas de dire qu’en 2050 ou 2100, il ne sera pas nécessaire de déplacer des vignobles ou de changer les cépages. Les projections climatiques prévoient d’importantes modifications sur la répartition des vignobles à long terme (horizon 2070-2100). Les stratégies d’adaptation préconisées sont relativement « brutales ». Elles marqueraient une rupture des systèmes viticoles actuels avec des changements d’encépagement, des évolutions technologiques (ex : irrigation) et une modification de la géographie viticole mondiale.

Hervé Quenol, directeur de recherches CNRS - capture d'écran.

Hervé Quenol, directeur de recherches CNRS – capture d’écran.

Mais ces projections comportent également beaucoup d’incertitudes et il nous parait difficile de dire à la profession viticole que dans 50 ou 80 ans, ils ne pourront plus cultiver de la vigne à tel ou tel endroit. C’est pourquoi, une adaptation raisonnée semble préférable par rapport à ces changements brutaux.

A court et moyen terme, la connaissance fine du climat et des conséquences des changements sur la viticulture permettent de mettre en place des méthodes d’adaptation au changement climatique basées sur l’évolution des pratiques viticoles (ex : gestion au niveau du sol et de la plante) et œnologiques (ex : gestion du taux d’alcool des vins, …).

L’évolution régulière des pratiques culturales permet de répondre à l’impact du changement climatique à court et à moyen terme afin de pouvoir se préparer à des évolutions plus importantes à long terme si le réchauffement est trop intense.

Dans le cadre du projet LIFE-ADVICLIM, l’objectif est de définir des scénarios d’adaptation et d’atténuation du changement climatique à l’échelle des terroirs viticoles européens. Dans plusieurs vignobles, nous étudions la relation entre la variabilité climatique locale (notamment la température), la phénologie et les caractéristiques des raisins (ex : taux de sucre, acidité, …) en fonction des pratiques mises en place par les viticulteurs. Ces travaux sont réalisés à partir de la mesure et de la modélisation.

Une des particularités de ce programme de recherche est que la profession viticole a été partenaire à l’amont du projet. Il ne s’agit pas uniquement de présenter le scénarios lorsqu’ils ont été construits mais il s’agit de les définir en partenariat avec les viticulteurs en fonction de leur connaissance et de leurs pratiques. Un « manuel d’orientation des pratiques pour soutenir la prise de décision des viticulteurs » a été réalisé. Il sera mis en ligne prochainement sur le site du projet LIFE-ADVICLIM. Ce guide fait un état des lieux des pratiques culturales.

Un second guide est prévu pour la fin du projet. L’idée est qu’il soit représentatif de la viticulture européenne.

Dans vos propositions aux vignerons, il y a des modifications calendaires et de travail des sols. Quel est votre position concernant l’utilisation de désherbants et de produits chimiques, cela est-il pris en considération ?

Nos modèles d’adaptation et d’atténuation combinent les pratiques culturales avec les paramètres climatiques locaux et leurs impacts sur le comportement de la vigne. Cela est réalisé suivant les différents types de viticulture rencontrés sur les sites pilotes (ex : conventionnel, bio, biodynamie).

Par conséquent, les différentes méthodes d’entretien du sol, de traitement sont prises en compte. Cela est d’autant plus important que le nombre de traitement (chimique ou autre) est une donnée « d’entrée » pour le calcul des bilans « carbones » nécessaire pour la partie « atténuation ».

Après, je n’ai pas d’avis ou de position à prendre sur l’utilisation ou pas des désherbants ou autres produits chimiques.

Jusqu’à maintenant dans ADVICLIM, nous avons réalisé des simulations sur des années passées avec des conditions climatiques diverses (chaudes, pluvieuse, froides, …). Les résultats ont montré (très logiquement) que les vignerons avaient effectué beaucoup plus de traitements (chimiques ou pas) les années humides.

Actuellement, nous effectuons des simulations en intégrant les scénarios du changement climatique à horizon 2050-2100. L’évolution de l’utilisation des produits chimiques en fonction du changement climatique font parties des résultats attendus.

Faîtes-vous des parallèles entre changement climatique et pollution des sols, par exemple, car on sait que la viticulture peut être l’une des cultures les plus polluantes ?

Non, nous le faisons pas. Cela pourrait être fait mais il s’agirait d’un autre programme de recherche.

Vous évoquez les dates de récolte de plus en plus précoces parmi les phénomènes “saisonniers” constatés. On note aussi des périodes de grosses grêles (en été souvent) qui ravagent des hectares de vigne, notamment en Beaujolais. Est-ce que l’on peut lier cela à des dérèglements climatiques, est-ce une fatalité et que peut faire le vigneron/viticulteur face à cela ?

Concernant les évènements climatiques extrêmes, il est très compliqué de faire le lien avec le changement climatique. Autant, il n’y a aucun doute sur l’impact du changement climatique sur l’augmentation de la température, par exemple, il n’y a pas de validation statistique montrant que les épisodes de grêles, de gel ou de tempêtes ont augmenté depuis 50 ans. En plus de l’aléa climatique, il faut prendre en compte la vulnérabilité du végétal.

Par exemple, lors des gelées printanières de fin avril 2017, les dégâts pour les vignobles ont été considérables en France et une bonne partie de l’Europe. Bien entendu, cela est dû au fait que les températures ont été anormalement basses mais aussi au fait que la croissance de la vigne étant en avance d’une quinzaine de jours par rapport à la moyenne.

Donc, je dirais qu’il est difficile de dire que les nuits gélives fin avril avec des températures négatives sont dues au changement climatique. Par contre, l’augmentation de la température hivernale de ces dernières décennies est en relation avec le changement climatique et cela engendre une reprise de l’activité de la vigne (débourrement) beaucoup plus précoce, ce qui accentue sa vulnérabilité aux basses températures.

D’ailleurs, concernant ces épisodes de gelées, il est très intéressant d’observer l’évolution de l’opinion publique et de la profession viticole par rapport au changement climatique. Il y a encore une dizaine d’années, après une période froide ou des épisodes de gel, certains médias ou une partie de l’opinion publique et des viticulteurs se seraient interrogés sur l’existence du changement climatique.

Nous, scientifiques, avions du mal à expliquer que des périodes de froid ou une année plus froide ne voulaient pas dire qu’il n’y a pas de changement climatique. Cette fois-ci, nous avons eu très peu de commentaire de ce type ce qui semble montrer que l’existence du changement climatique est plus claire.

Je parle de “dérèglements climatiques” dans ma question précédente, parlez-vous également en ces termes en tant que scientifique ?

Non, je préfère utilise « changements climatiques » car il y a une évolution climatique naturelle combinée avec l’impact des activités humaines.

Est-ce que le message aux viticulteurs et vignerons est aussi, selon vous, de leur dire qu’ils sont acteurs et pas uniquement victimes de modifications très larges et qui dans une certaine mesure les dépassent ?

Bien sûr mais cela ils le savent. Après, il ne faut pas non plus exagérer. Ils sont « acteurs » et « victimes » comme nous tous. La profession viticole participe grandement aux travaux concernant l’atténuation du changement climatique notamment via les interprofessions.

Est-ce que leur travail d’adaptation face au changement climatique s’accompagne d’une prise de conscience globale sur leur travail de la terre, sur leur rapport à l’environnement et à la santé ?

Oui car les viticulteurs sont les premiers concernés et surtout les premiers exposés à l’évolution du climat. De plus, ils sont souvent dans le même vignoble depuis plusieurs générations. Vous avez souvent les propos du genre « Mon grand-père me disait qu’il n’y avait jamais autant de vagues de chaleur à son époque », ou alors : « je ne me souviens pas avoir vendangé aussi tôt que cette année ».

Concernant leur rapport à l’environnement et à la santé, la grande partie des viticulteurs est concernée même si dans les faits, il est logique que les bio prennent plus en compte l’environnement.

Avez-vous constaté des spécificités dans l’agriculture biodynamique ; peut-on estimer qu’elle s’adapte naturellement au changement climatique ?

Je ne sais pas. Je ne dirais pas qu’ils s’adaptent naturellement au changement climatique. Je dirais, que comme tout type de viticulture, les biodynamistes s’adaptent au climat de l’année. Par exemple, s’il y a une période de sécheresse, le vigneron (biodynamiste ou pas) va travailler son sol (ex : désherbage un rang sur deux) afin de limiter la concurrence pour la vigne. Après, c’est la méthode qui peut changer.

A plus long terme, c’est une autre question. S’il faut modifier les cépages, irriguer, etc.

Va-t-on finir par trouver de meilleurs vins produits en Angleterre ? Notamment au regard de la vivacité du paysage vigneron dans ce pays.

Les effervescents anglais sont déjà de bonne qualité. L’augmentation de la température de ces dernières décennies font que les raisins ont eu des meilleures conditions de maturation ce qui a permis d’améliorer la qualité.

Après, pour le futur, il faudra quand même encore de meilleures conditions thermiques et la grande question concernera principalement les précipitations. Contrairement à la température, on ne note pas une diminution des précipitations et les différentes modélisations ne prévoient pas une diminution à horizon 2050-2100.

Dans la vidéo tournée en 2014 sur votre travail, un responsable d’exploitation viticole de la Loire estime que le changement climatique n’est pas une mauvaise chose, concernant sa région au moins, car il pousse les vignerons à modifier leurs pratiques culturelles. Est-ce que vous pouvez expliciter son propos ?

Dans cette vidéo, le vigneron aborde deux choses.

Premièrement, il dit qu’avec l’augmentation moyenne de la température d’environ 1°C sur ces 50 dernières années, les conditions de maturité des raisins ont été meilleures ce qui a permis d’avoir des meilleures conditions pour la maturité des raisins. On peut dire qu’actuellement, le Val de Loire subit des effets positifs du changement climatique.

Mais comme l’a dit un autre vigneron de cette même région : « +1, +2°C à horizon 2050-2100, pas de problème, on pourra s’adapter notamment avec les pratiques vitivinicoles, mais un réchauffement plus fort, le Chenin sera difficilement cultivable et sans Chenin, pas de Coteaux du Layon ». Donc, oui, des effets positifs du changement climatique dans les vignobles septentrionaux, mais jusqu’à quand…

La deuxième chose que ce viticulteur indique, c’est que la variabilité spatiale du climat à l’échelle de son exploitation a un très fort impact sur les caractéristiques et la qualité de ses vins. Il fait du Quart de Chaumes, c’est-à-dire, un vin liquoreux appelés également « vendanges tardives ». Comme son nom l’indique, le raisin est vendangé très tard c’est-à-dire, après la formation de la « pourriture noble », lorsque les niveaux de sucres (accentués par un champignon appelé botrytis) sont suffisamment développés. Mais, pour avoir les conditions optimales pour le développement de ce champignon, il faut un microclimat spécifique.

Dans cette région, c’est la combinaison entre les pentes exposées au sud et la proximité de la rivière « Le Layon » (formation de brouillards matinaux) qui permet d’avoir les conditions optimales.

A un niveau encore plus précis, les types de sol peuvent aussi avoir un impact (positif ou négatif). Le viticulteur voulait dire qu’une très bonne connaissance du terroir est indispensable et que dans un contexte d’adaptation au changement climatique, les premières méthodes d’adaptation seront d’adapter ses pratiques en fonction de la variabilité climatique locale.

D’ailleurs, je me souviens qu’il avait ajouté, lorsqu’on lui avait demandé, quel était l’apport de nos travaux. « On sait très bien que ici il fait plus chaud que là ! Mais l’avantage des réseaux de capteurs installés dans le vignoble nous permet d’avoir la valeur exacte de la température et de savoir exactement la différences qu’on va avoir entre une parcelle et une autre. Et ça, c’est extrêmement important d’une part pour améliorer la qualité et d’autre part, pour s’adapter à l’évolution du climat. Cela nous amène vers la viticulture de précision. »

Et quid des régions du Sud, en France et ailleurs, par exemple ? Sont-elles vouées à ne plus être des terres viticoles ?

Non, il y a quand même des capacités d’adaptation comme j’ai pu déjà le dire : évolution des pratiques culturales, évolution des cépages…

Peut être que la grande question sera par rapport à l’augmentation des sécheresses. Il y a des pays ou des régions où la viticulture est possible uniquement avec l’irrigation. C’est le cas, des vignobles argentins de Mendoza. Avec le changement climatique, l’épuisement des réserves en eau fait que la profession viticole se pose pas mal de question pour le futur.

Dans le Sud de la France, nous n’en sommes pas encore au niveau de Mendoza, mais il y a quand même une partie de la profession viticole qui voudrait pouvoir irriguer (ou qui le font déjà avec des dérogations).

Cela engendre le débat : dans un contexte de changement climatique avec une augmentation des sécheresse, l’irrigation est-elle une solution? Faut-il promouvoir les techniques d’irrigation raisonnées (ex : goutte à goutte…) ? Faut-il toujours interdire l’irrigation dans les AOC ?

 

*Hervé Quénol est directeur de Recherches CNRS, coordinateur du projet LIFE-ADVICLIM « ADapatation of VIticulture to CLIMate change : High resolution observations of adaptation scenarii for viticulture ».

 

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L'AUTEUR
Dalya Daoud
Dalya Daoud
Redchef à Rue89Lyon.
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