Société 

Le « sens social précoce » ou comment les enfants de bourgeois se reconnaissent dès la maternelle

actualisé le 13/06/2017 à 20h44

Sentiments, adolescence, inégalités… Nous avons lu pour vous « Sociologie des enfants« , de Martine Court.

Être un enfant, c’est disposer d’un corps de petite taille, avoir une dentition incomplète, un système immunitaire immature et être dans l’incapacité de se reproduire. Voilà pour l’aspect physiologique.

Parce que nous sommes inscrits dans une réalité culturelle, historique et sociale, l’enfance, cette période de vie courant de la naissance à la puberté, n’est pas une expérience homogène, mais « plurielle et potentiellement inégale ».

C’est ce que montre le riche petit livre de Martine Court, maîtresse de conférences en sociologie à l’université Clermont Auvergne, dont les travaux portent sur la socialisation pendant l’enfance et l’adolescence dans les sociétés occidentales. Et plus particulièrement sur la construction des différences de classes et de genre.

Pour Rue89, elle développe ce que nous avons appris en lisant son dernier ouvrage, « Sociologie des enfants » (éd. La Découverte, mai 2017).

L’enfant et les sentiments

L’amour n’a pas toujours été aussi central dans les relations entre parents et enfants. Au XIXe siècle, dans les classes populaires, la force de travail d’un enfant lui donne une utilité économique et il représente aux yeux de ses parents une sécurité pour leurs vieux jours. Dans la bourgeoisie, il est le futur héritier. Au début du XXe, le basculement : la valeur sentimentale d’un enfant prime désormais sur sa valeur instrumentale.

« C’est quelque chose qui a surtout été développé par une sociologue américaine, Viviana Zelizer (« Pricing the priceless child », 1985) », explique Martine Court.

« Elle a par exemple étudié l’adoption. A la fin du XIXe siècle, les enfants qu’on adopte sont en priorité des garçons de 8-10 ans, en vue de les faire travailler. L’adoption a ensuite pris une finalité plus sentimentale : à partir des années 20, on cherche à adopter pour vivre avec eux une relation affective, épanouissante, centrée sur le bonheur.

Le facteur principal de cette transformation est la disparition du travail enfantin (en France, la première loi sur le travail des enfants date de 1841).

« Ce n’est pas la cause unique : cette évolution-là est elle-même liée de manière très imbriquée au développement de l’école », précise Martine Court.

En parallèle, l’époque contemporaine est marquée par un autre changement, à partir des années 50, concernant l’expression des sentiments.

« Dans l’entre-deux guerre encore, les manifestations d’affection à l’égard des plus jeunes sont rares. En France comme en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, les ouvrages de puériculture conseillent aux parents de maintenir une certaine distance physique et affective entre eux et leurs petits.

Embrasser les enfants, les prendre dans les bras ou les asseoir sur ses genoux sont des conduites dont on se méfie en craignant qu’elles n’affaiblissent l’autorité des parents et qu’elles ne fabriquent des enfants « gâtés » [Prost, 1981 ; Cunningham, 2005] », lit-on dans « Sociologie des enfants ».

Martine Court reprend :

« À cette époque, on est encore sur des modèles et des savoirs psychologiques qui ont mis en évidence le pouvoir du conditionnement. On pense que l’éducation des enfants est presque une forme de dressage – je caricature. Ça n’exclut pas qu’on puisse montrer des signes d’affection mais ce n’est pas forcément nécessaire à l’éducation et ça peut même être nuisible en termes de perte d’autorité.

Elle ajoute :

« Ces savoirs ont beaucoup contribué à changer les normes d’éducation dans l’après-guerre et notamment le rapport à l’expression de l’affection, qui devient non seulement autorisé mais prescrit. »

Un « sens social » précoce 

Les enfants perçoivent de manière précoce le « sens social », la hiérarchie de classe qui structure la société ainsi que la place qu’ils occupent.

« Lorsqu’on demande à des enfants de cet âge [à l’école maternelle, ndlr] de distinguer « les riches » et « les pauvres » dans une série de photos représentant des personnes de milieux sociaux contrastés, la plupart d’entre eux sont en effet capables de produire un classement proche de celui effectué par des adultes [Ramsey, 1991]. »

Les enfants ont aussi une idée de la place qu’ils occupent dans la hiérarchie sociale et, en fonction, se projettent différemment dans l’espace social : Bernard Zarca a montré que le désir d’exercer une profession supérieure est moins fréquent chez les enfants de milieux populaires.

Comment ces perceptions se construisent-elles ? « On peut d’abord citer les médias et les produits culturels (albums pour enfants, dessins animés, films) qui donnent des représentations de la société, de la hiérarchie sociale et des relations entre classes sociales », répond Martine Court, qui ajoute que le sujet a malheureusement été peu étudié.

« Il y a ensuite ce que les enfants entendent chez eux, au quotidien. Leurs parents qui parlent des fonctionnaires qui sont trop payés ou au contraire qu’il faut défendre car ils assurent le service public… »

A l’école, on se mélange ?

Des travaux ont montré que les enfants ont plus facilement tendance à nouer des amitiés avec ceux qui leur ressemblent socialement.

Cela s’explique peu ou prou de la même manière que l’homophilie sociale observée à l’âge adulte. D’abord par la fréquentation de lieux de rencontre socialement homogène, en fonction du degré de mixité de l’école fréquentée par l’enfant.

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