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Salman Rushdie : « Si je n’avais pas été écrivain, j’aurais essayé d’être acteur »

Grand pourfendeur de l’obscurantisme religieux, Salman Rushdie, auteur mondialement connu des Versets sataniques, a publié l’an dernier « Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits », titre clin d’œil aux Mille et une nuits, et allégorie de notre monde contemporain en guerre contre le fanatisme, le terrorisme et la corruption, empruntant autant à l’actualité qu’à la fiction contemporaine et aux contes.

Il est l’invité du Grand entretien des Assises Internationales du roman, et nous en a accordé un petit.

Le Petit Bulletin : Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits, votre dernier roman, raconte l’avènement du chaos dans notre monde, une guerre des mondes, celui des djinns – les génies du folklore oriental –, et le nôtre, à la suite d’une tempête qui a fait sauter les sceaux entre ces univers. Vous pensez vous-même que pour beaucoup de monde, les règles que nous avons connu ne semblent plus s’appliquer. Quand cela a-t-il changé ?

Salman Rushdie : Je ne pourrais pas précisément dater cela, mais le fait est que le monde aujourd’hui change à une vitesse folle… Quand j’étais jeune dans les années 60, les forces d’un changement progressiste étaient largement dominantes.

Aujourd’hui, à ma grande surprise, elles me semblent être en net recul. Je crains que la grande tempête du livre n’ait déjà eu lieu et que nous en subissions les terribles conséquences.

Il y a aussi dans le livre cet affrontement entre le penseur éclairé Ibn-Rushd (l’autre nom d’Averroes) et son ennemi, le dogmatique Ghazali, qui laisse entendre que la lutte entre la pensée éclairée et l’obscurantisme, non seulement dure depuis toujours mais ne s’éteindra jamais.

Oui, et malheureusement, il me semble même que la religion ne montre aucun signe de disparition avant longtemps. Par conséquent, la lutte continue (en français dans le texte).

Le combat entre raison et fondamentalisme a toujours été au cœur de votre travail. Or votre père a changé son nom, votre nom de famille, pour celui de Rushdie en raison de son admiration pour Ibn-Rushd, dont les livres ont été brûlés comme les vôtres après la publication des Versets Sataniques. Votre travail est-il un atavisme ?

À vrai dire, j’ai surtout été ébahi de constater à quel point le choix de mon père de changer de nom pour celui-ci avait été pour moi un présage. Encore aujourd’hui, cela n’a de cesse de me surprendre.

Le paradoxe de Deux ans… c’est que, comme souvent, vous usez du « réalisme magique », et des contes, pour prendre le parti de la raison, ce qui n’est pas la première fois…

C’est là le paradoxe de la littérature. Je crois que par nature nous sommes des créatures à la fois douées de raison et de la capacité de rêver. C’est quelque chose qui est en nous. Je crois que, profondément, nous sommes des animaux qui aimons les histoires. Nous avons depuis la nuit des temps utilisé les histoires pour comprendre qui nous sommes et ce qui nous arrive. Et j’ai le pressentiment que ça ne changera jamais.

Vous mettez aussi la comédie au service du chaos. Vous dites qu’il s’agit de votre livre le plus drôle…

Je ne fais que répéter ce que les lecteurs en disent, mais j’ai toujours beaucoup cru dans le pouvoir de la comédie. Il s’agit de la plus dure mais aussi la plus radicale des formes littéraires.

Pour ce livre, vous avez puisé dans les contes de votre enfance, que votre père vous racontait. Lesquels vous ont le plus inspirés ?

Il y a les Mille et une nuits, évidemment, dont beaucoup des histoires ont des origines indiennes ; les fables animalières de Panchatantra, qui, contrairement à celles d’Esope, le père de la fable, sont très souvent amorales, les méchants gagnant à la fin ; et enfin, l’immense collection d’histoires kashmiri écrites par Somadeva au XIe siècle : le Kathâ-sarit-sagarâ ou L’Océan des rivières de contes – à laquelle j’ai emprunté l’anecdote de l’homme qui occupe le corps d’un autre jusqu’à être démasqué par un poisson qui rit.

Après votre autobiographie, Joseph Anton [récit autobiographique de ses années sous la menace de la fatwa iranienne, NDLR] avez-vous senti le besoin de vous éloigner du réalisme et de prendre le contre-pied de ce livre ?

Oui, tout à fait. J’ai pensé : « la vérité factuelle, ça suffit, le temps est venu pour la vérité de l’extrême imagination. » En fait, je dirais que Deux ans… se tient à la croisée de chemins où le récit venu de mon for intérieur viendrait à la rencontre d’un récit plus large qui s’impose à moi. En réalité, je n’aime pas écrire des livres selon une formule pré-établie, alors je pense toujours à faire quelque chose qui m’apparaît nouveau, et qui puisse constituer un nouveau challenge artistique.

L’un des thèmes de ces Assises Internationales du Roman est « mots et métiers ». Pouvez-vous nous dire quel est ou quels sont votre ou vos mots favoris ? Et quel métier, autre qu’écrivain, auriez-vous rêvé d’exercer ?

Si je n’avais pas été écrivain, j’aurais essayé d’être un acteur, mais le monde peut s’estimer chanceux que ce ne soit pas arrivé. Concernant les mots, je n’en ai pas de préféré. Je puise dans les mots qui me semblent les plus adaptés pour m’aider à faire ce que j’ai besoin de faire le plus justement possible. Les mots, pour moi, ne sont pas des animaux de compagnie. Ce sont des outils.

Grand Entretien avec Salman Rushdie
Lundi 29 mai aux Subsistances, dans le cadre des Assises internationales du roman

Retrouvez toute la programmation du festival : Assises Internationales du roman

 

Par Stéphane Duchêne sur petit-bulletin.fr

 

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