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Chef de la Milice à Lyon, « Paul Touvier était une crapule sans morale »

actualisé le 08/09/2016 à 22h44

Vingt ans après la mort de l’employé de la SNCF devenu milicien, une partie du mystère demeure sur les soutiens dont Paul Touvier a pu bénéficier pour échapper à la justice, de la fin de la Deuxième guerre mondiale à sa condamnation pour crimes contre l’humanité en 1994 (le premier français à l’être).

Retour sur ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas avec Jean-Dominique Durand qui a fait partie de la commission d’historiens montée par le cardinal Albert Decourtray pour faire la lumière sur le rôle de l’Eglise catholique dans cette cavale rocambolesque.

Jean-Dominique Durand, historien et adjoint au maire de Lyon. Crédit : AB/Rue89Lyon.

Jean-Dominique Durand, historien et adjoint au maire de Lyon. Crédit : AB/Rue89Lyon.

Une décision cruciale, qui date de juin 1989, un mois après l’arrestation de Paul Touvier dans un prieuré intégriste à Nice, marquera l’histoire.

Le cardinal Decourtray annonce sa volonté d’ouvrir les archives de l’archevêché de Lyon et de constituer une commission d’historiens permettant de faire la lumière sur le rôle de l’Eglise dans cette affaire.

[BIO] Une ascension dans la collaboration

Paul Touvier est né en 1915 dans une famille savoyarde catholique et nationaliste. Employé aux écritures à la SNCF, il est démobilisé en 1940. De retour à Chambéry, il adhère à la Légion française des combattants (fusion des associations d’anciens combattants voulue par le Maréchal Pétain) puis au Sol (Service d’ordre légionnaire), dont il devient secrétaire départemental, qui rassemble les partisans les plus déterminés de la Révolution nationale prônée par Vichy, c’est-à-dire la droite extrême. Dès que la Milice est créée en 1943, il en devient membre. Ce rassemblement d’activistes pratiquant la répression à tout va pour lutter contre « l’Anti-France » (communistes, démocrates, francs-maçons, Juifs) a compté jusqu’à 30 000 hommes. Montrant ses capacités pour le fichage, Paul Touvier devient chef du Deuxième service (celui du renseignement) en Savoie, dans le Rhône puis au plan régional. Il est même nommé inspecteur national. En fuite à partir de 1944, il est condamné à mort par contumace dans le Rhône (1946) et en Savoie (1947). Sa cavale dure jusqu’en 1971, date à laquelle il est gracié par Georges Pompidou. La révélation de ce geste en 1972 le remet en fuite, protégé par les milieux intégristes jusqu’à son arrestation en 1989. En 1994, il est condamné pour complicité de crimes contre l’humanité. Il meurt le 17 juillet 1996 à la prison de Fresnes. 


Ce choix, sans équivalent pour une institution généralement jalouse de ses secrets, est à la mesure du trouble provoqué par une cavale de 45 années, au fil de laquelle on retrouve de nombreux religieux.

Pour assoir aux yeux de tous l’indépendance de cette commission, sa présidence en est confiée à René Rémond, président de la Fondation nationale des sciences politiques, politologue connu et reconnu, historien du religieux proche de l’Eglise mais « très laïc et très républicain ».

« C’était un choix très intelligent car il fallait un bon connaisseur de la « maison » et des moeurs ecclésiastiques », explique Jean-Dominique Durand.

L’historien, actuel adjoint au maire de Lyon en charge du Patrimoine, de la Mémoire et des Anciens combattants, rappelle le contexte de l’époque :

« Beaucoup d’articles de presse mettaient en cause le rôle de l’Eglise de Lyon. Un mythe courait : il y aurait eu un accord au sortir de la guerre entre l’archevêque et Touvier lui garantissant une protection contre l’argent du trésor de la Milice. Je ne connaissais pas le cardinal Decourtray mais j’ai pris l’initiative d’un contact pour lui expliquer en substance que l’Eglise ne pourrait pas se sortir de cette situation sans ouvrir ses archives et faire la lumière sur ce sujet. D’autres que moi lui ont suggéré cette perspective. Le fait est qu’il a repris l’idée ».

C’est toutefois à l’initiative de René Rémond que celui qui vient d’être nommé à l’université Lyon-III se retrouve dans la commission -outre les deux intéressés, elle est composée des historiens Jean-Pierre Azéma, François Bédarida, Gérard Cholvy, Bernard Comte, Yves-Marie Hilaire et du père Jean Dujardin qui représente l’archevêque de Lyon.

Spécialiste de l’histoire religieuse, il a publié une thèse sur L’Eglise dans la crise italienne (1943-1948).

On est au bien coeur du sujet : les catholiques et la Seconde guerre mondiale.

« Il n’y a pas eu de tripatouillage »

Paul Touvier. Crédit : CHRD de Lyon.

Paul Touvier. Crédit : CHRD de Lyon.

Jean-Dominique Durand est formel sur les conditions d’exercice de cette mission :

« Durant nos deux années de travail, nous avons agi en toute liberté. Contrairement à ce qui a pu être écrit, il n’y a pas eu de tripatouillage des archives. Le cardinal Decourtray, que nous rencontrions une fois par trimestre pour le tenir au courant des avancées, l’a dit : il estimait que la vérité était préférable quelle qu’elle soit et moins compromettante que le mensonge ou les rumeurs que l’on a tendance à transformer en vérités. Même si le cardinal Lustiger, auquel il était très lié, lui a demandé s’il n’avait pas fait une sottise – pour être poli – dans cette affaire ».

Axes de travail en poche, chaque membre cherchait de son côté avant une mise en commun mensuelle.

L’historien demeure impressionné par le président de la commission :

« C’était assez extraordinaire. Chacun déballait une matière brute et, à l’issue, René Rémond reprenait l’ensemble de manière magistrale, avec un sens de la synthèse hors du commun, pour en tirer l’essentiel. Il nous conseillait également sur la meilleure façon d’aborder les personnes que nous rencontrions, toujours de manière respectueuse. Sa compétence a été déterminante ».

Un « voyou salopard » et « calculateur »

Deux ans de recherches dessinent évidemment, aux yeux de Jean-Dominique Durand, un portrait sans concession du milicien :

« Issu de la mouvance de l’Action française, rejoindre Vichy était un choix de conviction de la part de Touvier. Il n’a pas été entrainé dans un engrenage qui l’a dépassé, comme il a voulu le faire croire après guerre. Il n’avait aucun principe, vivant de pillages et de rapines. C’était un voyou, un salopard, une crapule sans morale. »

L’historien rappelle que Paul Touvier a été chef de la Milice à Lyon, c’est-à-dire « le bras armé de la Gestapo » qui lui livrait les résistants. Sans la Milice, la Gestapo n’aurait pas agi comme elle a pu le faire. Paul Touvier a donc joué un rôle-clé dans le système d’occupation.

Mais cela allait au-delà :

« Dans l’affaire des sept otages juifs exécutés à Rillieux-la-Pape qui a valu sa condamnation pour crimes contre l’humanité, l’arrestation n’avait même pas été une demande de la Gestapo ».

L’exécution de sept otages juifs à Rillieux-la-Pape en juin 1944 scellera la condamnation à perpétuité pour crimes contre l’humanité de Paul Touvier. Crédit : SRIJ. Source : CHRD.

L’exécution de sept otages juifs à Rillieux-la-Pape en juin 1944 scellera la condamnation à perpétuité pour crimes contre l’humanité de Paul Touvier. Crédit : SRIJ, source : CHRD.

Dans la fuite et planque sans fin qui a suivi la guerre, l’historien note « une emprise incroyable sur sa famille ».

« Calculateur, manipulateur, il utilisait ses enfants sans scrupules. Cette découverte nous a rempli d’effroi ».

« Paul Touvier n’a rien renié »

Quel rôle les services de l’Etat ont-il joué dans la protection de Touvier ?
Les archives et les témoignages collectés par la commission ne répondent évidemment pas à toutes les interrogations. La publication du rapport laisse entrevoir des zones d’ombre se situant hors des recherches demandées. Il s’agit des relations de Touvier avec l’appareil d’Etat.
Jean-Dominique Durand cite trois faits troublants : en 1947, le milicien – condamné à mort par contumace – est arrêté à Paris pour vol. A l’issue de l’interrogatoire, il profite d’un moment d’inattention généralisée (?) pour s’échapper. En 1960, l’année où le ministère de l’Intérieur ordonne la cessation des recherches du fugitif, le préfet de Savoie autorise un port d’arme de 4e catégorie qui n’est normalement délivré qu’avec parcimonie après… une enquête de moralité approfondie. Enfin, en 1967, alors que Paul Touvier demeure interdit de séjour dans le département, la préfecture du Rhône lui délivre une carte d’identité qui le domicilie… place de Fourvière, à l’archevêché.

La commission s’est également aperçue à quel point l’aide qu’il a reçue des milieux ecclésiastiques n’était pas le fruit du hasard, Paul Touvier sachant choisir ses interlocuteurs et parler aux curés avec une réelle capacité de conviction.

Jean-Dominique Durand insiste sur le fait que si un réseau informel d’hommes d’église l’a aidé, l’Eglise en tant qu’institution ne l’a pas fait. Nuance.

Il reconnait dans cette attitude des traits de la « mentalité cléricale » :

« On remarque une grande naïveté chez ces prélats. Ils n’imaginent même pas que quelqu’un puisse mentir. Et puis il existe chez eux une méfiance à l’égard de l’Etat et de la justice de la République. Pour eux, ce qui compte, c’est la justice divine. Personne n’a eu l’idée de lui dire: « va voir le juge et arrête cette vie de fuyard ». »

Jean-Dominique Durand rappelle que jusqu’aux années 1970, le rôle de la Milice était mal connu, tout comme ce qui était reproché à Touvier. S’il s’était présenté à la justice, il aurait écopé peut-être d’une peine de principe.

« Mais c’était un entêté, persuadé d’avoir raison, qui n’a jamais rien renié. »

Qui a vraiment aidé Touvier ?

Edouard Balladur a refusé de témoigner
Outre les archives de l’Eglise ou de la correspondance privée, la commission a consulté celles de mouvements comme le Secours catholique, qui viendra un temps matériellement en aide à Paul Touvier via un autre prélat. Reste que pour retracer le parcours du chef de la Milice à Lyon après la guerre, il fallait également rencontrer les gens qui l’avaient soutenu. Quelque 80 témoignages ont ainsi été recueillis. Les historiens ont essuyé trois refus : le prieur de la Grande Chartreuse où a séjourné Touvier, le chapelain général des Chevaliers de Notre-Dame (le milicien a été arrêté dans l’un de ses prieurés) et Edouard Balladur, secrétaire général adjoint de la présidence de la République lorsque Georges Pompidou gracie Touvier en 1971.


Le personnage-clé, c’est le père Charles Duquaire, secrétaire particulier des cardinaux Gerlier et Villot, qui va remuer ciel et terre pour faire gracier Touvier. Non sans quelques « imprudences » puisqu’il effectue ses démarches sur papier à en-tête de l’archevêché de Lyon puis du Vatican lorsqu’il suit Villot à Rome comme majordome.

Comment se situaient les cardinaux Gerlier et Villot par rapport aux initiatives de leur secrétaire particulier ? Celui-ci n’hésitant pas à sous-entendre qu’il agissait en leur nom.

L’historien relativise toutefois l’envergure du personnage:

« Le cardinal Gerlier appelait Charles Duquaire BDA ou bougre d’âne… C’était un homme d’une grande générosité. Touvier faisait partie de ses oeuvres et comme il était psychorigide et entêté, ce fut un soutien d’une grande efficacité pour expliquer que ce qui était reproché au milicien était, somme toute, très excessif. »

Le problème est que, entre temps, le père Charles Duquaire est devenu « Monseigneur Duquaire » et, prélat de sa sainteté (un titre purement honorifique, alors que pour beaucoup de gens cela signifie évêque). Ce qui donne une autre importance à sa correspondance.

Tous ces efforts vont aboutir à la grâce de Paul Touvier en 1971, en toute discrétion, par Georges Pompidou. Avant la révélation de celle-ci par le journal L’Express l’année suivante. Reste que, malgré le scandale et la plainte pour crimes contre l’humanité, le milicien trouvera encore à se cacher durant 17 ans.

Vingt ans après sa mort, et alors que France 2 vient de consacrer un téléfilm à l’affaire (intitulé « Monsieur Paul »), que reste-t-il de lui à Lyon ? L’adjoint à la mémoire relève simplement:

« Barbie demeure. Touvier, on en garde un vague souvenir. »

Le spécialiste de l’histoire religieuse et de l’Eglise italienne durant la Seconde guerre mondiale espère surtout voir le « modèle Decourtray » s’appliquer au Vatican. Afin que l’ouverture des archives permette de faire la lumière sur le rôle du pape Pie XII durant cette même guerre.

À voir également, dans les archives de l’Ina : « 1994, verdict du procès de Paul Touvier » ci-après.

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