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Les Huit salopards par Ennio Morricone : enfin une bande… originale

actualisé le 12/01/2016 à 09h34

Vu de mon canapé, bien avant de faire appel à Ennio Morricone pour composer la musique de son dernier film, Les Huit salopards, Quentin Tarantino avait déjà bien tapé dans l’oeuvre du maestro italien pour illustrer ses films, de Kill Bill à Django Unchained en passant par Inglourious Basterds.

Une pratique qui semble avoir déplu au compositeur, au point que la collaboration entre les deux artistes semblait plutôt mal engagée. Ennio Morricone vient pourtant tout juste d’être récompensé aux Golden Globes pour cette bande très… originale.

Quentin Tarantino et Ennio Morricone.

Quentin Tarantino et Ennio Morricone.

Depuis le début de sa carrière, Quentin Tarantino a toujours apporté un grand soin à la musique de ses films, au point de ne jamais faire confiance à un seul et unique compositeur pour mettre en musique son univers, préférant sélectionner lui-même, dans les répertoires d’artistes divers, les morceaux qu’il jugeait les plus aptes à illustrer ses images.

Jusqu’à la musique des Huit salopards, on ne pouvait pas vraiment parler de « bande originale » pour un film de Tarantino mais plutôt d’une sorte de playlist, best of personnel du réalisateur où les morceaux retenus sont inévitablement sortis du contexte pour lequel ils ont été écrits.

Reprises

Dès Kill Bill, Tarantino s’est servi dans l’oeuvre du légendaire Ennio Morricone, reprenant ainsi des thèmes issus de certains films mis en musique par le maestro italien dans les années 60 et 70, tels que « Il tramonto » (extrait du Bon, la brute et le truand) ou « L’arena » (extrait de Il mercenario).

En 2009, Morricone est sollicité par Tarantino pour composer la musique d’Inglourious Basterds mais faute de temps (il travaille sur un film de son vieux complice Tornatore), le musicien décline l’offre mais autorise le réalisateur à faire ses courses parmi les rayons poussiéreux de ses compositions passées.

Tarantino emprunte alors un titre de Allonsanfan et deux morceaux de la B.O. de The big gundown, des films un peu oubliés. Jusqu’ici, tout va bien, même si Morricone doit serrer les dents en entendant son joli thème du film Revolver (« Un amico ») tronçonné sans vergogne au moment où il atteint son apogée.

En 2013, même si Morricone compose un titre spécialement pour Django Unchained,  « Ancora Qui », chanté par Elisa Toffoli, l’ombrageux musicien se lâche soudainement et déclare à qui veut l’entendre que Tarantino utilise sa musique en dépit du bon sens et que jamais plus il ne collaborera avec lui.

La cause de son courroux, c’est l’utilisation qu’il juge déplorable de certains de ses morceaux dans Django unchained : « The braying mule » et « Sister Sara », deux extraits de la B.O. de Sierra Torride, un western de Don Siegel avec Eastwood, et « Un monumento », extrait de la musique du western spaghetti Les Cruels de Sergio Corbucci.

Hateful Teaser

« C’est bizarre mais j’aime bien »

Il en fallait plus pour décourager le réalisateur des Huit salopards :

« Ce film avait besoin d’une véritable musique originale », confie-t-il à son confrère Christopher Nolan lors d’une interview à la Directors Guild of America. « C’est la première fois que je raisonne ainsi car, jusqu’ici, je n’ai jamais pensé qu’un compositeur pourrait capturer l’âme de mon film et la mettre en musique. »

Et quitte à embaucher un compositeur, autant que se soit son compositeur favori entre tous, le grand Ennio himself. Pas plus intimidé que ça par les propos peu flatteurs du musicien à son encontre (et sur lesquels le maestro romain est revenu récemment, notamment dans le livret du CD des Huit salopards où il déclare sans rire : « Après nous être croisés plusieurs fois et après l’avoir vu si bien utiliser ma musique dans ses films, Quentin et moi nous sommes finalement rencontrés »), Tarantino se rend donc à Rome pour rencontrer Morricone et lui commander une B.O. complète. Toujours très occupé, le compositeur n’a pas le temps de se consacrer pleinement à une tâche de cette ampleur mais il s’engage toutefois à livrer environ 25 minutes de musique qui incluront le thème principal du film.

Libre à Tarantino d’utiliser tout ça comme il le souhaitera dans son film. Dans cet esprit, Morricone s’inspire en partie de ce qu’il a composé en 1982 pour le film The Thing de John Carpenter, huit clos terrifiant suintant de paranoïa que Tarantino décrit justement comme ayant été d’une grand influence sur le scénario des Huit salopards.

Quelques jours plus tard, visiblement inspiré par le sujet, Morricone prévient le réalisateur qu’il a d’autres idées en tête et qu’il pourrait livrer bien plus que les 25 minutes de musique prévues. Mais lorsque Tarantino découvre enfin ce que Morricone a composé pour lui, il reste un peu perplexe :

« J’ai eu besoin de l’écouter plusieurs fois, avoue-t-il sur le site de Variety. Puis je l’ai fait écouter à mon monteur et je lui ai demandé ce qu’il en pensait. Après un temps de réflexion, il m’a répondu « c’est bizarre. Mais j’aime bien. Mais c’est bizarre, je ne m’attendais pas à ça » et je lui ai dis « moi non plus ! » ».

De son côté, Morricone a souhaité très vite éviter tout malentendu. Ce n’est pas parce qu’il écrit la musique d’un western qu’il va replonger dans le style western-spaghettis pour lequel il est, hélas, le plus connu alors que cela ne représente qu’une infime partie de sa carrière.

« Oubliez ce que j’ai composé pour Leone ou pour tous ces westerns italiens » conseille-t-il sur le site wired.com, « Quentin Tarantino et son film méritaient une musique originale et je n’avais pas l’intention de me pasticher ».

Hateful 8

Des tics et des TOC

Le fait est, est c’est tant mieux, qu’on est plus proche des ambiances qu’il concocta pour des films d’épouvante des années 70 et 80 que de l’harmonica d’Il était une fois dans l’ouest ou des cris de coyote du Bon, la brute et le truand. S’il n’a pas composé que des chefs d’œuvre inoubliables sur les quelques 400 musiques de film écrites depuis 1961, on ne peut pas reprocher à Morricone de s’être beaucoup répété.

Cependant, chez tout compositeur on retrouve des tics, voire des TOC. Et Morricone n’échappe pas à la règle. Même s’il s’en défend (« j’ai besoin d’aller de l’avant, regarder l’avenir »), sa musique des Huit salopards recèle quelques discrètes références au passé, comme ces saugrenus aboiements lâchés par des chœurs masculins dans le morceau « L’Ultima diligenzia di Red Rock, n°2 » qui rappellent ceux d’Il était une fois la révolution.

On croirait même retrouver la petite musique de la montre à gousset de Pour quelques dollars de plus dans le titre « La musica prima del massacro » et quelques réminiscences du thème « The desert » (Le bon, la brute et le truand) dans le morceau « Neve / version intégrale ». Le tout baigné dans une ambiance inquiétante qui rappelle sa B.O. pour Wolf, film de Mike Nichols (1994).

« C’est une composition symphonique teintée d’ironie » explique-t-il, tant il est vrai que peu de compositeurs parviennent aussi bien que lui à exprimer le ridicule, l’ironie ou le grotesque d’une scène, ce qu’il fit merveilleusement bien pour ces comédies satiriques italiennes et westerns spaghettis des années 60.

Mais l’ambiance de cette B.O. est surtout inquiétante, lourde et pesante (« flamboyante et dépressive » selon Libération), très en phase avec le film. Et pourtant, car il fonctionne souvent ainsi, Morricone a composé sa musique bien avant d’avoir vu la moindre image.

« Il s’est juste inspiré du script, raconte Tarantino au site Variety, sans écrire pour des scènes spécifiques déjà tournées. C’est de la musique d’ambiance, une musique qu’il a pensé adéquate et qui pourrait coller à différents moments, mais rien de spécifique. Il m’a juste donné sa musique, à moi de la répandre à travers le film. »

Tarantino et Morricone durant l'enregistrement à Londres.

Tarantino et Morricone durant l’enregistrement à Londres.

Diligenzia & Lettera

Des 25 minutes initialement envisagées par Morricone, on est passé au double, enregistré à Londres, aux Studios Abbey Road avec l’Orchestre Symphonique National Tchèque. Le premier titre, « L’Ultima Diligenza di Red Rock », ouvre l’album avec grandeur.

« Le morceau décrit le mouvement d’une diligence qui progresse dans un paysage d’hiver mais saupoudré de sons inquiétants qui préfigurent la violence à venir », expliqua Morricone à Tarentino lors d’une conversation pour le site Deadline.

Près de 50 minutes plus tard, l’album s’achève en douceur par l’émouvant « La lettera di Lincoln » et son solo de trompette, l’instrument préféré de Morricone avec lequel il débuta dans les années 1940. Mais entre ces deux titres, et contrairement à ce que l’on ressent avec le tout venant des autres compositeurs, on ne sait jamais ce qui va venir. On ne peut jamais anticiper et l’ont est constamment surpris. Morricone nous emmène où il le souhaite, faisant fi de ce que nos oreilles ont l’habitude d’entendre.

Morricone débuta sa carrière comme trompettiste à la fin des années 40.

Morricone débuta sa carrière comme trompettiste à la fin des années 40.

La musique d’Ennio Morricone pour les Huit salopards est non seulement originale en ce qu’elle a été écrite pour le film de Quentin Tarantino, mais également en ce qu’elle se démarque totalement de l’ensemble des B.O. actuelles qui répondent trop souvent aux mêmes exigences, aux mêmes modes et qui rabaissent trop souvent le genre à de la musique d’ascenseur.

Un grand nombre de musiques de films actuelles sont interchangeables, on pourrait coller la musique d’un film sur un autre, et vice versa, sans qu’aucune oreille ne se dresse.

Morricone donne ici une véritable leçon (qui vient tout juste d’être récompensée par un Golden Globe) et même s’il est inévitable que certains morceaux des Huit salopards fonctionnent mieux face aux images que dans les oreillettes d’un i-pod, l’atmosphère qu’il parvient à créer replongera l’auditeur, à chaque écoute, en plein cœur de l’ambiance si particulière du film de Tarantino, un tour de force que peu de compositeurs actuels sont capables de réaliser.

On pourra cependant reprocher à Tarantino d’être tellement fier de ses dialogues qu’il n’a pas pu s’empêcher de miner l’album d’extraits de conversations entre Samuel L. Jackson, Kurt Russel, Tim Roth et Jennifer Jason Leigh, ce qui est parfaitement superflu et ne contribue qu’à casser le rythme et l’ambiance de cette hypnotisante bande… originale !

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Jeff Riviere
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