Appartement 16
  • 11:23
  • 6 novembre 2013
  • par Lucile Jeanniard

Gilles Fage, éditeur à Lyon : « l’édition est pleine de gens ratés » 4/5

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Il aurait voulu être conservateur de musée… Gilles Fage est finalement devenu éditeur. Mais pas dans n’importe quel domaine, puisque Fage éditions publie des livres d’art. Dix ans après la création de sa maison d’édition, il se dit « fatigué de se battre ».

GillesFageGilles Fage, responsable de Fage éditions. © Lucile Jeanniard/Rue89Lyon

Chemise fantaisie, lunettes arrondies et cheveux mi-longs coiffés en arrière… Un petit coup d’œil à son style et on repère assez rapidement dans quel domaine s’est spécialisé l’éditeur Gilles Fage. Éponyme de son concepteur, Fage éditions publie en effet des monographies d’artistes, des textes théoriques sur l’art, des livres de photographies, mais aussi, et surtout, des ouvrages commandés par des musées… Bref, des livres d’art.

Making-of
Si je vous dis « édition », vous pensez à quoi ? Gallimard, Hachette ou encore Flammarion, n’est-ce pas ? Sauf qu’il existe aussi un nombre impressionnant de petites maisons d’édition qui galèrent pour se faire une place au milieu de ces géants parisiens. Rien que dans la région Rhône-Alpes, il existe pas moins de 136 éditeurs répertoriés par l’Agence régionale pour le livre (ARALD). Nous en avons rencontré cinq. Et leur fonctionnement est bien différent de Gallimard ou Hachette.

Né à Paris d’un père peintre, les musées de la capitale n’ont pas de secret pour Gilles Fage, souvent traîné dans des expositions lorsqu’il était enfant. Ce n’est donc pas le fruit du hasard si, à l’adolescence, il s’est dirigé vers des études d’histoire de l’art à l’école du Louvre. D’ailleurs, il l’avoue, il aurait voulu être conservateur de musée :

« L’édition est pleine de gens ratés en fait, lâche Gilles Fage, quelque peu cynique. Quand on a raté ses études de médecine, on peut devenir éditeur dans une maison d’édition médicale. Et quand on a raté ses études d’histoire de l’art, on peut devenir éditeur dans une maison d’édition beaux-arts, comme moi. »

Voyant notre moue, il s’empresse d’ajouter d’un ton léger :

« Ah mais ce n’est pas péjoratif ! C’est la réalité. C’était comme ça autrefois. »

 

Tombé dans l’édition « au hasard Balthazar »

Parce qu’ « autrefois », explique-t-il, il n’existait pas de formation spécifique sur le métier du livre. On tombait dans l’édition un peu « au hasard Balthazar ». Lui, il est arrivé dans ce milieu en tant que bénévole :

« Parallèlement à mes études, j’avais monté une maison d’édition associative. Après je suis rentré comme éditeur salarié à la Réunion des musées nationaux. C’était en 1989. Et je suis arrivé en 93 à Lyon pour monter une antenne éditoriale délocalisée de la RMN, censée couvrir le grand Sud-Est. »

Lassé de ne pas pouvoir développer cette antenne comme il l’aurait voulu, Gilles Fage décide de lancer sa propre maison d’édition, espérant devenir plus libre de ses mouvements.

FageEditions-VincentBrunoLes bureaux de Fage éditions, dessinés par Vincent Bruno en 2011. © Vincent Bruno et Fage éditions

En septembre 2003, il crée donc Fage éditions avec Laurence Barbier et Philippe Grand. « Ça fait 10 ans, c’est notre anniversaire », relève-t-il sur le ton du constat. À ce moment-là, il fait le choix de miser sur la co-édition, autrement dit les appels d’offres que font les musées pour éditer des catalogues d’exposition… Peut-être pour se rapprocher du métier qu’il visait au départ. Sauf qu’il semble avoir assez rapidement déchanté.

« En 1993, la co-édition avait encore du sens. Les responsables de musée agissaient de manière beaucoup plus libre. Il n’y avait pas encore ce carcan des appels d’offres validés par les services juridiques et financiers des villes qui ne comprennent rien à la problématique spécifique de l’édition. En 2002-2003, ça commençait déjà à battre un peu de l’aile », explique-t-il.

 

La co-édition avec les musées, « une vache à lait »

Le plus souvent, les publications découlant d’un appel d’offres se font dans des temps très réduits. Quelques semaines tout au plus. « Alors c’est un peu la course », admet Gilles Fage. « On fait des livres comme d’autres feraient des magazines », ajoute-t-il en éclatant d’un rire jaune. Autant dire qu’en si peu de temps, déplore-t-il, il ne reste plus aucune place à la création, déjà bien limitée puisque la maison d’édition n’a pas la main sur le sommaire.

« Et malheureusement, bien souvent, le résultat est mauvais, avoue sans complexe Gilles Fage. Essayez de lire un catalogue d’expo, vous verrez, ça va vous tomber des mains ! Enfin je ne sais pas, si j’étais responsable d’un musée, franchement je m’y prendrais autrement. »

Et les responsables de musées ne sont pas les seuls fautifs pour Gilles Fage : les éditeurs concurrents en prennent aussi pour leur grade. Du moins ceux qui fixent des prix « imbattables ». Gilles Fage nous expose notamment le cas d’un éditeur italien qui, avant d’être éditeur, est surtout imprimeur. Ce dernier fait donc tourner ses propres presses. La conséquence ? Une baisse des prix « délirante » :

« Un livre, c’est quand même du culturel et ça pourrait échapper à du marché public pur et dur, finit par lâcher Gilles Fage, clairement remonté contre ce système. Tout le monde s’engouffre dans la co-édition parce que c’est une vache à lait. »

Et d’ajouter, plus modéré :

« Heureusement, on a la chance de travailler aussi avec La maison rouge à Paris. Eux sont beaucoup plus ouverts à l’échange. Ils nous laissent plus de liberté lorsqu’on fait de la co-édition. »

 

L’alimentaire ou le plaisir… un délicat équilibre

Mais ce qu’apprécie encore davantage Gilles Fage aujourd’hui, c’est lorsqu’il publie hors co-édition : un manuscrit reçu par la poste, ou le plus souvent une rencontre fortuite avec un artiste… Sauf que là encore il y a un hic : il s’agit de 5 à 10 titres par an, tout au plus. Sur les 40 titres publiés en tout chaque année. Soit un ratio d’1/3 de production propre à Fage éditions, pour 2/3 de co-édition.

« Aujourd’hui, c’est compliqué pour nous de lancer des projets ambitieux en ne comptant que sur nos finances », se justifie Gilles Fage.

Car la co-édition est contraignante, mais elle présente quand même l’avantage de permettre de partager les frais avec le musée.

Alors, face à un choix cornélien entre l’alimentaire et le plaisir, l’éditeur reste dans l’indécision. Tout comme face à nos questions qui le plongent bien souvent dans la perplexité. Quitte à rallonger sa journée de travail, il semble se perdre avec délectation dans cette réflexion forcée sur son métier. Il faut dire aussi qu’on l’a un peu cherché : sans le vouloir, on a mis le doigt là où ça fait mal…

 

« Il y a des moments où je ferais bien autre chose »

Car privé d’une carrière de conservateur de musée, l’éditeur semble aujourd’hui un brin désabusé vis-à-vis de son métier d’éditeur, maniant l’ironie et le cynisme avec brio. Parti à nouveau dans son introspection, il aborde spontanément la question de son avenir professionnel, se répondant à lui-même :

« Je ne sais pas… Combien de temps je vais encore être éditeur. Je n’en sais rien. Il y a des moments où je ferais bien volontiers autre chose », réalise-t-il, pensif.

Quelques secondes de silence s’installent. Juste le temps de rassembler ses idées avant de poursuivre :

« Je ne suis pas sûr d’avoir envie de me battre avec des éditeurs qui veulent simplement faire tourner une presse et des musées qui acceptent de travailler à moitié prix en allant en Italie. Il y a quelque chose de l’ordre de la vanité qui ne m’intéresse pas. À ce moment-là, je préfèrerais planter des arbres qui serviront à créer un coin ombragé pour les générations à venir. »

Si Gilles Fage semble remettre en question son orientation professionnelle, il conserve pourtant une faculté à s’exprimer d’un ton détaché, voire parfois désinvolte… Probablement parce que devenir éditeur n’était de toute manière pas son ambition première.

FageEditions-CroixRousseLe local de Fage éditions sur les pentes de la Croix Rousse fait aussi office de petite librairie. © Lucile Jeanniard/Rue89Lyon

Mais rassurez-vous, Gilles Fage l’affirme : il y a des choses qu’il aime dans son métier. Être en contact avec des graphistes, des auteurs, des artistes, des conservateurs de musée, des imprimeurs, etc. Pour lui, « c’est une variété dans l’échange humain qui apporte beaucoup ».

Pourtant, même lorsqu’il aborde les aspects positifs de son activité d’éditeur, celui qui se dit « usé » nuance aussitôt :

« Après… Ici, on est quand même trois salariés à ne vivre que de l’édition. Du coup, il faut ramer. En fait, on n’arrête pas de perdre de l’argent. Mais c’est aussi l’activité d’éditeur qui est comme ça.

Avant de plaisanter, comme pour dédramatiser :

« Déjà, on est indépendant et on n’a plus de crédit chez notre banquier. Et ça c’est formidable ! »

 

Une lueur… et un canari

Il y a cinq ans, Gilles Fage a racheté les éditions parisiennes Scala, elles aussi spécialisées dans le livre d’art. Depuis, il est responsable de deux maisons d’édition à la fois. Mais loin d’être un fardeau pour lui, il semblerait que Scala représente une lueur dans un horizon qui paraissait jusqu’ici plutôt maussade.

Alors que Fage éditions est dépendant des appels d’offres de musées, Scala cherche à s’en détacher. L’objectif pour cette maison d’édition parisienne ? Que la co-édition ne représente plus que 20 à 30% des publications de Scala. Car, explique-t-il l’impact des catalogues d’expositions est finalement bien éphémère et ne permet pas d’offrir à une maison d’édition une perspective sur le long-terme.

« Je ne dis pas que ce qu’on fait en co-édition c’est du jetable ! Mais c’est vrai qu’on ne réimprime pas des catalogues d’expo cinq ans après. C’est de l’événementiel. »

L’idéal pour Gilles Fage : conserver les deux maisons d’éditions distinctes (afin que l’une n’entraine pas l’autre en cas de chute), mais qu’elles soient rassemblées à Lyon pour créer un « pôle art » dans l’édition. C’est en tout cas à ce projet que semble s’accrocher l’éditeur, qui, à l’issue de notre entretien parait lui-même étonné d’avoir autant parlé :

« Aujourd’hui, c’est vous qui m’écoutez mais d’habitude, je ne dis quasiment rien et c’est moi qui écoute ! Parce que mon métier, c’est d’abord d’écouter les autres. »

Une fin d’entretien plus réjouissante pendant laquelle nous croyons entendre quelques piaillements dans la pièce à côté.

« Ah oui, j’ai un petit canari ! C’est agréable dans un bureau, ça relaxe, raconte Gilles Fage, attendri par le piaf. On le laisse sortir de sa cage de temps en temps et il vient nous voir. »


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