Cultures 

Gamins, CSP+, chômeurs : « la bibliothèque de Lyon n’est pas un îlot isolé de la ville »

actualisé le 09/01/2014 à 06h39

Lieu public le plus fréquenté de la ville, la bibliothèque municipale de Lyon abrite une immense source documentaire. À l’occasion de la manifestation jeune public RéCréation et des 40 ans du site de la Part-Dieu, entretien avec son directeur, Gilles Eboli, pour parler de l’actualité et de l’avenir de la BM de Lyon.

Petit Bulletin : Comment se porte la bibliothèque, en cette époque où tablettes et téléphones rendent la culture de plus en plus immédiatement et personnellement accessible ?

Giles Eboli : On peut effectivement se demander comment se portent les bibliothèques physiquement quand Google Books a 22 millions de volumes. À Lyon, elles se portent bien. Tous nos indicateurs sont positifs, avec parfois de véritables explosions pour tout ce qui a trait au numérique, des accès à notre site aux Guichets du savoir. Pour ce qui est de la fréquentation physique, de l’emprunt ou de la présence dans les locaux, tous les chiffres sont aussi à la hausse. Ce n’est pas une explosion mais une progression très solide.

« Le bâtiment qui nous cache la gare va être démoli. Les voyageurs sortant de cette gare verront directement la bibliothèque »

On aurait pourtant pu s’attendre à une baisse de fréquentation.

Le slogan de notre projet est « la bibliothèque plus que jamais ». Nos collègues anglo-saxons ont dû faire face au phénomène des deserted libraries, une sorte d’angoisse millénariste. La nôtre était que plus personne ne vienne chez nous. Cela ne se produit pas à Lyon car la Ville mène depuis les années 2000 une politique spécifique, originale et même courageuse : elle a fait le pari de la proximité. Elle a continué à développer son réseau quartier par quartier, rénovant ou créant des bibliothèques d’arrondissement.

Expo Biscotte graphisme et rétro à la bibliothèque de Lyon 7e. DR

Je le signale car c’est un autre choix qui a été fait ailleurs. J’étais précédemment en poste à Marseille, où on a fait une grande centrale, l’Alcazar, magnifique, mais il n’y a pas eu une seule bibliothèque de quartier supplémentaire depuis trente ans. Même chose à Aix, Nîmes, Dijon…

Pour moi le vrai problème des bibliothèques françaises est d’avoir refusé la proximité. Ici le maillage se poursuit avec deux bibliothèques d’arrondissement dans les tuyaux pour le deuxième semestre 2015 – premier semestre 2016 : la bibliothèque de Lacassagne dans le 3e arrondissement et la rénovation de celle de Gerland, qui passe de 250 m² à 1000 m². Quand on donne les moyens à la lecture publique de fonctionner, elle fonctionne.

Google Books, c’est merveilleux, une vraie révolution mais quand vous avez dit ça au grand public vous n’avez rien dit, car pour retrouver un livre sur 22 millions, il faut avoir de l’expertise, celle des bibliothécaires.

(…) Si on veut plus d’harmonie dans nos villes, il faut des bibliothèques. À Lyon, elles constituent le premier poste budgétaire de la culture. Nous sommes dans une position spécifique et privilégiée et il faut continuer à avoir cette ambition-là pour notre ville.

« Les ouvriers et les classes plus modestes viennent en moins grand nombre, même si le type de « séjourneurs » s’est beaucoup diversifié, avec les enfants roms, des SDF »

Un mot sur le site de la Part-Dieu, qui vient de fêter ses quarante ans.

Quarante ans, ça signifie une magnifique réussite mais c’est très vieux pour un bâtiment. Nous lançons donc un «schéma directeur de requalification de la Part-Dieu». C’est-à-dire que nous allons procéder à une étude qui nous permettra de déterminer l’évolution du bâtiment, avec un triple objectif : soigner les murs, répondre au nouveau projet d’établissement (en 1972, ce n’était qu’une bibliothèque) et s’insérer dans ce quartier qui va être restructuré dans le cadre de la mission Part-Dieu.

Par exemple, le bâtiment qui nous cache la gare va être démoli. Les voyageurs sortant de cette gare verront directement la bibliothèque. C’est une chance pour nous.

Copyright : Didier Nicole, BMLyon.

Ne rencontrez-vous pas un problème de stockage dans le silo ?

Fatalement. Quand on a fait ces dix-sept étages en 1972, certains ont cru que les Lyonnais étaient fous et mégalomanes mais en fait, cela nous a permis d’accueillir la collection des Jésuites, qui contribue au rayonnement de la bibliothèque. Mais depuis quelques années on arrive à entrevoir une saturation. Des solutions sont recherchées.

Quel est votre public ?

C’est difficile de répondre précisément car on approche notre public via les inscriptions. Mais on n’a besoin de s’inscrire que si on veut emprunter. Or beaucoup viennent juste pour lire sur place. La bibliothèque où on vient emprunter un livre était le moteur des années 90. Aujourd’hui on emprunte toujours (les chiffres de prêt sont d’ailleurs en hausse) mais le phénomène des « séjourneurs » se développe. Alors qu’hier le visiteur venait dix minutes dans la semaine, aujourd’hui il vient une, deux voire trois fois dans la semaine et reste une ou plusieurs heures.

Ceci est dû à une société qui ménage plus de temps pour les loisirs mais aussi, malheureusement, à l’inoccupation et au chômage pour certains. Le public qui emprunte reste toutefois classique, il relève des classes moyennes et classes supérieures. Les ouvriers et les classes plus modestes viennent en moins grand nombre, même si le type de « séjourneurs » s’est beaucoup diversifié, avec les enfants roms, des SDF… La bibliothèque n’est pas un îlot séparé de la ville.

« La polémique sur l’accord avec Google est dépassée. On ne dit plus que c’est un marché de dupe mais une chance »

Ce lectorat, vous entendez l’autonomiser ?

Oui, nous développons l’automatisation du rendu des documents. Pour l’instant ce n’est possible qu’à la Duchère, dernière bibliothèque rénovée. Cela va se développer jusqu’en 2016 pour toutes les autres avec des automates de prêt et de retour et des boîtes aux lettres de rendu 24h/24. L’autonomisation du lecteur est aussi favorisée par la nouvelle plateforme du dossier abonné sur Internet avec possibilité de réserver ou prolonger un emprunt de documents. Notre projet d’établissement est délibérément tourné vers l’usager.

Parlons à ce titre du numérique. Vous avez lancé Numelyo, une archive de 270 000 imprimés en libre accès, en décembre dernier. Comment se porte cette offre ?

On manque de recul pour rendre compte de la fréquentation du public. 600 personnes se sont créé un compte à l’ouverture. Concernant les livres imprimés, on devrait atteindre 60 000 numérisations à la fin de l’année. Le but est autant de sauvegarder le patrimoine que de mettre à disposition du public ces connaissances ; ce sont des impératifs concomitants qui jusque là n’allaient pas ensemble. Avant, si on voulait conserver, il ne fallait pas communiquer car ça abîmait le document. La numérisation permet de conserver ad vitam aeternam. L’accès quotidien sera numérique.

La polémique sur cet accord avec Google est dépassée. On ne dit plus que c’est un marché de dupe mais une chance. Le rêve de chaque bibliothécaire est de tout numériser et Google le fait, en tout cas avec les livres parus jusqu’en 1920, pour des raisons de droit. Les autres programmes, notamment ceux de l’État, mettraient 150 ans à faire ce travail si les crédits se maintenaient tels qu’ils sont. La polémique porte désormais sur les droits de téléchargement.

Par Nadja Pobel, sur petit-bulletin.fr

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