Société 

2 filles et 1 couffin

actualisé le 26/01/2014 à 10h35

DANS NOS ARCHIVES / « Comme disent mes deux mamans, la famille, c’est sacrée ». C’est avec ce coup de pub que la marque Eram, en septembre dernier, a fait son beurre tout en relançant un débat stérile en France sur l’homoparentalité. Rencontre avec les parents de Paloma Rose David, une enfant qui, dès qu’elle sera en âge, accordera « maman » au pluriel. Article publié le 8 décembre 2011.


Crédit photo : Mickaël Draï

Virginie Sonier, agent TCL, et Julia David, en reconversion professionnelle, se sont rencontrées au collège et ont partagé leurs premières caresses sans en connaître vraiment les conséquences. Puis, vint le temps des garçons, avant les retrouvailles treize ans plus tard. La sexualité est alors assumée. Julia et Virginie vivent enfin pleinement leur relation. Et comme dans toutes les relations, au fil des années, les couples s’installent et les envies évoluent.

« À 27 ans, biologiquement, j’ai ressenti le besoin d’avoir un enfant, se remémore Virginie. Avant, je ne me sentais pas du tout concernée. Ça ne représentait que des responsabilités et aucun intérêt. Un soir, j’ai rêvé que j’étais enceinte et ça a changé ma vie ».

Virginie veut un enfant de Julia. Une réaction impulsive tempérée par cette dernière, qui calme un peu le jeu. Mais avec le temps…

«Après quatre ans à repousser l’échéance, je ne pouvais pas faire tirer plus, sourit-elle. Chaque mois, à l’approche des règles, ça devenait du harcèlement ! »

 

Le discours de la méthode

Enfin prêtes pour le grand saut, Virginie et Julia s’interrogent logiquement sur la technique à adopter. L’insémination artificielle étant interdite en France pour les célibataires et les couples homosexuels, elles se tournent vers d’autres solutions.

« Comment fait-on ? C’est une question qui se ne pose pas chez les hétéros, souffle Virginie. On s’est alors demandées si on tentait de sortir le soir jusqu’à tomber enceinte, avec tous les risques conséquents à ce type de rencontres d’une nuit. Mais on a préféré opter pour la version médicalisée. On ne voulait pas faire rentrer une troisième personne dans notre histoire ».

D’autres pays européens ayant une législation plus souple, le couple décide de tenter sa chance dans une clinique belge. On leur propose un rendez-vous. Cette première consultation coûte 200 euros. Elles devront ensuite payer 180 euros pour chaque nouvelle insémination, sans aucune garantie de réussite. Ajouté à cela le billet pour le train à emprunter à chaque ovulation et la note devient rapidement salée. Virginie fait alors le plein d’informations sur Internet avant de prendre une décision. Après quelques recherches, elle se rend compte que pour s’assurer du résultat, la facture passe rarement sous la barre des 3000 euros.

 

Le projet ARIS

Julia et Virginie vont se renseigner auprès de l’association homosexuelle mixte ARIS, domiciliée dans le 1er arrondissement de Lyon. Plutôt en marge de la communauté gay et lesbienne, le couple se confronte à d’autres parents en devenir en approchant cette structure, des futurs papas désireux de trouver des conjointes pour construire une co-parentalité. Mais Virginie ne peut se projeter dans une relation à quatre qui passe par une garde alternée de l’enfant.

« C’était glauque, se souvient Julia. C’est un peu comme j’imaginais les alcooliques anonymes. Tu es là pour un heureux événement, eux te parlent du « projet ». Comme s’ils allaient construire une piscine et qu’il y avait des problèmes au niveau des fondations, comme si le terrain n’était pas constructible ».

Elles sortent de cette première réunion avec l’envie irrépressible de prendre un verre avec des amis. Elles tombent alors sur Jérôme, un copain de soirées. Il est hétéro et se dit surpris par toutes ces contraintes. Il se demande « pourquoi aucun pote ne s’est proposé ». Elles lui apprennent qu’un copain homosexuel avait postulé avant de se rétracter.

 

Papa Jérôme

Jérôme offre alors spontanément son aide. Julia et Virginie préfèrent lui laisser le temps de la réflexion. L’idée de cette méthode plus artisanale fait son chemin. Se pose la question de la visibilité du père dans le futur foyer. La discussion se mène à trois. Ils tombent d’accord : le père biologique ne reconnaîtra pas la paternité. Le couple espère que, dans un futur plus ou moins proche, l’Etat accorde aux homosexuels une reconnaissance parentale.

Quand on lui demande pourquoi il a proposé ses « services », Jérôme, célibataire de 32 ans, répond amusé :

« Par grandeur d’âme ! » Il enchaîne alors plus sérieusement : « Je n’aurais pas accepté pour n’importe qui. Julia et Virginie s’aiment depuis le collège d’un amour vrai et le couple n’est pas d’hier, il a fait ses preuves ».

Le trio passe enfin à l’action.

 

« Détendues de l’utérus »

La technique est simple. Jérôme fait sa petite affaire dans son coin et les filles s’injectent ensuite, via une seringue hypodermique, sa semence.

Julia et Virginie se lancent dans la surveillance de leurs cycles. Pour doubler leurs chances, même si l’envie de porter un enfant naît d’abord chez Virginie, elles décident d’alterner l’insémination.

Après un premier échec du côté de Virginie, c’est Julia qui s’y colle. Et comme Jérôme est plutôt du matin, le couple lui apporte le petit-déjeuner avant la précieuse « injection ». Quelques jours plus tard, Julia décide de faire un test. Il est positif.

« Aucun de nous ne pensait que ça allait marcher et encore moins si vite, se souvient Virginie. Je pense qu’on y est allées sans pression, détendues de l’utérus, la fleur au fusil. C’est dire la dimension psychologique de la chose quand on voit comme un couple hétéro peut se bloquer et parfois galérer pour faire un enfant ».

Place alors à la médecine. Virginie assiste Julia comme n’importe quel conjoint lors des échographies et autres tests gynécologiques. Pur hasard d’après le couple : leur généraliste, lesbienne, expérimente ce genre de pratique chez ses proches, spéculum au point, sans grand résultat.

 

Le goût des autres

L’accouchement se déroule à la clinique du Val d’Ouest. La sage femme se prend d’affection pour le couple. Elle conseille à Virginie d’aller elle-même déclarer l’enfant à la mairie, de manière à apparaître sur l’acte de naissance. Julia David, en tant que mère de Paloma Rose David, de père absent et Virginie Sonier, en tant que déclarant.

« On a toujours essayé de semer des petits cailloux comme signe de ma présence, de ma participation, insiste Virginie. On a l’espoir qu’un jour les choses évoluent. Nous sommes des familles fantômes. Le seul cadre familial pour lequel il n’y a aucune législation. Dans un pays qui prône la protection de l’enfance, c’est un peu choquant. Si je dois amener la petite à l’hôpital suite à un accident et que Julia n’est pas présente, je n’ai pas le droit de prendre une décision pour lui prodiguer des soins à risques, qui pourraient lui sauver la vie ».

Virginie s’insurge également contre l’image qui accompagne les couples homosexuels et les réflexions lors de l’annonce de sa « maternité ».

« Les gens nous demandaient, au lieu de nous féliciter, comment on allait gérer l’enfant quand on se séparerait. Tant que l’Etat ne légalise pas notre situation, on sera victimes de cette homophobie. Tant qu’on ne sera pas reconnues, on restera, dans l’esprit des gens, des sous-familles ».

 

La part de l’autre

Aujourd’hui, tout ce petit monde se porte bien. Les parents de Virginie, qui ne comptaient pas avoir de petits-enfants, sont aux anges devant les sourires de leur petite-fille. « Papa Jérôme », lui, se fait discret et respecte l’intimité de cette famille. Il semble même un brin gêné par ce surnom et préfère se consacrer à son avenir, toujours à la recherche de sa moitié pour fonder son propre foyer.

Julia et Virginie envisagent le second, mais préfèrent attendre que « Paloma devienne un peu plus autonome » pour pouvoir pleinement s’y consacrer. Cette fois, c’est Virginie qui voudrait assurer la grossesse.

Elle désire offrir un « vrai demi-frère ou une vraie demi-sœur à Paloma. Le tiers absent sera ainsi présent chez les deux »

Frustration de ne pas avoir porté le premier enfant ? Virginie réfute. Elle s’est pourtant questionnée :

« Aimerait-elle plus Paloma si elle en était la mère biologique ? »

Elle n’a plus aucun doute sur le sujet. Elle ne peut l’aimer plus.

Paloma Rose David aura 1 an le 13 janvier prochain.

 

Aller plus loin

300 000 familles homosexuelles en France auraient un projet parental et 40 000 enfants seraient issus de ces familles selon l’INED (Institut national d’études démographiques).

Têtu : Eram ose une pub avec des mamans homos «pour représenter la société actuelle»

L’Express : Homoparentalité en France: « Un blocage politique »

Libération : Homoparentalité, la psychanalyse peut-elle dire la norme ?

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L'AUTEUR
Mickael de Drai
Mickael de Drai
Journaliste et vidéaste pénible pour Rue89Lyon et La brèche
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