Société 

Quatre mois dans une prison pour mineurs : Marvin et sa mère témoignent

Marvin a été incarcéré dans l’établissement pour mineurs (EPM) de Meyzieu, près de Lyon, pendant quatre mois en 2012. Avec sa mère Laurence, il raconte : des activités et des cours inadaptés, des sanctions injustes et des actes de rébellion pour lui ; un manque d’informations et des angoisses pour elle. Une expérience qui pourrait, dit-il, le relancer « encore mieux » dans la délinquance s’il en avait l’envie.

Illustration par Vergin Keaton pour Rue89Lyon

Fondés sur une prise en charge associant éducateurs de la PJJ (protection judiciaire de la jeunesse) et surveillants de l’administration pénitentiaire, les six établissements pénitentiaires pour mineurs (EPM) ouverts en France entre 2007 et 2009 ont fait l’objet de nombreuses critiques. Céline Reimeringer et Lionel Perrin, employés à l’Observatoire international des prisons (OIP) basé à Lyon, ont rencontré Marvin à sa sortie de l’EPM de Meyzieu, avec sa mère Laurence. Nous rapportons ici leurs échanges.

Peux-tu nous décrire une « journée type » à l’EPM ?

Marvin : On est réveillés vers 7h30. Chaque unité (il y en a sept en tout) est divisée en deux groupes : un premier groupe descend pour prendre le petit déjeuner au réfectoire de 8h à 8h30, le deuxième groupe descend de 8h30 à 9h. Ensuite, on va en cours ou en activités. Sur les coups de 11h30, on regagne l’unité pour la distribution des repas : un groupe descend manger au réfectoire, l’autre mange en cellule. L’après-midi ça repart, on a 1 heure ou 2 d’activités, de sport, de cours. Le soir, ceux qui ont mangé au réfectoire le midi mangent en cellule, et vice-versa. Le week-end, on est réveillés plus tard, il n’y a pas d’activités le matin.

(…) Il m’arrivait de refuser un peu les cours car je m’y ennuyais. On est quatre ou cinq en cours, mais avec des niveaux très différents. Pourtant, il y a une évaluation du niveau scolaire à l’entrée, mais leurs tests ne servent à rien en fin de compte car on est tous mélangés. Du coup, en cours c’était… le bordel ! Certains apprennent des choses, mais c’est pas tout le monde. C’est pareil pour les formations. Il y avait des formations « maçonnerie », « horticulture » ou « mécanique »… Mais sans outils. Les formations sont théoriques et inutiles.

Laurence : Je n’ai jamais été informée par le personnel qu’il avait passé des tests. On est associés à rien les parents, on est tenus à l’écart. Quelques jours après son incarcération à l’EPM, son père et moi avons pourtant été reçus en entretien avec un éducateur et un surveillant. Ils nous ont expliqué que ce serait comme à l’école, qu’il aurait les mêmes horaires de cours matin et après-midi. Tel qu’on nous l’avait expliqué, je voyais mon fils sur les bancs de l’école toute la journée, je pensais qu’il allait reprendre les cours là où il s’était arrêté dehors.

 

« A partir du moment où un surveillant nous annonçait quelque chose et qu’il ne tenait pas parole, c’était cuit pour lui. »

 

Quelles étaient tes relations avec les personnels ?

Marvin : C’était un peu chaud avec la plupart des surveillants. Certains nous parlaient mal, ils mettaient de l’huile sur le feu. Dans mon unité, les surveillants ont beaucoup tourné car ils se faisaient trop insulter, il y avait trop de bagarres détenus/surveillants. C’est vrai qu’on n’y allait pas de main morte avec eux. On était respectueux, mais à partir du moment où un surveillant nous annonçait quelque chose et qu’il ne tenait pas parole, c’était cuit pour lui.

On ne les insultait pas gratuitement ou par plaisir, il y avait toujours une raison. Avec les éducateurs, c’était un peu pareil. Ils sont gentils mais trop souvent, ils mentent. Par exemple, si un éducateur nous dit qu’on va avoir une activité le week-end et qu’on ne l’a pas parce qu’il est parti en congés, on ne laisse pas passer. A son retour il se fait insulter, on refuse de le réintégrer… Et il part en arrêt maladie. L’autre différence c’est que les éducateurs ont un peu plus peur de nous que les surveillants. En général, ils sont plus rapidement démunis en cas de problème, comme des insultes par exemple.

Est-ce que tu avais une relation de confiance avec les éducateurs ?

Marvin : Ben non, ils travaillent pour la justice, je vais pas avoir une relation de confiance avec eux.

Laurence : Pour les parents c’est pareil, il n’y a personne avec qui on a une relation de confiance, si ce n’est peut-être l’avocat. Les éducateurs, je pouvais les appeler, même s’il était parfois très difficile de les joindre. Par contre, nous n’avons aucun rapport avec les surveillants alors que je pense que ce serait très utile des deux côtés. (…)

Ce manque de dialogue tient aussi au fait que nous sommes – en tant que parents – considérés comme aussi coupables que nos enfants. On se sent jugés en permanence dès le commissariat, puis dans le bureau du juge, et enfin en prison.

Son incarcération a été pour moi une grosse période de remise en question. Je me suis dit que je n’avais pas su le protéger. Vous savez, une maman n’est jamais dans l’inconscience : même si on ne sait pas tout, on voit les choses arriver. Le problème c’est que l’on ne sait pas comment y mettre un frein…

 

« On n’a pas de briquet donc pour allumer les clopes, il faut utiliser les fils électriques de la télé. J’en connais qui se sont pris de bonnes décharges. »

 

Il y a un an, un article de presse s’inquiétait de l’alimentation des mineurs à l’EPM . Que peux-tu nous dire sur la nourriture à l’intérieur?

Marvin : C’est la gamelle ou rien parce que l’on ne peut pas cantiner de plaques chauffantes ni de conserves comme dans les quartiers majeurs. Les quantités ne sont pas top, ce ne sont pas des grosses proportions, c’est pas bon, c’est pas cuit. C’est pire que la bouffe de la cantine ! Si la gamelle arrive à 11h30 c’est chaud, mais si on nous la monte à 12h15 c’est froid. Et puis il n’y a pas d’eau minérale, on boit l’eau du robinet. Elle a vraiment un goût spécial. Si tu remplis une bouteille d’eau et que tu la bois le lendemain, t’as l’impression que l’eau a périmé en fait. C’est limite imbuvable…

Laurence : En tant que maman, cela m’a beaucoup fait souffrir de perdre la maîtrise de son alimentation. Au quotidien, j’essaie qu’il mange des produits locaux, j’évite les conserves, etc. Les menus sont censés être affichés quand on arrive au parloir mais ils n’étaient jamais à jour. D’un coup, on n’a plus de contrôle sur rien, on n’a plus rien à dire. Nous ne sommes pas non plus informés quand ils prennent des médicaments, alors qu’ils sont mineurs quand même.

L’article faisait aussi état de la problématique du tabac, interdit à l’intérieur alors que nombre de mineurs seraient fumeurs.

Marvin : A l’arrivée, l’infirmerie propose des patchs et des cachetons à ceux qui fumaient dehors. Mais ils magouillent pour fumer dedans ! Le tabac entre par différents moyens et se troque à l’intérieur : on échange des cigarettes contre une télécommande de télé ou une bouteille de soda… Par contre on n’a pas de briquet donc pour allumer les clopes, il faut utiliser les fils électriques de la télé. J’en connais qui se sont pris de bonnes décharges.

Est-ce qu’il y a beaucoup d’incidents à l’EPM ?

Marvin : Oui, il y a des refus de réintégrer les cellules et des feux en cours de promenade quasiment tous les jours, voire plusieurs par jours. En général, on fait ça quand ils coupent la télé car parfois il y a des injustices. Par exemple, si les télés de notre unité sont coupées à 23h alors qu’on n’a pas particulièrement eu de problèmes disciplinaires dans la journée, et qu’on voit que l’unité d’en face a encore la télé, c’est un feu obligé ! Et harcèlement sur l’interphone aussi.

Comme les unités sont faites en « L », deux détenus se raccrochent ensemble par un yoyo à travers leur fenêtre. Au milieu du yoyo, on réalise une énorme boule à partir de vêtements, de papier, un peu de tout en fait. On tire le yoyo en essayant de placer la boule au milieu de la cour. Le yoyo craque – donc personne ne sait qui l’a fait – et il y a un gros feu au milieu de la cour.

Les autres détenus de l’unité peuvent aussi y participer en envoyant du papier, etc. Ça demande un peu de préparation mais ça occupe…

Est-ce que tu as eu des sanctions disciplinaires ?

Marvin : Oui, je suis passé plusieurs fois en commission de discipline, avec du confinement et du mitard à la clé. Une fois, c’était suite à une bagarre avec un autre détenu en cour de promenade. On s’est embrouillé, les autres détenus nous ont séparés, la cavalerie est arrivée et j’ai été réintégré. (…) Ils ont voulu me faire remonter « moi » en cellule. Je n’ai pas trouvé ça normal car c’est l’autre qui avait causé l’incident.

Donc je ne me suis pas laissé faire. J’ai commencé à m’énerver, peut-être aussi à prendre un premier surveillant à partie et là, dès que j’ai bougé, ils m’ont fait une clé de bras et m’ont menotté dans le dos. Je me suis pris quelques coups de genoux au visage et ensuite ils m’ont fait une balayette donc je me suis retrouvé au sol. Après ils m’ont remonté en cellule. Sur le trajet je continuais à être un peu agité. Du coup ils ont resserré les menottes et un peu la clé de bras. Ils m’avaient menotté jusqu’au sang. J’ai dû prendre cinq jours de confinement avec privation de la télévision pour cet incident.

Laurence : Et là, les parents ne sont pas informés. C’est Marvin qui m’a raconté. J’ai seulement reçu un papier 10 voire 15 jours après qu’il soit passé en commission de discipline. C’est dommage parce que les parents peuvent réconforter d’une part, mais aussi ramener un jeune à la raison s’il va trop loin.

Dans la plaquette de présentation de l’EPM, il est écrit que « le maintien des liens familiaux est un enjeux fort du projet éducatif ».

Laurence : C’est beau sur le papier ! Bon, mais ne soyons pas totalement injustes : on ne m’a jamais refusé de parloirs, je les ai eus aux heures où j’ai voulu, avec un accueil téléphonique agréable. On est arrivé à communiquer « relativement » bien par le biais des éducateurs. S’ils avaient quelque chose à me dire, ils me téléphonaient…

C’était surtout très dur au début de son incarcération car on est restés deux semaines sans se voir, j’avais des nouvelles uniquement par les éducateurs auxquels je téléphonais. (…) J’ai eu très peur du suicide parce que je me demandais ce que ça pouvait faire de se retrouver d’un coup coupé de tout. Je trouvais ça terrible.

 

« Les personnes qui étaient dans mon affaire peuvent se dire que je n’ai jamais balancé et que j’ai fait les choses sérieusement. A la limite, ça pourrait me relancer plus qu’autre chose. »

 

Marvin : Pour moi ça allait en fait, les 10-15 premiers jours sont passés assez vite. Je faisais pas mal de pompes, je m’endormais vite le soir donc je n’ai pas trop eu le temps de réfléchir. Et puis après tu prends tellement le rythme des journées, elles passent assez vite finalement. Les parloirs cassaient un peu ce rythme. Je m’en servais comme de repères dans le temps.

Dès que je suis arrivé à l’EPM, on m’a dit de ne pas trop rêver par rapport aux appels téléphoniques et que dans le meilleur des cas, on accepterait ma mère et mon père. C’était lié à mon affaire vraisemblablement. Du coup, je n’ai même pas fait la demande de téléphone. En plus, les appels téléphoniques de l’intérieur coûtent super cher. Quant aux courriers, comme ils sont lus, il faut faire gaffe…

Laurence : On s’écrivait surtout au début et un jour on a dit stop. Je l’ai même écrit dans un courrier pour qu’ils le lisent : j’ai dit stop parce que l’amour c’est intime, on n’a pas besoin de faire savoir à la justice ce qui se passe entre nous deux. Sans compter que l’écrit c’est dur. On écrit pour montrer qu’on est là, pour changer les idées, mais d’un autre côté on n’ose pas tout lui raconter pour ne pas trop remuer le couteau dans la plaie. Et puis c’est au moment où l’on se met à écrire que l’absence se fait ressentir, elle est encore plus palpable.

Est-ce que vous voyez les choses différemment après ce passage en prison ?

Marvin : Franchement ? La prison ne change rien. Maintenant que je suis sorti, les personnes qui étaient dans mon affaire peuvent se dire que je n’ai jamais balancé et que j’ai fait les choses sérieusement. A la limite, ça pourrait me relancer plus qu’autre chose.

Laurence : Oui, pour reprendre leur langage, on pourrait dire qu’il a pris du grade dans son réseau : il n’a pas parlé, il n’a pas dénoncé, il a plus de charisme… Du coup, on pourrait lui donner des responsabilités plus grandes. Par contre, il a peut être vu les soucis causés à ses parents. Ce n’est pas la prison en tant que telle qui lui fait peur parce que je suis sûre qu’il se dit maintenant qu’il est capable de gérer, même s’il sait que ce n’est pas une vie. Je pense surtout qu’il aime suffisamment sa famille pour ne pas vouloir nous replonger là-dedans. Ce n’est pas lui qu’il protège mais nous.

Marvin : Oui c’est sûr. C’est la chose la plus dure qu’a fait la prison. Si j’étais orphelin, je serais déjà reparti à 200 %. C’est pas la détention qui m’empêche de replonger, c’est pour ma famille que je ne le fais pas.

Le témoignage dans son intégralité est lisible dans le dernier numéro de la revue de l’OIP, Dedans dehors, paru le 28 novembre 2012.

 

 

 

 

 

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