Appartement 16
  • 10:40
  • 12 octobre 2012
  • par Dalya Daoud

Cité de la gastronomie à Lyon : à quoi peut-elle servir ?

527 visites | 3 commentaires

Lundi 15 octobre, Lyon passe son « grand oral » pour être la ville qui se dotera d’une Cité de la gastronomie. Elle concourt avec la « certitude d’avoir le meilleur dossier », face à Beaune, Dijon, Versailles, Tours et Chevilly-Larue associée à Rungis. Entre réseautage et aménagement politique du territoire, la victoire n’est pas assurée. Mais est-ce vraiment grave ?

La cène revisitée par l’artiste Brian Stuckey

La Cité de la gastronomie, « c’est l’idée de Lyon »

« Ce projet est un serpent de mer à Lyon », rapporte une collaboratrice de Gérard Collomb. Tandis qu’un chef précise encore cette allégation un tantinet égocentrée qui voudrait que Lyon soit même à l’origine du projet de Cité de la gastronomie :

« Lyon avait déposé en 2001 au ministère de l’Agriculture un dossier proposant l’idée d’un carnet blanc de la gastronomie. Cela contenait en substance tout le projet et toutes les valeurs de la Cité de la gastronomie. »

Quelques années plus tard, en 2010, une Mission française du patrimoine et des cultures alimentaires (MFPCA) voit le jour et fait classer le « repas gastronomique des Français » dans le patrimoine mondial de l’Unesco.

« Après ça, il a bien fallu faire quelque chose de cette Mission, rattachée à l’Etat. Au gouvernement, on a alors ressorti des cartons la proposition lyonnaise, et on s’est dit : ah oui, bonne idée, ils vont s’occuper d’un concours pour une Cité de la gastronomie. »

En résumé, Lyon serait donc d’autant plus légitime pour l’accueillir qu’elle en aurait eu l’idée. La Ville peut partir de ce postulat ou, si elle veut gagner, faire profil bas et ne pas agacer ceux par qui elle sera jugée en les insultant : cela pourrait rappeler de mauvais souvenirs.

Lyon, encore une fois trop « fat » pour gagner ?

Lyon est déjà arrivée avec des idées et un dossier jugé béton à un concours entre villes françaises. La dernière fois, c’était pour obtenir le label de Capitale européenne de la Culture, en 2013. C’est Marseille qui a gagné. Quand la commission décisionnaire s’était rendue sur place, dans la ville, pour tâter un peu le terrain, le président du jury, Sir Bob Scott, avait qualifié Lyon de « fat ». « Grasse » ou, plus exactement, « riche ». Bien dotée, donc pas nécessiteuse.

Pour la Cité de la gastronomie, Lyon va a priori se présenter de la même façon : forte d’une sorte de « cluster » de la bonne bouffe. C’est pas aux gars qui ont érigé le mâchon au rang d’art qu’on va expliquer ce que c’est que manger.

Pour Christian Têtedoie, chef lyonnais étoilé qui a collaboré à la construction de la candidature lyonnaise, c’est simple :

« Ce sera une fumisterie si on ne gagne pas. »

Lyon est déjà une destination touristique gastronomique, et le jury de la MFPCA pourrait plutôt regarder du côté de villes ayant besoin d’un nouveau moteur économique. A la question de savoir si l’aménagement du territoire sera un facteur dans la décision qu’il prendra, Pierre Sanner, membre du jury et directeur de la MFCPA, répond du bout des lèvres :

« Cela m’embête de répondre en mon nom propre, la commission est souveraine. Construire un équipement culturel et pluridisciplinaire à vocation touristique, ça a forcément un peu des conséquences soit sur des projets urbanistiques, soit sur des questions d’aménagement du territoire, ça coule de source d’une certaine manière. »

Une question d’aménagement du territoire, donc, mais sur laquelle l’Etat a déjà dit qu’il n’engagerait pas un centime. Ce qui a fait suer Gérard Collomb. Le maire a finalement trouvé le concours de la société Eiffage, pour financer les deux tiers de cette Cité qui s’installerait alors à l’Hôtel Dieu. La Ville assumerait le reste du coût.

Quand Collomb cherchait un investisseur, sur TLM

Avant d’être certain de cela, Gérard Collomb avait refusé de se prononcer sur la candidature pourtant bel et bien lancée en juillet dernier, comme s’il souhaitait déjà l’enterrer.

Ce qui a offert l’occasion à l’opposition de droite de s’agacer publiquement des tentatives d’esquive du maire socialiste. Emmanuel Hamelin, ex-député, conseiller municipal UMP et candidat potentiel à la mairie de Lyon en 2014 s’était particulièrement impliqué dans la fronde.

La rixounette a occupé les uns et les autres un temps, mais maintenant que « Lyon y va », avec « un financeur et un bon dossier », il est peut-être temps de s’interroger sur l’intérêt d’un tel projet.

Un énième « surpermarché touristique pour friqués »

Andrea Petrini, critique gastronomique vivant à Lyon, mais aussi conférencier et instigateur influent d’événements sur la scène internationale, observe avec une pointe d’ironie le projet de cette Cité, plus encore que la candidature lyonnaise :

« Aujourd’hui on a compris que la cuisine pouvait être un facteur de cohésion sociale, de promotion touristique, partout dans le monde. Il faut voir ce que le Pérou met en argent pour parler de sa cuisine. Je reçois deux fois par semaine des invitations pour des évènements là-bas. Pour la Cité de la gastronomie, Il faut voir le contenu du projet, on ne le connaît pas exactement encore.

Il faudra voir les moyens qui seront mis dedans. Mais si l’idée c’est de redorer le blason de la gastronomie française, c’est un combat d’arrière-garde. Si c’est pour refaire ce truc ridicule, le repas gastronomique français classé à l’Unesco, qui a fait rigoler la planète entière, c’est pas très probant. »

Une autre de ses craintes réside dans la perspective de ne voir arriver « qu’une jolie opération commerciale », et un énième « supermarché touristique pour friqués » comme il y en a à New York, Turin…

Christian Têtedoie assure qu’il ne s’agira en rien de lyonnaiseries mais plutôt de traverser la cuisine du monde, et que des expos comme celle du musée Gadagne intitulée Gourmandises devraient avoir leur place.

Parmi les plus motivés par la candidature lyonnaise, des chefs lyonnais restent persuadés d’une chose :

« Quel que soit le résultat, un projet se fera à Lyon. Mais il ne faut pas trop le dire parce que sinon, la commission risque de ne même pas se pencher deux secondes sur notre dossier, en se disant qu’on n’a pas besoin d’eux. »

Lundi, Gérard Collomb, accompagné de Régis Marcon, chef triplement étoilé, d’Albert Constantin, l’architecte du projet, passera sur le grill, une heure durant. Un des cadres de la société Eiffage Construction devrait se  trouver dans les parages aussi.

Si Lyon perd, les opposants au maire socialiste pourront s’en faire des gorges chaudes en critiquant la façon dont le maire s’est saisi du dossier.
Si Lyon gagne, Collomb n’échappera pas aux critiques, contraint d’ouvrir le tiroir-caisse pour un projet « patrimonial » mais aussi « culturel », alors que les crédits dédiés à ce domaine sont très convoités.

 > Article mis à jour avec la liste des personnes qui participent à l’audition du 15 octobre.


Partager cet article


Soutenez Rue89Lyon Vous avez apprécié cet article ?
Abonnez-vous pour que Rue89Lyon puisse
en produire d'autres et plus.

Publicité

À vous !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

 characters available

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

3 Commentaires postés

  1. Purée ENFIN un bon article de presse sur ce dossier complexe! Merci

  2. Sous le couvert du « rayonnement gastronomique lyonnais » encore la collusion du fric réaménagement de l’Hotel-Dieu (BTP) le tout piloté par des chefs 3 étoiles qui vont s’adresser à quel public ?

  3. Tout ce qu’on peut attendre d’un projet mené dans cette ville par cette équipe c’est un énième centre commercial. Innover? Oui, ils en ont envie, mais ils ne savent pas faire et s’adressent toujours aux memes personnes. Collomb a raison de faire attention aux dépenses publiques, les mecs de droite font rigoler quand ils le critiquent pour ça ( ils font l’inverse au niveau national), mais Collomb n’est pas suffisamment visionnaire et quand on parle de nourriture on ne doit pas penser « quenelles » ou réseau « toques blanches »! sinon on a quinze ans de retard.