Cultures 

Le Peuple de l’Herbe: « le métissage est la solution »

Presque quinze ans après Triple zéro, le Peuple de l’Herbe revient avec un sixième album studio intitulé A Matter of time, sorti le 16 janvier 2012. Une occasion de revenir sur les ressorts d’une démarche artistique originale et indépendante. Et d’aborder, en cette période de campagne électorale, quelques-unes des convictions politiques défendues de longue date par les Lyonnais. Dj Pee, membre historiques de la bande, nous a reçus au studio d’enregistrement associatif Supadope aux Subsistances.

Votre nouvel opus, le sixième en quatorze ans d’existence, s’intitule « A Matter of time », « Une question de temps » ? Qu’est-ce que cela signifie ?

C’est le nom d’un morceau très personnel de JC, notre MC londonien. Il y a deux ans, une de ses proches est décédée. On était en tournée, il a appris la nouvelle par texto, alors que les obsèques avaient déjà eu lieu, sans lui. Il a pris une très, très grosse calotte. Des gens lui disaient, pour le consoler, qu’il fallait qu’il passe rapidement à autre chose. Ce morceau, c’est sa réponse : il faut du temps pour gérer un tel choc.

On a choisi ce titre pour l’album parce que nos liens sont presque fraternels. Mais aussi parce que l’expression nous parle. On ne compte pas les années qui passent. Et pourtant on a encore des choses à dire ensemble. Ca fait quinze ans qu’on tourne et on n’est toujours pas capable de passer à la radio ! Alors on dit : « It takes a matter of time »… C’est notre façon de rire des rieurs.

 

« En 2007, on voyait venir le nain (Nicolas Sarkozy, ndlr)… Et le pire s’est réalisé avec l’émergence d’une nouvelle droite française voulant phagocyter le discours du Front national. »

 

Vous n’échapperez pas à une question politique en cette année électorale. A croire votre compère trompettiste N’Zeng, votre album de 2007 intitulé Radio Blood Money, avait des intonations graves dues à son contexte de production, juste avant l’élection de Nicolas Sarkozy. Le Peuple de l’Herbe veut-il encore être un groupe politisé aujourd’hui?

La démagogie est une horreur. On n’a jamais voulu galvaniser les fans dans des concerts-meetings basés sur la manipulation des foules. C’est très facile d’amener les gens à la transe, juste en soignant une mise en scène, les éclairages, les mots employés. Mais on pense que c’est important d’exprimer nos désaccords avec des lois qu’on juge liberticides. Le biais, c’est l’album, et on continue à le faire par petites touches.

Radio Blood Money est inspiré d’un roman de Philip K. Dick, un très grand écrivain de science-fiction et d’anticipation. Depuis longtemps, nous avions envie de faire un album engagé. En 2007, on voyait venir le nain (Nicolas Sarkozy, Ndlr). On y croyait sans y croire, et le pire s’est réalisé avec l’émergence d’une nouvelle droite française voulant phagocyter le discours du Front national.

Radio Blood Money était aussi le contre-coup d’une tournée réalisée avec Meï Teï Shô et High Tone en ex-Yougoslavie. On s’était baladé dans un coin marqué par une guerre récente entre européens, juste là devant nous, aux portes de l’Italie. Des trucs très forts nous sont arrivés là-bas. On a réclamé à Sir Jean, le seul d’entre nous à avoir un passeport africain, un certificat médical prouvant qu’il n’avait pas le sida. On s’est retrouvés confrontés à une réalité orwellienne. Quand on a commencé, toute l’Europe était à gauche. Maintenant c’est l’inverse. On retournera cette année en Hongrie, après y être déjà allé il y a six ans. On va pouvoir un peu mesurer l’évolution du pays.


Le Peuple de l’Herbe – Mars – Official Video

Le mot « métissage » vous a toujours collé à la peau. En musique comme en amour, est-ce une valeur cardinale ?

C’est très important. On avait piqué le mot à la chaîne de radio suisse-romande Couleur 3. C’était le nom d’une émission musicale. On nous demande toujours : « pourquoi mélangez-vous sans cesse tous les styles ? » Mais pourquoi faudrait-il se l’interdire ? Le métissage amène les plus beaux enfants, les plus belles femmes et la plus belle musique. C’est la solution pour sortir des discours raciaux complètement bidons. Au 21è siècle, Il faut assumer le métissage, aussi bien dans la société que musicalement.

 

Au sujet de l’album, les commentateurs parlent de « rock agressif », de « groove », de « soul ». Chacun décrypte à sa manière vos dernières incursions aux différents coins de de la musique moderne.

On essaie d’aborder des styles différents mais complémentaires. On a commencé avec du rock, du punk-rock et toute l’éthique « do it yourself » qui l’entoure. Un peu comme les Clash, qui passaient par le funk, le hip-hop, le reggae, le dub… On a trouvé une forte énergie dans le hip-hop, dans les années 90, le « golden age ». Dans notre premier album, Jean chantait en wolof. Avec mon frère Chris, Stani était allé au Sénégal, où les débuts du rap africain nous avaient marqués. On se disait que ce serait génial d’avoir un rap en wolof, cette langue sans racine commune avec la notre. On veut toujours surprendre.

Notre style, c’est aussi une méthode. Ici aux Subsistances, comme par le passé dans le quartier de Saint-Paul, nous avons toujours voulu bâtir notre propre studio. Notre style est le résultat d’une posture par rapport à la musique qui nous déplaît, celle qui est formatée dans un but commercial. Tant qu’il y a de la passion. Même si certains registres nous parlent plus que d’autres, on veut finalement partir un peu dans tous les sens. C’est notre culture.

 

« Parler le fracas » est le premier morceau de rap en français inclus dans l’un de vos disques, en featuring avec Marc Nammour du groupe La Canaille. Quel regard portez-vous sur le rap français actuel ?

Pour moi, quelques-uns tiennent le haut du pavé : La Rumeur, Casey, La Canaille aussi… Il y a une lignée qui se porte bien. A l’époque de notre album Radio blood money, on avait rencontré Casey, c’était assez fort. On aurait vraiment voulu travailler avec elle. Mais elle était déjà sur un projet avec Zone Libre, avec leurs grosses guitares. On ne pouvait pas faire mieux!

 

« Le prochain Peuple de l’Herbe aura plus de mal à émerger que nous »

 

Rue89Lyon a évoqué récemment l’émergence d’une génération de rappeurs à Lyon, qui font part de leurs difficultés pour financer des projets en conservant pleinement leur indépendance artistique. C’est un combat que vous connaissez bien…

Le problème ne concerne pas que le rap : ce qui est dur aujourd’hui, c’est de se faire une place. En ce qui nous concerne, les ventes ne nous ont jamais fait vivre. C’est en tournée qu’on gagne de l’argent. Par contre, pour les grands groupes anglo-saxons, qui sont montés en puissance, les mannes financières sont astronomiques. Et quand ils viennent en Europe, ils ne font plus que des festivals, alors les enchères montent.

Avant, les programmateurs de petites salles faisaient de la place à des groupes prometteurs en cours de développement. Mais cette étape, où les jeunes commençaient à faire des clubs dans l’espoir d’être un jour programmés dans les festivals, elle fonctionne moins. Il y a des groupes établis qui occupent la place et qui y restent, alors que les jeunes groupes peinent à pouvoir accéder aux grands festivals.

Il faut aussi savoir qu’à l’échelle européenne, Clear Channel rachète les salles de concerts. C’est une sorte de JC Decaux américain. Ils ont commencé par racheter des salles aux Pays-Bas, puis des festivals, des tourneurs, des groupes. Ils tiennent toute la chaîne. C’est une évolution contre laquelle on ne peut pas grand chose, on est spectateurs, forcés de se dire que le prochain Peuple de l’Herbe aura plus de mal à émerger que nous.

 

Y a-t-il un problème de structures spécifiquement lyonnais ?

Il manque probablement à Lyon un club intra-muros, entre 300 et 500 places. C’est dans une structure comme celle-là que de jeunes groupes pourraient faire leurs armes. Le Transbordeur est une salle parfaite pour les concerts de 1 700 places. Mais le bar aménagé n’est pas un véritable club ambiancé, qui aurait une programmation « découverte » tout les soirs à faible coût.

Le Ninkasi a essayé de faire ça, mais il est trop décentré. Restent la Marquise ou encore le Sonic, qui essaient. Mais ce sont de trop petites salles. Il manque un intermédiaire. Et puis, elles jouent leur rôle, mais il faut voir les bâtons qu’on leur met dans les roues.

 

Vous avez depuis 2004 un accord avec la Ville de Lyon, qui a donné naissance au studio associatif Supadope. Quelle relation entretenez-vous avec la collectivité ?

Nous avons un échange de bons procédés. Ils mettent un local aux Subsistances à notre disposition, et nous, on le met à la disposition d’autres groupes à tarif préférentiel, avec tout le matériel qui nous appartient. On a une liste de groupes qui viennent enregistrer ici. Ce n’est pas non plus la cohue : on veut qu’ils viennent pour un usage professionnel, et on ne veut pas mettre en difficulté les autres structures pro de Lyon en cassant les prix. Au finish, il y a des périodes où on est plein, et d’autres moins.

 

Vos tournées sont européennes. Où allez-vous jouer ?

En Belgique, au Pays-Bas, puis ensuite on revient en France. Après la sortie de l’album, on est allés jouer en Espagne. Ca fait maintenant six ans qu’on a un public qui s’intéresse à nous là-bas. C’est très étonnant, nos interlocuteurs et les médias nous disent qu’on fait une musique du Sud. Ils nous amènent une autre réflexion sur notre travail.

 

Mais les Hollandais aussi trouvent que votre musique leur parle ! Vous êtes un groupe européen plutôt que français ?

J’espère que notre base est mondiale, dans le bon sens du terme. On ne fait pas une musique faite pour plaire à tout le monde. Notre travail est très personnel. Si elle trouve son public dans tous les pays, c’est parce qu’elle est franche et sincère, pas formatée. On est libres dans le ton, engagés en tant que citoyens. Et on fait de la musique métisse. C’est je crois le meilleur moyen de nous classer.

 

Le Peuple de l’herbe, au Transbordeur le 21 mars prochain.

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