Société 

Facebook : l’enfer, c’est encore les autres

Réseaux Sociaux / Souvent critiqué pour la gestion des données privées de ses utilisateurs, Facebook fait encore parler de lui en imposant sur le réseau ses règles de bienséance. Entre surveillance et autodiscipline, l’heure est à l’abstinence ou à la répression.

Le « social network aux 500 millions d’utilisateurs » a été assigné en octobre dernier devant le tribunal de grande instance de Paris par un professeur des écoles furieux d’avoir vu son compte fermé sans préavis après avoir publié une photo de L’Origine du monde, de Courbet. Il ignorait sans doute la sanction liée à la publication en photo de profil de cette œuvre du 19e siècle, à savoir, la suppression aveugle et presque immédiate de son compte personnel.

Avant lui, l’artiste danois Frode Steinicke et le réalisateur français Luc Wouters en avaient fait la triste expérience, ce dernier n’hésitant pas à parler purement et simplement de censure de la part de la société américaine. Pourtant, les conditions d’utilisation sont claires. Elles interdisent les contenus « à caractère pornographique ou contenant de la nudité ou de la violence gratuite ». Facebook, ne faisant pas de distinction entre l’art et le cochon, l’œuvre de Courbet représentant dans toute sa nudité un sexe féminin est donc proscrite de ses serveurs même si, aujourd’hui, ce genre de nu ne choque plus guère que les esthéticiennes.

 

 

« N’oubliez jamais que ce qu’il y a d’encombrant dans la morale, c’est que c’est toujours la morale des autres »
Léo Ferré « Préface »

Pas du genre à baisser les bras, Baptise Jacquet, infographiste à Lyon, a déjà vu cinq de ses comptes fermer pour avoir publié quelques phallus. Il ne veut pas pour autant parler de censure. Pour lui, la pudibonderie sur Facebook est exercée par ses utilisateurs qui n’hésitent pas, via une interface proposée par le réseau social, à « signaler », c’est-à-dire à dénoncer anonymement, les comportements et autres publications de leurs « amis ».

« Je suis davantage victime de mes friends que de Facebook. Quand je balançais des trucs un peu pédé, je voyais que j’en perdais deux. Si je chargeais un peu politiquement, j’en perdais un. C’est un peu comme dans la vraie vie finalement. Il y a des gens qui vont répondre sur ton mur en te disant que c’est dégueulasse ou qu’ils ne sont pas d’accord avec toi. Certains ne vont rien dire ou se casser. Et d’autres vont te faire des coups tordus dans le dos en te signalant quatre fois dans la journée ».

Baptiste souligne que le problème n’est pas inhérent au réseau social, mais touche le web en général.

« Tu te permets sous couvert d’anonymat, derrière ton ordinateur, d’appuyer sur des boutons « signaler » un peu partout aussi bien sur Youtube que sur Facebook. La morale, ce sont les gens qui la font ! ».

 


Première image ayant donnée lieu à un avertissement pour Stéphane M.

 

Même constat chez Stéphane M., artiste illustrateur, qui a lui aussi vu son compte fermer, mais en deux étapes. D’abord, il publie une photo représentant des corps nus et reçoit un premier avertissement. Ce n’est pourtant pas la première du genre qu’il met en ligne. Puis, il utilise comme image de profil une photo de Christine Lagarde faisant un doigt. Son compte est alors fermé sans autre forme de procès.

 

 

Stéphane explique : « Je pense que Facebook scanne les photos de profil ainsi que les trois premières images des albums, le reste vient de la dénonciation. Il y a bien des robots qui détectent certains détails, mais comment aurait-il pu déceler le doigt de Christine Lagarde ? Je suis plutôt victime d’un mécontent. C’est un peu une version moderne de ce que Foucault appelait le panoptique ».

 

Ce principe, appliqué à l’architecture et à la philosophie des prisons, permet aux gardiens de surveiller sans être vu des détenus. Le simple fait d’être observé devant induire chez le prisonnier une forme d’obéissance. En proposant aux utilisateurs de se dénoncer mutuellement via une interface anonyme, il semble résider, chez Facebook, une volonté d’instrumentaliser ses membres pour exercer une sorte de veille. Les uns devenant les gardiens des autres.

 

De la surveillance à l’auto-surveillance

Pour Alexandre des Isnards, co-auteur du livre Facebook m’a tuer, il n’est pas vraiment question de morale sur Facebook, mais plutôt de business.

« Facebook souhaite garder la plus large audience possible et pour cela cherche à maintenir une ambiance « cool » sur son réseau afin que les gens se sentent « entre eux » et fournissent leurs données personnelles sans crainte. Avec des photos de « Facebookers » à poil, on basculerait d’une ambiance salon de thé à une ambiance Closer. On passerait de fans qui se « likent » et se font « coucou » de loin à des paparazzis de nos « amis ». Risqueraient d’apparaître des logiques de (Face)bouc émissaire, de chantage aux tags… Et les membres partiraient du réseau ».

L’auteur, reconnait quelques relents de puritanisme à l’américaine et rappelle que Facebook n’a pas hésité à censurer des femmes posant seins nus pour une campagne de sensibilisation en faveur de la lutte contre le cancer. Alors que les images de violence, comme des images du cadavre de Ben Laden, circulent librement. Pour lui, l’apparente moralité vis-à-vis du sexe – moins de la violence – qui semble la norme sur Facebook serait davantage le fruit de l’autocensure des membres voulant protéger leur réputation aux yeux de leurs « amis ».

Alexandre des Isnards précise que « les membres de Facebook eux-mêmes sont aussi assez neutres dans leurs échanges. Les débats politiques ou religieux y sont rares. (…) Cette neutralité est surtout due au fait que ce réseau fonctionne à identité réelle. Un peu comme pour le vote dans l’isoloir et à main levée. Certains défendent des causes, débattent, mais c’est plus difficile devant tous ses amis. De mur à mur, on se retient, on préfère éviter les sujets qui fâchent pour éviter de s’aliéner une partie de son public d’amis. Les internautes préfèrent se défouler sur les forums ou les commentaires d’articles sous pseudo. Pour le sexe, sur Facebook, c’est un peu la même chose. Le sexe devant tout le monde, de mur à mur est impraticable. Ou alors, c’est du sexe « friendly », du sexe sans sexe. La vraie subversion vient des boudoirs, des maisons closes. Les partouzes sont masquées. À visage découvert, on ne peut que mimer le sexe ou le déclarer ».

Facebook aura donc, en parallèle de tout outil de surveillance assisté par ordinateur, trouvé une solution pour maintenir les règles du bon goût et de la bienséance sur ses pages en utilisant un système à la fois ancestral et novateur mais toujours aussi amoral, celui de délation.

Aller plus loin

Mail de suppression de compte de Stéphane M.

« Bonjour,

Vous avez téléchargé une photo qui enfreint nos Conditions d’utilisation. Cette photo a donc été supprimée. Facebook n’autorise pas les photos attaquant un individu ou un groupe, qui contiennent de la nudité ou de la violence ou qui présentent l’usage de stupéfiants, tel qu’indiqué dans nos Conditions d’utilisation. Ces règles visent à garantir un environnement sûr, sécurisé et de confiance pour tous les utilisateurs de Facebook, y compris les plus jeunes, qui utilisent le site. Pour plus d’information, veuillez consulter notre page Questions/réponses.

Avertissement : photos

Facebook en justice pour avoir censuré «L’origine du monde» sur Libération

Lien vers les conditions d’utilisation de Facebook

 

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L'AUTEUR
Mickael de Drai
Mickael de Drai
Journaliste et vidéaste pénible pour Rue89Lyon et La brèche
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