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Mon voyage jusqu’à Saint-Etienne avec Anastasia et Tatiana, parties d’Ukraine
Société  Témoignage 

Mon voyage jusqu’à Saint-Etienne avec Anastasia et Tatiana, parties d’Ukraine

par Madeleine Nosworthy.
Publié le 20 avril 2022.
Imprimé le 24 mai 2022 à 21:31
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Depuis le début de la guerre, plus de 4 millions d’Ukrainiens ont fui leur pays. En immense majorité des femmes et des enfants, ces personnes déplacées se relocalisent dans toute l’Europe. Madeleine Nosworthy est allée à la frontière ukrainienne en Pologne, où elle a rencontré deux familles ayant pour projet de s’installer à Saint-Étienne dans la Loire jusque laquelle elle s’est engagée à les emmener. Elle nous en fait le récit.

Le centre de réfugiés de Przemysl, où sont arrivés quotidiennement 50 000 personnes depuis le début de la guerre. ©Madeleine Nosworthy pour Rue89Lyon

En arrivant au centre de réfugiés de Przemysl en Pologne, je suis surprise de ne voir que des hommes. Les médias et les ONG ont largement couvert ce sujet : la vague de réfugiés issus de cette guerre est composée à 90% de femmes et d’enfants, puisque les hommes ukrainiens entre 18 et 60 ans n’ont pas le droit de quitter leur pays.

La réponse humanitaire à l’aspect genré de cette crise s’est mise en place, et je comprends en discutant avec eux que les hommes (souvent des chauffeurs de bus ou des volontaires issus de toute l’Europe) restent à l’extérieur du centre.

Les femmes et les enfants sont à l’intérieur, où ils ont accès à des lieux de repos, de la nourriture et des soins. Des gardes de sécurité surveillent les entrées : impossible de franchir la porte pour ceux qui n’ont pas le bracelet blanc des médecins et des volontaires.

Lorsque je rencontre Iryna, une médecin d’origine ukrainienne exerçant aux États-Unis mais venue en Pologne au début de la guerre, je lui pose la question : que font les familles une fois qu’elles sont arrivées ici ?

« C’est souvent le problème : quand ces personnes décident de quitter leurs maisons, leurs familles, c’est pour fuir le danger. Elles n’ont pas prévu la suite, elles ne savent pas comment décider de leur destination finale. »

Certaines personnes ont besoin de plusieurs semaines de répit pour rétablir leur santé physique et psychologique, comme la mère de ce petit garçon aux orteils putréfiés par l’humidité et le froid de la cave dans laquelle ils ont passé le dernier mois.

Le centre de réfugiés de Przemysl en pologne où je suis allée chercher Anastasia, Tatiana et leurs familles. ©
Le centre de réfugiés de Przemysl en pologne où je suis allée chercher Anastasia, Tatiana et leurs familles. ©Madeleine Nosworthy pour Rue89Lyon

Aux femmes la responsabilité de la survie des familles

D’autres savent exactement vers où se diriger. Polina est originaire de Marioupol, ville désormais connue pour la violence du siège qui l’accable, causant plus de 10,000 morts civils depuis le 24 février. Avant que la ville ne soit encerclée par les Russes, Polina a pris la route vers l’Ouest avec sa fille, leur chat Marioussa et deux amies de sa résidence d’artistes.

Un chat de Marioupol emmené dans le centre de réfugiés en Pologne par sa propriétaire ukrainienne Polina ©Madeleine Nosworthy pour Rue89Lyon

Après quelques recherches, les choses se sont éclaircies pour elle : la destination finale sera la ville d’Erfurt, en Allemagne. Même si elle ne parle pas allemand, elle a lu sur les réseaux sociaux qu’il y avait une communauté d’Ukrainiens très actifs dans cette ville, qui se mobilisent pour organiser des évacuations, récolter des fonds et envoyer des biens de première nécessité.

Assise dans sa voiture vert pomme, après 1,330 km de route de Marioupol à Przemysl, elle me parle de ses projets. Elle veut que sa fille aille à l’école, et elle est prête à prendre n’importe quel travail tant qu’il lui reste un peu de temps pour soutenir ses connaissances organisant des évacuations de sa ville natale.

En Ukraine, comme souvent dans les zones de conflit, la guerre exacerbe les disparités de genre : en situation de vulnérabilité, les femmes perdent leur agentivité et deviennent dépendantes du bon vouloir des autres. Leur est également assignée la responsabilité de la survie de leurs familles, dans un contexte où les ressources sont diminuées et où la volatilité du conflit complique la prise de décision.

« J’ai l’impression que Poutine fait la guerre aux femmes et aux enfants »

Lorsque je vais au poste de frontière de Medyka, par lequel passent plusieurs centaines d’ukrainiens par jour, la suspension du couvre-feu vient d’être déclarée en Ukraine et les autorités s’apprêtent à recevoir une nouvelle vague de réfugiés.

Pour l’instant, c’est calme. Un petit village de tentes propose toutes sortes de biens aux arrivants : des cartes SIM gratuites, des couvertures, de la nourriture, des peluches et jouets pour les enfants. Les nouvelles arrivantes attendent en file de monter dans des bus officiels.

Alors que je me suis enregistrée ce jour-là comme chauffeur pour pouvoir faire des accompagnements entre la frontière et le centre de réfugiés, elles me regardent avec méfiance : elles ont été prévenues du trafic de personnes sévissant depuis le début du conflit et refusent de monter dans des véhicules qui ne sont pas officiels.

« J’ai l’impression que Poutine fait la guerre aux femmes et aux enfants. Il bombarde les maisons, les écoles, » me dit Anastasia, l’une des jeunes mamans que j’emmène à Saint-Étienne depuis la Pologne.

Partie l’avant-veille de Dnipro, dans l’Est de l’Ukraine, elle a décidé de fuir lorsqu’une opportunité lui a été présentée d’aller en lieu sûr.

De la banlieue de Dnipro en Ukraine à Saint-Etienne en France

L’entreprise de produits agricoles dans laquelle travaille son mari a un fournisseur à Saint-Étienne, qui lui a transmis le contact d’une famille prête à accueillir des Ukrainiens.

« C’était le signal que nous attendions. Sinon, comment partir ? Quand on ne sait pas où aller, qu’on ne connaît personne ? Je n’ai jamais quitté l’Ukraine de ma vie. »

Cette jeune femme de 28 ans est designer graphique dans une entreprise d’agriculture biologique.

« Lorsque la guerre a commencé, j’ai déménagé chez mes parents dans la banlieue de Dnipro. Même si c’est plus près de l’aéroport qui a été bombardé à la mi-mars [et qui a été complètement détruit par des missiles russes le 10 avril], il y a une cave. Quand les sirènes ont commencé à sonner toutes les nuits à trois ou quatre heures du matin, avec un bébé de huit mois et un petit garçon de cinq ans, c’était beaucoup plus simple pour se mettre à l’abri. »

Ses deux fils l’accompagnent, ainsi que sa mère, Natacha. Son père, Ivan, est au front. Il n’a pas hésité à prendre les armes, et pour le soutenir, sa femme refuse de parler russe même si c’est la langue dans laquelle ils échangeaient au quotidien. Pour résister, pour soutenir l’effort de guerre, elle a abandonné l’une de ses langues natales et insiste pour que sa fille fasse de même.

Katia a décidé de rester en Ukraine

Lorsque j’ai décidé d’évacuer une famille d’Ukrainiens à l’Est de la Pologne avec mon ami Mehdi, qui est le fournisseur stéphanois de l’entreprise dniprienne, c’était à l’origine pour aller chercher Katia et sa fille de six ans, Sofia, atteinte d’une leucémie.

Nous avions fait traduire son dossier médical, contacté un médecin qui lui avait trouvé une place à l’hôpital. La « protection temporaire » fournie par l’Union Européenne lui aurait donné un accès inconditionnel à une couverture de santé française.

Mais à la dernière minute, Katia a préféré rester chez elle. Lorsque l’on vit dans un pays en guerre, à quel moment décide-t-on de quitter sa maison, sa famille ? Nous ne savons rien des raisons derrière la décision de Katia. Elle lui appartient.

Tatiana et sa fille Eva, 7 ans

Pour Tatiana, l’invasion brutale de la Russie le 24 février a suffi : avec son mari, ils décident qu’il faut qu’elle parte avec leur fille, Aliona, et leur fille de sept ans, Eva.

Lorsque nous les rencontrons à Prague, d’où nous les emmènerons à Saint-Étienne, elles sont en transit depuis un peu plus de deux semaines : quelques jours dans l’Ouest de l’Ukraine, une semaine en Pologne, une semaine à Prague.

Elles ne savent pas s’il faut trouver un endroit où s’installer et espèrent qu’elles pourront bientôt rentrer. Elles me posent beaucoup de questions :

« Est-ce que c’est facile de trouver du travail en France ? Où apprendre le français ? Quel est le salaire minimum ? Je fais du design d’intérieur, est-ce que je pourrai continuer à travailler dans ce domaine ? Est-ce que les instituteurs à l’école des enfants parleront anglais ? »

La rencontre avec Charlotte et Paul, à Saint-Etienne

Pour Anastasia, Tatiana et leurs familles, la décision de quitter l’Ukraine durablement a été facilitée par le fait d’avoir un endroit où aller.

Lorsqu’elles arrivent chez Charlotte et Paul (les prénoms ont été changés) à Saint-Étienne, elles trouvent une maison habitée, un jardin entretenu, des lits faits. Pour ce couple issu de la bourgeoisie stéphanoise, confortablement installé à la tête d’une petite entreprise qui tourne bien, la décision d’ouvrir leur maison à neuf personnes fuyant la guerre était une évidence : la foi catholique dans laquelle ils vivent a guidé leur décision.

Charlotte, mère de six enfants qui travaille à temps plein, anticipe tout : les besoins des enfants selon leurs âges, le souhait des adultes d’avoir des vêtements adaptés à la saison, les inscriptions à l’école, les conserves dans le placard de la cuisine.

Paul et Charlotte vivent à Saint-Étienne depuis toujours, leurs enfants sont tous allés à l’école où iront les enfants ukrainiens. Leur réseau est vaste, comprenant à la fois leur paroisse, leur entreprise, leurs amis de longue date et les nouvelles familles de leurs enfants devenus adultes.

Les Ukrainiennes me disent qu’elles ne pouvaient pas rêver d’un accueil plus solidaire et entouré. Leur soulagement est palpable. « Impossible de relâcher la tension, depuis le 24 février je dors mal », me glisse l’une d’entre elles.

« Mais ici, au moins, nous sommes en sécurité. »

Article actualisé le 21/04/2022 à 20h09
L'AUTEUR
Madeleine Nosworthy

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