Jean Auguste Dominique Ingres, L’Arétin et l’envoyé de Charles Quint, 1848, copyr MBA Lyon_Alain Basset
Morgue dédaigneuse
On dirait presque un rappeur ou un punk, rebelle avachi sur son fauteuil et envoyant balader un émissaire politique d’un (presque) grand doigt d’honneur. Pierre l’Arétin, né en 1492 à Arezzo et mort en 1556 à Venise, en est sans doute l’ancêtre. Auteur de satires mordantes sur la société de son temps et de pièces comiques, cet ami de Titien écrivit aussi quelques œuvres pieuses à la fin de sa vie que l’on dit rocambolesque : au cours d’un repas, une plaisanterie particulièrement obscène aurait provoqué chez lui une grande crise de rire, au point qu’il tomba à la renverse et se fendit le crâne.
Une trentaine d’années après l’avoir traité de manière plus sobre et raide, Ingres s’empare en 1848 d’un autre fait plus ou moins légendaire : l’Empereur Charles Quint envoyant à l’Aretin un messager afin de lui remettre une chaîne en or pour acheter le silence du redouté pamphlétaire. La « réponse » représentée par Ingres est signifiée dans le tableau par le visage de l’Arétin exprimant une stupéfiante morgue dédaigneuse.
S’opposer ou souscrire ?
Dans cette scène très éclairée, l’opposition entre la nonchalance de l’écrivain et la raideur outrée et belliqueuse de l’envoyé impérial se double d’une opposition tonale entre l’or de l’habit de ce dernier et le rouge-désir de l’intérieur de l’Arétin : nappe du bureau, tissus des fauteuils, tentures du lit…
Mais le tableau prend encore un tout autre intérêt par une autre opposition, entre la lumière du premier plan et l’obscurité du second. On y perçoit quelques tableaux aux murs (dont un autoportrait de Titien) et, surtout, deux jeunes femmes nues observant la corruption refusée. Il y là tout un monde tapi dans l’ombre : celui de l’art, de la liberté, de la licence érotique…
Le Musée des Beaux-Arts a dû verser l’équivalent de plusieurs chaînes en or – 750 000 euros dont 80 000 réunis grâce à une souscription publique à laquelle ont répondu 1500 donateurs – à une galerie afin que cette œuvre rejoigne ses collections.
Sylvie Ramond, directrice du musée, légitime ainsi cet achat :
«Ingres est un très grand artiste du XIXe Siècle, un néoclassique qui a influencé beaucoup de peintres comme Cézanne et qui est l’annonciateur d’une certaine modernité. Il fallait lui donner une place au Musée et compléter aussi notre collection de peinture troubadour».
Terme inventé par les peintres lyonnais Pierre Revoil et Fleury Richard, la peinture troubadour s’émancipera dans la première moitié du XIXe siècle des motifs de la mythologie et de l’Antiquité pour représenter des scènes plus ou moins fictives du Moyen Âge ou de la Renaissance.
Arrivée du tableau de Nicolas Poussin, La Fuite en Egypte, à Lyon par MuseeBeauxArtsLyon
Par Jean-Emmanuel Denave, sur petit-bulletin.fr.
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Ne soyez pas pingres avec Ingres, sur petit-bulletin.fr
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