Cultures 

Thomas Pesquet, personnage de BD : « Et en plus, il a de l’humour »

actualisé le 15/12/2017 à 12h28

Marion Montaigne, autrice de la désopilante et néanmoins érudite série « Tu mourras moins bête », a collé aux basques du charismatique astronaute Thomas Pesquet durant son entraînement. Encore un peu et elle partait en orbite avec lui…

Marion Montaigne © Nadia Schoeni

Petit Bulletin : Vous voici donc devenue une spécialiste de la vulgarisation scientifique…

Marion Montaigne : (rires) On m’a demandé un jour si j’avais décidé de prendre ce créneau parce qu’il y avait un vide… Je suis incapable de faire une étude de marché ! Je fais ce qui me botte, et je constate qu’il y a une curiosité en retour. Avant d’entreprendre cet album sur Thomas Pesquet, j’ai été tentée de me “mettre un peu en danger” et de m’essayer à la fiction. Mais quand un boulanger sait bien faire la baguette, il ne se lance pas dans la charcuterie (rires). Et puis, pouvoir rencontrer un astronaute, c’est le fruit de huit ans d’évolutions. Cela ne serait pas arrivé au bout d’un an de blog. Peut-être que je m’améliore…

« Ce qui m’amusait au départ, c’était qu’il soit astronaute, pas que ce soit Thomas Pesquet »

Comment expliquer l’engouement inédit pour Thomas Pesquet ?

C’est vrai qu’on n’a pas autant parlé de Claudie Haigneré en 1996 ni de Léopold Eyharts en 2008. Là, ce sont les réseaux sociaux qui ont fait le gros du travail.

Et le fait qu’une coupole soit arrivée en 2008 dans la station spatiale permettant de faire des photos hallucinantes a énormément apporté — avant, ils n’avaient que des hublots.

L’ESA [L’Agence spatiale européenne] a probablement aussi compris qu’il fallait faire des choses auprès des écoles, des jeunes — ce qu’ils appellent le outreach.

Moi, ce qui m’amusait au départ, c’était qu’il soit astronaute, pas que ce soit Thomas Pesquet.

Bien sûr, j’ai adapté la BD : j’ai regardé comment les journalistes en faisaient le gendre idéal, le mec parfait, puis le-mec-qu’on-aime-quand-même-parce-qu’il-est-revenu-mais-qui-nous-énerve. Cela dit, les journalistes ont un problème : leur format pour s’exprimer est tellement court qu’ils disent toujours la même chose.

Et puis, ils ont besoin d’un homme providentiel — or c’est vrai qu’il est nickel. Moi j’ai eu de la place et du temps pour raconter tout ce qui est passionnant : comment l’astronaute s’entraîne, comme il se fait torturer…

S’ils creusaient un peu, ils pourraient voir comment ça se passe.

Votre personnage habituel du Pr. Moustache s’efface ici totalement : c’est Thomas Pesquet qui raconte son parcours…

D’abord, je ne pouvais pas mettre le Professeur, car ce n’est pas le même éditeur. Ensuite, le propos n’est pas le même. Le Professeur Moustache est totalement fantasque, il méprise le lecteur — en fait, pas tant que ça — il n’avait pas sa place là.

Je voulais que ce soit un discours direct, non seulement parce que le personnage de Thomas est fort, mais aussi parce dans les trois-quart du temps, je n’étais pas présente.

Comme il n’était pas question de faire un reportage du style “la dessinatrice rencontre l’astronaute” — c’était trop facile —, j’ai fait des parenthèses d’explications. Par exemple, quand Thomas dit qu’il a dû apprendre le russe, je me suis documentée pour expliquer pourquoi (et comment) il l’a appris.

En essayant de ne pas être trop longue : j’ai toujours peur d’ennuyer le lecteur.

« Je veux bien lui trouver un défaut. Il paraît qu’il cuisine mal… »

Le Thomas que vous montrez est capable de distance et d’autodérision, ce qui renforce son aura de “Mr Perfect”…

Thomas pourrait avoir le défaut d’être super susceptible sur son image, d’être complètement parano ou de vouloir la contrôler… Eh bien non : il a en plus de l’humour sur lui ; il ne m’a rien viré (rires). Quand tout a commencé en 2015, je lui avais demandé si, au besoin, je pouvais dessiner ses parents et sa compagne — et mal les dessiner, parce que je dessine super mal les gens (rires).

Il m’avait répondu : « je sais, j’ai déjà vu ce que tu fais : ça va être horrible ! » (rires)

Ce qui m’inquiétait le plus, c’était de faire un truc institutionnel et de chanter la gloire de l’ESA. Je voulais plutôt montrer le gars que j’avais en face de moi, et que les gens comprennent que son métier n’était pas que de l’héroïsme ou faire pipi sur une roue de camion, mais séquencer de l’ADN, réparer un panneau solaire à la main, contribuer peut-être à une découverte majeure…

Je veux bien lui trouver un défaut… Il paraît qu’il cuisine mal…

Et les agences spatiales ? Avaient-elles un droit de regard sur votre travail ?

Non : j’ai tout fait valider par Thomas, jamais par un supérieur, parce qu’il savait que ça ne m’aiderait pas. C’est d’ailleurs un privilège incroyable : avoir l’autorisation de dessiner Thomas et de mettre son nom, c’est un peu une exception.

Un astronaute n’a pas le droit de monnayer son image ; il n’est pas payé pour ses conférences. S’il reçoit un cadeau, il doit le rendre. Il ne fera jamais de publicité. On a un statut un peu particulier.

Vous vous offrez un super second rôle en la personne du vétéran Buzz Aldrin…

C’est un super personnage, parce qu’il représente la vieille école militaire de la Guerre Froide. Quand j’ai commencé la BD, je me demandais si Thomas serait un mec froid comme un chrome de fusée — le stéréotype de L’Etoffe des héros. Les astronautes ont toujours cette étoffe mais ils sont socialement plus cool. Parce qu’ils sont moins militaires qu’avant, avec des mentalités moins casse-cous et ouverts à d’autres métiers : Peggy Whitson est biochimiste.

Et puis ils doivent partir six mois avec cinq autres personnes. Il faut être assez cool pour gérer ça mentalement ; avoir un ego correct, sans écraser les autres. Ce sont des gens qui savent collaborer.

J’ai eu peur que Buzz Aldrin meure avant la sortie du livre ; là c’est bon, il a passé le cap (rires).

« Thomas a aussi fait un high five à la statue de Gagarine et tout le monde l’a regardé de travers »

Vous mélangez des anecdotes ou faits scientifiques réels mais insolites à des gags de votre cru. Il est parfois difficile de faire le tri…

Peut-être qu’un jour je ferai la liste de ce qui est vrai. Il existe vraiment un médicament super efficace permettant à un blessé grave de marcher pendant deux jours… avec le risque de tomber dans le coma le troisième.

Thomas a aussi fait un high five à la statue de Gagarine et tout le monde l’a regardé de travers parce que ça ne se fait pas trop — en plus, il s’est éclaté la main sur la statue.

Le mythe Gagarine est très présent là-bas, on ne rigole pas du tout avec ça. À la Cité des Étoiles, une ingénieure russe qui a vu que je dessinais m’a prise à part pour me montrer un tableau : ça fait bizarre de voir une capsule spatiale et une sortie extra-véhiculaire peintes à l’huile. Elle m’en parlait avec un grand respect, comme d’un Jésus en croix.

« En ce moment, Thomas Pesquet est en train d’apprendre le mandarin… »

La fin de l’album est un plaidoyer en faveur la recherche scientifique.

Je ne suis pas une experte du coût spatial, mais ça m’a agacée qu’on renvoie toujours les missions à leur coût. La recherche c’est long et compliqué ; c’est impossible à expliquer dans le cadre médiatique et il n’y a pas de retombées tout de suite.

Un labo n’est pas une usine. L’Homme doit faire des choses qui ne sont pas rentables. 90% du travail de Thomas et de ses équipiers a été de bosser sur des expériences — les photos c’était du bonus. Et ils ont explosé leur planning : la Nasa ne savait plus quoi leur donner à faire !

Êtes-vous encore en contact avec Thomas ?

J’espère le rester. En ce moment, je sais qu’il est en train d’apprendre le mandarin. Oui, quand il m’a dit ça… (soupir) Parce que les Chinois veulent fabriquer une station spatiale…

Recueillis par Vincent Raymond, sur petit-bulletin.fr

Marion Montaigne, Dans la combi de Thomas Pesquet (Dargaud)
À La Momie ​le samedi 16 décembre de 14h à 19h

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