Société 

Depuis Grenoble, le débat sur la dépénalisation du cannabis relancé ?

actualisé le 07/12/2017 à 18h53

L’été dernier, le Procureur de la République de Grenoble dénonçait l’échec des politiques répressives en matière de lutte contre la drogue dans l’agglomération grenobloise. L’occasion de relancer le débat sur la légalisation du cannabis et l’expérimentation d’une police de sécurité du quotidien envisagée par l’actuel gouvernement.

« De toute ma carrière, je n’ai jamais vu une ville qui était aussi pourrie et gangrenée par le trafic de drogue que Grenoble. C’est bien simple, il y a des points de revente quasiment partout.

Cela ne se limite plus aux quartiers sud, cela touche le centre-ville et certains quartiers historiques où il n’y a pas forcément de grands ensembles architecturaux. Le sentiment d’insécurité de ces quartiers se ressent finalement dans toute la ville pour qui veut y prêter attention » .

Voilà ce que déclarait le procureur de Grenoble Jean-Yves Coquillat le 26 juillet dernier dans les colonnes du Dauphiné Libéré. Inattendu ? Détonnant ? Sur la forme peut-être, mais sur le fond, s’agissant de Grenoble, il semblerait qu’on ait tout entendu et de tels propos n’offusquent plus grand monde.

Quelques faits divers qui ont marqué Grenoble et son agglomération :

  • Dans la nuit du 15 au 16 juillet 2010, un braquage a lieu au casino d’Uriage-les-Bains en Isère. S’en suit une course poursuite violente et des échanges de coups de feu entre les braqueurs et la police. Arrivés dans la Villeneuve au pied de son immeuble, Karim Boudouda, l’un des deux braqueurs, est tué par un agent de la BAC. Les événements avaient donné lieu au célèbre discours de Grenoble prononcé par Nicolas Sarkozy le 30 juillet 2010.
  • L’affaire du double meurtre de Kevin et Sofiane, en septembre 2012, lors d’une rixe à Echirolles. Très médiatisée, l’affaire avait donné lieu au procès de douze jeunes devant la cour d’assises des mineurs de Grenoble.
  • Entre mai et septembre 2017 dans le quartier Saint-Bruno à Grenoble, plusieurs personnes ont été blessées par des coups de feu liés à des règlements de compte.
  • Fin septembre, un incendie volontaire éclate en pleine nuit dans le collège Lucie Aubrac à la Villeneuve.

Grenoble ou « Chicago-sur-isère », plaque tournante ancestrale

« Grenoble aux mains des dealers » dans la presse natio

L’Obs a dédié à Grenoble et « à ses dealers » une manchette de son magazine qui a fait réagir de nombreux élus et acteurs de la ville, lassés de voir la ville traitée par la presse nationale sous cet angle. Des réactions d’élus Les Républicains qui remettent en cause la gestion de la municipalité actuelle, histoire de se placer. À lire sur placegrenet. 


Alain Manac’h, habitant militant de la Villeneuve, nous donne son propre point de vue :

« La grosse délinquance ici, c’est une tradition. Je suis arrivé en 1983, et j’ai toujours connu Grenoble comme une ville mafieuse. »

Un emplacement géographique et des liens étroitement liés avec le grand banditisme et la mafia grenoblo-italienne ont forgé la réputation de la ville, jusqu’à la surnommer « Chicago-sur-Isère ».

Eric Piolle, maire de Grenoble, interrogé par Rue89Lyon, se souvient lui aussi :

« L’année où j’arrivais, en 1993, il y avait encore des règlements de compte aux terrasses de café façon corse. »

En cause à l’époque : le trafic d’héroïne. Aujourd’hui, les produits ont évolué, les acteurs se sont déplacés, de nouveaux lieux de deal ont éclos, plus diffus dans la ville.

« A 100 mètres du commissariat ici, vous avez un canapé dans la rue installé aux vues de tous et qui sert de point de deal » , reconnaît le maire écolo de la ville.

Alors ce trafic empoisonne-t-il vraiment la vie des riverains ?

À en croire un commerçant de l’une des rues du centre-ville actuellement les plus prisées du marché du cannabis, le mot est faible. Ainsi s’exprimait-il le 28 juillet dernier dans une lettre adressée à son tour au procureur :

« Nous sommes nombreux, dans cette ville, à déposer plainte dans de telles affaires.Pour ma part, j’ai fait le compte.

En dix ans de direction de mon entreprise, ce n’est pas moins de 357 signalements et plaintes déposés devant la préfecture, la justice, le rectorat, la police, la direction départementale de la cohésion sociale, le président du conseil départemental, le président de la Métro et le maire de Grenoble et ceci pour des faits très précis qui auraient permis à la Justice de diligenter une série d’instructions.

Tout cela s’est déroulé sous… sept préfets et je ne sais combien de procureurs » .

Eric Piolle, de son côté, relativise auprès de nous l’étendue des dégâts :

« Cette image [de violence], elle est liée à une réalité. Après il faut déconnecter la puissance du trafic de la vie quotidienne des habitants.

À part ceux qui souffrent vraiment de ces points de deal, il n’y pas de risque supplémentaire quand on se promène à grenoble qu’à Lyon, Paris ou Marseille » .

Doctorante travaillant sur les questions de violence urbaine à Grenoble, Claske Dijkema évoque pour nous sa théorie :

« Selon moi, la particularité de Grenoble concerne certes les affrontements, mais c’est surtout qu’ils ont lieu en centre ville ! En fait, les gens ont vraiment peur parce que ça ne reste pas dans les quartiers. Le fait qu’il y ait de nombreuses fusillades Place St Bruno, à Teisseire, ou à côté des gens au bar, c’est ça qui choque. Le rêve de sécurité qu’on peut avoir en centre ville est brisé ».

Echec des politiques répressives

Hôtel de police de Grenoble.

Mais à la lecture de la suite de l’interview,  au delà de la critique, les propos d’Eric Coquillat prennent une autre tournure.

« Mes propos ne visent absolument pas la gestion de la mairie, poursuit ainsi le procureur. Je dis que toutes les politiques répressives ont échoué depuis trente ans. »

« C’est une surprise venant de la part d’un procureur, reconnaît Alain Manac’h. Mais c’est une évidence que la répression ne fonctionne pas. Aujourd’hui, les mecs vont faire des séjours de deux ans en taule, il ressortent et recommencent tout de suite. »

Là aussi le constat, lapidaire, est loin d’être nouveau. À Grenoble, et notamment dans les quartiers dits “difficiles” ou “populaires” selon la terminologie choisie, cela fait bien longtemps qu’on clame l’échec des politiques sécuritaires. Pour Béchir notamment, cet habitant de longue date de la Villeneuve, le constat “vient tard” :

« On va devoir traiter la question sociale autrement », martèle-t-il.

Par autrement, entendre : en arrêtant les interventions musclées et ponctuelles de la police qui ne font qu’embraser davantage les quartiers.

« Selon comment la police intervient, elle fabrique ou non de la violence réciproque », soupire Alain Manac’h, en observateur.

Et le message est au fond partagé par les policiers sur le terrain.

« Le moral des forces de police est plombé ; on leur dit qu’il faut écoper la mer avec des cuillères. Entre 2002 et 2012, on a perdu plus de 120 bonhommes en zone police, soit un quart des effectifs. »

En manque d’effectifs et soumis à une politique du chiffre, les forces de police sont parfois “contraintes à faire des opérations coups de poing”, avoue Eric Piolle.

« S’il faut jouer au football pour avoir des renseignements, on le fera”

Le parc de la Villeneuve à Grenoble. Crédit photo : Clémentine Méténier

Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi. Dans les années 1980-1990, période faste de l’héroïne, le choix avait été fait de miser sur l’infiltration, et la « prévention ».

Ancien flic des brigades judiciaires, Sébastien Grillo expérimenta dès 1992 ce qui deviendra officiellement la police de proximité (instaurée en 1998 par le gouvernement de Lionel Jospin, puis supprimée en 2003 par Nicolas Sarkozy).

Il raconte à Rue89Lyon :

« En arrivant à la Villeneuve, j’ai tout de suite compris que les services de police conventionnels n’étaient pas adaptés. Dès lors, on a mis en place, de façon informelle, un travail d’ensemble, un travail préventif, qui nous permettait d’obtenir la confiance des habitants.

Pendant plusieurs années, dans différentes zones où sévissait le trafic, Sébastien Grillo travaillait de concert avec la justice, les éducateurs, et les assistantes sociales.

On avait fait un comité de pilotage et tous les mois on parlait des avancées, des reculs… On mettait tout à plat et on avançait comme ça au fil des mois.

Surtout, en passant du temps sur place avec ses collègues, il devint une figure familière de la Villeneuve.

« Moi j’ai toujours dit : s’il faut jouer au foot pour avoir des renseignements, on jouera au foot. Et ça a payé. Avec l’appui des gens et des informations collectées au fil du temps, on a pu démanteler un gros réseau d’héroïne et arrêter le principal dealer. »

Récemment, les débats autour de la remise en place d’une “police de la sécurité du quotidien” ont ressurgi, portés par le Ministre de l’Intérieur et ancien maire de Lyon Gérard Collomb. Saisissant l’occasion, le 3 octobre dernier, Eric Piolle signait aux côtés des maires d’Echirolles et de Saint-Martin d’Hères une lettre adressée au Ministre et proposant d’expérimenter cette nouvelle police sur leurs communes.

Fait plutôt rare, sur le sujet, écologistes et communistes en viennent même à faire front commun.

Eric Piolle, défenseur de la dépénalisation

Surtout, les déclarations de cet été du Procureur de la République de Grenoble ont rouvert la boîte de Pandore de la dépénalisation, mesure phare portée par le maire écolo.

« On avait essayé de porter ce sujet au printemps 2016, mais si on veut avancer, il faut se départir d’une sorte de posture morale et regarder factuellement la situation, qui est une consommation accrue, un trafic qui met en échec nos forces de police, et des problèmes de sécurité. »

Alain Manac’h, habitant de Grenoble, regrette :

« Mais dépénaliser aujourd’hui c’est une montagne. Je suis au conseil de développement de la métropole, et on a déposé une auto-saisine afin de faire une étude sur la légalisation. Malheureusement, celle-ci n’est pas passée.”

Ainsi soutenue par une partie du tissu associatif et des militants, la proposition fait cependant grincer des dents du côté des habitants, mais également des vendeurs.

Willy Lavastre, à la tête de la Batucada d’enfants de la Villeneuve, nous dit en plaisantant à moitié :

« Pour les dealers, la question ne se pose même pas. On irait vers un effondrement des cours de la bourse du shit ! »

Mais la réalité est là. D’autant que dans certains quartiers grenoblois, le trafic permet de dégager des salaires pour de nombreuses familles.

« Je ne comprends pas en quoi légaliser la drogue serait une solution à nos problèmes. On permet aux jeunes de continuer à se droguer pour éviter de se poser des questions sur leur vie. On a jeté un voile sur les problèmes réels », s’emballe Béchir.

Drogue, violence et discrédit

Car si la violence “empoisonne la vie d’une partie des grenoblois”, la réputation tenace de la ville colle notamment à la peau des habitants des quartiers, terreau de recrutement privilégié des vendeurs de cannabis. Tous gardent en mémoire la venue de Nicolas Sarkozy en 2010, comme Béchir :

« Ici le discours de sarko a été perçu comme une déclaration de guerre, une agression caractérisée. On jette le discrédit sur des cités avec des gens qui ne demandent qu’à avoir des perspectives pour eux mêmes et leurs enfants. »

Amalgame, clichés, les mots reviennent souvent, comme après le reportage d’envoyé Spécial diffusé sur France 2, suite auquel les habitants avaient attaqué la chaîne en diffamation. Car le trafic existe, oui, et de façon visible. Mais les habitants, pour la plupart habitués à vivre avec, sont moins apeurés que déçus des conséquences de cette image négative.

« Je peux me promener à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, je n’ai jamais été confronté à quoi que ce soit, » raconte Patrick Gacia, qui a vu la construction de la place des Géants.

« Nous on fait au quotidien un travail de revalorisation de l’image du quartier, mais il suffit de pas grand chose, comme un article de presse, et ça nous replombe, » désespère parfois Willy Lavastre.

Et les conséquences de cette dévalorisation sont visibles, à l’extérieur comme à l’intérieur des quartiers. C’est ce que raconte Muriel, arrivée à Echirolles en 1971 et que l’on a rencontrée :

« On a un sentiment de dégradation progressive de l’environnement et de la qualité de vie.  Le collège de quartier est  de plus en plus évité, du fait de sa mauvaise réputation. On voit que les voisins cherchent désormais des stratégies pour éviter le collège ZEP de secteur.  Les nombreux avantages du quartier ne sont plus mis en avant : on est proches de beaucoup d’infrastructures, des commerces, du tram, de la gare d’Echirolles, mais ça ne suffit visiblement pas. »

Comme beaucoup de propriétaires, Muriel constate par ailleurs que les appartements du coin perdent de la valeur avec le temps.

« Seuls les nouveaux arrivants sur la région ayant peu de moyens et les habitués du quartier sont des acheteurs potentiels. Il faut être réaliste :  la hausse des prix des logements à Grenoble ne s’applique pas ici, peu importe si vous avez une belle cuisine équipée et un appartement rénové avec une belle surface, c’est le quartier qui compte. »

Dans le centre-ville de Grenoble, le prix moyen du m² s’élève à 2700 euros. A la Villeneuve ou à Echirolles, il peut descendre jusqu’à 700 euros.

 

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