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[Tribune] Être européen, est-ce vouloir éviter le rapport de force ?

Pour Pascal Chabot, philosophe, l’Europe entretient un rapport particulier à la force et au rapport de force. Le rêve européen est pour lui d’exister au-delà de la force.

Pascal Chabot enseigne à l’Institut des Hautes Etudes en Communications Sociales (IHECS) à Bruxelles. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles de philosophie contemporaine, dont Global burn-out (PUF, 2013), L’âge des transitions (PUF, 2015) et Exister, résister. Ce qui dépend de nous (PUF, 2017).

En 2012, il réalise « Simondon du désert » avec le cinéaste François Lagarde consacré à Gilbert Simondon, philosophe français du XXe siècle.

Il est l’un des invité-e-s de « La Chose Publique », un festival des idées organisé par La Villa Gilet et Res Publica, qui se décline en une série de rencontres et de débats du 16 au 25 novembre 2017.

Rue89Lyon en est partenaire et nous publions les contributions des auteurs que vous pourrez rencontrer en novembre.

Penser l’Europe, cet espace-temps si familier et pourtant si difficile à décrire et encore plus à définir, est un enjeu majeur pour la philosophie contemporaine. Lieu de coïncidence de toutes les contradictions, comme la décrivait Karl Jaspers, l’Europe n’a pas d’identité spécifique. Il n’y a pas une essence d’Europe, pas plus qu’il n’y a une unique culture européenne. Mais il y a, interprétées différemment par ses cultures multiples, des tentatives répétées pour devenir plus européen.

L’Europe, une résistance à la force

Or, qu’est-ce que devenir toujours plus européen pourrait signifier ? D’un point de vue philosophique, comment peut-on construire un concept d’Europe qui ne l’assigne à aucune identité ni ne renoue avec un essentialisme qui n’est en définitive qu’un méta-nationalisme ? La thèse défendue ici est la suivante : l’Europe est la création d’une tentative de résistance à la force.

Cette notion de force, trop absente du débat contemporain, est pourtant essentielle à la réflexion, laquelle ne peut se contenter des « systèmes », des défenses du système ou des mentalités anti-système. Car la marque de l’époque est d’être traversée par des « ultraforces », notamment de numérisation, de robotisation et de financiarisation qui sont les vecteurs du technocapitalisme globalisé, et avec lesquels il est si difficile d’établir, justement, un « rapport de force ».

Les ultraforces, mixtes de technique, d’économie, de culture et de politique, s’imposent sur le globe, créant un monde clivé entre ceux qui les servent et ceux qui les subissent.

Overdose de force

Partout, par ailleurs, prospèrent les discours de la force. Les populismes et les nationalismes s’en alimentent et déclinent toute la gamme rhétorique de la puissance, de la fierté, de la combativité, de la virilité, voire de la violence.

Géopolitiquement, les grandes puissances mondiales ne cessent de rejouer, de façon culturellement construite, la démonstration de leur force : les grands leaders ne parlent que d’elle et de leur puissance qu’il ne faudrait pas menacer. Leur communication s’apparente souvent à une rhétorique du bras de fer. Quant aux religions, elles sont aussi, souvent, menacées par la tentation de la force.

Or n’est-ce pas dans ce contexte que s’affirme une différence européenne? L’Europe ne serait-elle pas cet espace-temps culturel où cherche à s’inventer une politique qui ne mettrait pas en avant la force, qui ne capitaliserait pas sur elle ?

Inventer un rapport de coexistence

Car l’Europe, et c’est sa singularité, entretient une histoire à nulle autre pareille avec la force, qui l’a pour ainsi dire vaccinée contre son abus. Elle fut premièrement, depuis la Renaissance, le lieu de projection mondiale d’une force coloniale qu’elle imposa au Globe avec sa vision du commerce, du travail, de l’esclavage, de la culture et de la religion. Elle montra à la terre entière, deuxièmement, le spectacle hallucinant de son auto-destruction par le déchaînement d’une puissance guerrière totale, à deux reprises lors du vingtième siècle.

Et malgré cela (ainsi, sans doute, qu’à cause de cela), elle demeure, troisièmement, la sphère culturelle dans laquelle, depuis l’aube grecque, une réflexion philosophique, éthique et artistique est menée pour savoir ce que serait l’antidote à la force. De Platon à Jankélévitch, de Pascal à Simone Weil, de Kant à Deleuze, la philosophie européenne est traversée par cette question : comment inventer un rapport qui ne soit pas de force, mais d’intelligence et de coexistence?

Et si c’était cela, le rêve européen : penser et exister par-delà la force? C’est-à-dire penser et faire exister la justice.

Rêves d’Europe, table-ronde avec Hakim El Karoui et Pascal Chabot, jeudi 16 novembre de 19h30 à 21h à l’Institut des Chartreux (58, rue Pierre Dupont Lyon 1er)

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