Environnement  Société 

Dans l’Y Grenoblois, les dingues font renaître le vin

actualisé le 15/11/2017 à 12h07

L’Isère était l’un des départements les plus viticoles de France. C’était il y a plus d’un siècle. Presque dans un autre monde.

Depuis une dizaine d’années, une poignée de jeunes vignerons s’installe autour de Grenoble, aux portes des lotissements, et font renaître la vigne et les cépages oubliés, dans une perspective vin naturel.

« Ça trouait le marbre ».

Dans les années 60, c’était la réputation de la piquette produite dans le Grésivaudan, cette vallée alpine où coule l’Isère.

De Chapareillan à Romans-sur-Isère, la région produisait un vin faible en alcool et fort en acidité. Même le vin de Savoie avait meilleure réputation.

L’immense majorité des vignes n’ont pas résisté à l’urbanisation galopante et à la concurrence de meilleurs vins.

Cinquante ans plus tard, nous croisons un habitant de 78 ans qui revient, malgré tout, acheter un vin produit localement, dans sa commune du Touvet.

Plus connu pour son château et les parapentes qui volent continuellement, ce village abrite depuis 2014, Laurent Fondimare et Wilfrid Debroize, le duo du Domaine des Rutissons.

Une poignée de vignerons a fait du pied du massif de la Chartreuse une nouvelle terre de vin.

1/ Thomas Finot, le défricheur

La renaissance du vin du Grésivaudan est due à un hasard. Il y a dix ans, Thomas Finot rentrait chez lui, dans le nord de la Drôme.

De retour de Suisse, où il travaillait dans un domaine viticole, il empruntait l’autoroute du sillon alpin.
Un peu avant d’arriver à Grenoble, il a aperçu une vigne accrochée aux pentes de la Chartreuse. De curiosité en contacts, il a appris qu’il y avait une cave coopérative en déclin et des parcelles où l’on trouve de vieux cépages.

Le déclic. C’est là qu’il a décidé de s’installer.

Presque dix ans plus tard, cet homme de 36 ans a réussi son pari : produire essentiellement du vin avec des cépages en voie d’extinction : la verdesse, l’étraire de la d’huy et le persan. Et il le vend.

Il s’est fait un nom à Grenoble et ailleurs.

La presse parle de lui. Les gens qui le prenait pour un fou, désormais, le respectent.
Il a même eu les honneurs de sites spécialisés, comme #QCQBM (Qu’est-ce qu’on boit maintenant ?) .

Thomas Finot dans une vigne de persan. Dans le Grésivaudan, les vignes sont palissées jusqu'à 2 mètres pour éviter l'humidité et avoir plus de feuilles. ©LB/Rue89Lyon

Thomas Finot dans une vigne de persan. Dans le Grésivaudan, les vignes sont palissées jusqu’à 2 mètres pour éviter l’humidité et avoir plus de feuilles. ©LB/Rue89Lyon

« Ici, la terre se négocie aussi cher que dans le Crozes-Hermitage »


L’ancien et le précurseur
A la fin des années 1990, un cadre d’Hewlett-Packard d’origine sud-africaine a été le premier à replanter de la vigne dans l’Y Grenoblois. Il l’a fait autour du domaine familial de son épouse, sur les hauteurs de Meylan.
Michaël Fergusson a été aidé par Daniel Zegna qui était vigneron à Bernin, là où s’est installé Thomas Finot dix ans plus tard. Sur la propriété du « Mas du Bruchet » pousse désormais un hectare de verdesse, un cépage local.

La période de défrichage est donc derrière lui.
Au sens propre. Il a planté plus de 3 hectares de vigne sur des terres gagnées sur les broussailles et la forêt. En plus de la la verdesse, l’étraire de la d’huy et le persan, il a replanté de la Sérénèze de Voreppe et de la Sainte-Marie-de-Biviers. Des cépages tombés dans l’oubli.

Commercialement, il ne se prend plus de portes. Mais au départ, certains cavistes ou restaurateurs ont tordu le nez. Heureusement pour lui, d’autres clients ont joué le jeu d’entrée.

Thomas Finot n’a donc plus un problème de débouchés. Il lui manque juste du raisin. Ces vignes plantées ne produisent pas encore toutes.

Pour vivre, il a dû développer une activité de négoce et a repris une partie des vignes du domaine familial en Crozes-Hermitage. Et dans la région de Grenoble, il a les plus grandes difficultés à acquérir des terres :

« Ici, les terres agricoles sont censées se vendre entre 7 et 70 centimes mais la pression foncière est telle que ça se négocie autour de 10 euros le mètre carré. Le prix d’une vigne en Crozes ».

Dans un cas, les agriculteurs, comme les maraîchers, lorgnent sur ces terres, situées à seulement vingt minutes de Grenoble.

Dans d’autres, ce sont les propriétaires qui préfèrent attendre que leur terrain devienne constructible. C’est le réflexe d’un grand nombre de paysans du coin qui ont survécu en vendant leur terre pour l’édification de belles villas. Vu les prix stratosphériques de l’immobilier dans cette grande banlieue chic grenobloise, on peut les comprendre.

« Quand je vais voir les propriétaires et que je leur explique que ces terrains sont non-constructibles, ils me répondent qu’ils ont le temps. Si ce n’est pas eux, ce seront leurs enfants ou leurs petits-enfants. Heureusement tous les propriétaires ne raisonnent pas comme ça ».

Cette pression foncière joue aussi pour la location :

« Ils préfèrent louer leurs terres pour mettre des chevaux ou pour du foin. Avec de la vigne, ils savent qu’ils en prennent pour vingt ans ».

« Quand on travaille 100 heures par semaine, on se pose des questions »


« Un travail orienté biodynamie »
« Nous sommes en bio. Ma priorité est de réduire au maximum les traitements pour compenser par des décoctions et des tisanes ». Un travail de longue haleine, précise Thomas Finot : « Il faut y aller étape par étape. Quand on passe d’un sol travaillé en conventionnel à de la biodynamie, cela prend un certain temps pour que ces sols reprennent vie ».

Thomas Finot a donc dû multiplier les petites parcelles en location. Quant à son local qui lui sert de chai, il le paye une fortune pour être situé dans la zone industrielle de Crolles-Bernin, à quelques mètres de ST Microelectronics.

L’année 2017 n’est pas une bonne année question volume. La météo (le gel) et les animaux qui mangent le raisin bio lui ont fait perdre 30% de sa récolte.

Mais il reste optimiste bien qu’impatient :

« Je travaille 100 heures par semaine pour me tirer un petit revenu. Même si je vis de ma passion, c’est dur. La fatigue aidant, on se pose des questions ».

L’enthousiasme reste là, affirme Thomas Finot :

« Les vignes vont finir par donner du raisin et nous sommes dans une bonne dynamique collective avec l’installation d’autres vignerons. »

2/ Domaine des Rutissons : le refus de la normalité

À 39 ans, marié, trois enfants, Laurent Fondimare aurait pu continuer tranquillement son métier d’ingénieur agronome dans une structure parapublique.

Mais il voulait « faire quelque chose de ses dix doigts. »

En 2010, il a franchi le pas et a repris un des derniers hectares de vigne de la commune de Saint-Vincent-de-Mercuze.

« Les vignes appartenaient au grand-père de ma femme de l’époque. Je ne voulais pas qu’elles soient arrachées comme toutes les autres. »

C’était une « démarche patrimoniale », comme il le dit lui-même. Puis il s’est pris au jeu. Avant ses premières vendanges, il a potassé tout l’été. Le coup était parti.

Dans les vignes de l’ex-belle famille, il a trouvé principalement de la verdesse, ce cépage autochtone qui se vendange sur le tard et donne du vin blanc.

Depuis, comme Thomas Finot, il est en quête perpétuelle de terres. Il a réussi à récupérer quelques ares de vignes de « papys » qui faisaient leur propre vin.

« On a eu plus de facilités que Thomas pour trouver des terres et un local pour vinifier. La pression foncière est un peu moins forte car on est situé plus loin de Grenoble. Et on a bénéficié de l’appui des pouvoirs publics, mairie du Touvet et la communauté de commune, lors de notre installation. La municipalité nous loue le local et rappelle régulièrement dans ses communications que nous cherchons des terres. »

Surtout, à l’image de son presque voisin Finot (son domaine est à une dizaine de kilomètres de chez lui), il a replanté, uniquement des cépages qui ont failli disparaître. Le trio : verdesse, étraire de la d’huy et persan. Aujourd’hui, il est à la tête d’un domaine de 5 hectares mais répartis en 35 parcelles, sur les communes de Saint-Vincent-de-Mercuze, Le Touvet et La Terrasse.

Pourtant, l’aventure a bien failli s’arrêter en 2013. Pour nourrir sa famille, il continue son métier initial. Double actif, il s’occupe donc du vin le soir et le week-end.

« J’ai eu une hernie discale. J’étais au fond du trou ».

Wilfrid Debroize le rejoint. D’abord stagiaire, il est devenu l’associé de Laurent. Lui a abandonné son emploi dans le bâtiment et vivote avec le RSA agricole.
Laurent et Wilfrid semblent entrevoir le bout du tunnel :

« Actuellement, on couvre nos charges et nos investissements. Quand tout sera en production, ça ira ».

En 2017, ils n’ont vinifié que la moitié de leurs 5 hectares de vigne. Les plantiers sont encore trop jeunes.

Laurent Fondimare du Domaine des Rutissons, devant des vignes de verdesse palissées à 1,85 m. ©LB/Rue89Lyon

Laurent Fondimare du Domaine des Rutissons, devant des vignes de verdesse palissées à 1,85 m. ©LB/Rue89Lyon

« Thomas Finot a ouvert une brèche »


« En dessous de 40 mg de sulfites »

« Pour notre vinification, on met moins de 40 mg de sulfites par litre. Du coup, on est considéré comme nature. En bio, on tolère jusqu’à 200 mg/litre ». Laurent Fondimare du Domaine des Rutissons poursuite : « Avec les cépages autochtones du Grésivaudan, il y a plus de facilité à faire du vin nature. La verdesse, l’étraire de la d’huy et le persan produisent davantage d’acidité. Ce qui permet de protéger le vin des micro-organismes. Parallèlement, le climat montagnard conserve cette acidité. »

Arrivés après Thomas Finot chez les cavistes et les restaurateurs grenoblois, les bouteilles du domaine des Rutissons n’ont pas eu de mal à s’imposer.

« Thomas a ouvert une brèche. A Grenoble, ils sont à fond », affirme Laurent Fondimare.

Nature, local, patrimonial, leur vin coche tout. Désormais, leurs bouteilles sont commercialisées aux Etats-Unis.

« C’est extraordinaire, s’emballe Laurent. On doit être cinq personnes dans le monde à faire de la verdesse et maintenant on en vend aux Etats-Unis ».

Pour Laurent et Wilfrid, c’est la reconnaissance que leur vin est bon et la réponse à des années d’efforts.

« On est en train de réussir notre pari. Les vignerons de Savoie nous prennent pour des dingues car on est parti de zéro. Mes parents qui sont agriculteurs en Normandie me disaient d’arrêter. Mais je ne veux pas avoir une vie normale et passer tous les soirs devant la télé. »

3/ Sébastien Bénard : en attendant le raisin


L’Isère, c’était la Champagne
En Isère, le pic du raisin a été atteint en 1880. A cette époque, la superficie de la vigne équivalait au vignoble de Champagne d’aujourd’hui. C’est ce que nous apprennent les historiens locaux de COREPHA qui ont écrit « Mémoires de vignes en pays voironnais ».
Le phylloxéra et les réponses apportées expliquent ce déclin. A partir de 1880, cette maladie due à un puceron ramené d’Amérique a atteint les vignes du Grésivaudan. Comme ailleurs, les viticulteurs ont d’abord réagi en replantant des plants de vignes importés d’Amérique naturellement résistant au phylloxera.
Ensuite, à l’exception de quelques zones, ils ont planté massivement des hybrides, résultats de croisements avec des vignes américaines puis entre vignes américaines et françaises. D’où le nom, par exemple, de « Baco » qui est l’hybride qui porte le nom du pépiniériste concepteur François Baco. En plus de résister au phylloxera, ces hybrides présentent le gros avantage de ne demander quasiment aucun traitement contre des maladies tels que le mildiou ou l’oïdium. Mais le vin produit est à classer dans la catégorie rouge qui tache.
En Isère, contrairement aux Savoyards d’à côté, les viticulteurs ont peu utilisé la méthode toujours en cours pour lutter contre le phylloxera : le greffage de cépages français sur un porte-greffe (un plant) américain.
En 1965, la commune la plus viticole du Pays Voironnais, Saint-Jean-de-Moirans, comptait encore 193,89 ha de vigne dont 117,39 ha en servanin (un cépage autochtone) et 43,73 en baco (hybride). En 2017, on en compte à peine 3 ha.
Les derniers viticulteurs livrent leur raisin à la dernière cave coopérative du Grésivaudan. Située à Bernin, elle regroupe 7 ha, soit à peine plus que les vignes de Thomas Finot.

Devenir vigneron après la lecture d’une BD, c’est possible. Sébastien Bénard le prouve.
Cet ingénieur dans les énergies renouvelables a quitté son emploi à la communauté de communes du Pays Voironnais après avoir lu Les Ignorants d’Etienne Davodeau.

C’était en 2012. Sa femme venait de s’installer comme apicultrice et lui cherchait à développer également une activité agricole.
Il tombe sur la BD puis sur le livre « Mémoires de vignes en pays voironnais ». Sébastien rembobine le film :

« Les gens me disaient : « tu es fou, s’il y avait de la vigne dans le Voironnais, ça se saurait. Mais de la vigne, il y en avait, même beaucoup ! »

Les plus anciens habitants du Voironnais se souviennent du baco, l’exemple même du rouge qui tache.
À partir des années 60, les vignes ont été remplacées par des lotissements sur les coteaux et par du maïs et des noyers dans la plaine de l’Isère.

« En plantant des hybrides qui produisaient un mauvais vin, les viticulteurs ont fait le mauvais choix. »

Dans le même état d’esprit que Thomas Finot et le Domaine des Rutissons, il a cherché des cépages adaptés au terroir.
Et comme pour Thomas Finot, il a été aidé par le centre ampélographique des Alpes. Avec ces spécialistes des cépages, il s’est baladé dans la campagne autour de Voiron, à une vingtaine de kilomètres de Grenoble.
Ils ont repéré une trentaine de micro-parcelles, souvent coincées entre deux maisons.
Sébastien a pu notamment récupérer des bois de Servanin pour en faire des greffes et les replanter.

Sébastien Bénard devant un plant de Servanin planté en 2016 à La Buisse. ©LB/Rue89Lyon

Sébastien Bénard devant un plant de Servanin planté en 2016 à La Buisse. ©LB/Rue89Lyon

« Des cépages qui n’existaient pas sur catalogue »

Contrairement à Finot ou les Rutissons qui ont pu récupérer, chacun, plus de 2 ha de vignes, Sébastien Bénard est parti quasiment sans vigne.
Il n’a pu mettre la main que sur une petite parcelle de 0,3 ha à Saint-Jean-de-Moirans. Il en a tiré quand même un premier rosé.

Il lorgnait aussi sur les vignes d’un prof de physique à la retraite, maire d’une autre petite commune, Saint-Cassien. Mais l’affaire ne s’est pas conclue.

Moralité, Sébastien Bénard est contraint de miser quasi uniquement sur les vignes qu’il a plantées.
Sur ce chemin périlleux, il dispose d’un atout de choix : le foncier. La vieille ferme qu’il a achetée avec sa femme compte 3,5 ha de terrain d’un seul tenant, sur la commune de La Buisse.

Il a ainsi commencé à planter autour de la maison. D’abord des cépages plus connus, comme le viognier, puis des cépages autochtones.

En 2015, il a réussi l’exploit d’acheter 1,2 ha de terre sur la commune voisine de Saint-Jean-de-Moirans. Grâce à un crowdfunding, il a planté de la verdesse et du persan et des cépages qui n’existaient pas encore récemment sur catalogue.


Le nature, « c’est un chemin »
« Pour l’instant, je suis dans le cahier des charges bio. Et je fais le maximum pour être en vin nature en diminuant les doses de cuivre et de sulfite. C’est un chemin, j’ai encore beaucoup de choses à régler », reconnaît modestement Sébastien Bénard.

Maintenant, Sébastien doit attendre que ses vignes donnent du raisin. Cela prend entre trois et cinq ans. Difficile pour les nerfs.

« C’est la psychologie du marathon. Le plus dur est de tenir moralement. Après une année de travail de tous les jours, le résultat est dérisoire ».

Pour patienter et « exister comme vigneron », il produit un rosé puis un rouge gamay à partir du raisin des quelques vignes qu’il a fini par récupérer.
Cette année, sa première vigne plantée a donné quelques raisins. Il pourra en faire 250 bouteilles, du viognier.

Thomas Finot au salon des vins Rue89Lyon/Nouriturfu
Vous pourrez rencontrer Thomas à notre événement « Sous les pavés, la vigne » les 4 et 5 novembre prochains à Lyon (Palais de la Bourse).

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L'AUTEUR
Laurent Burlet
Laurent Burlet
Journaliste à Rue89Lyon - politique - questions sociales - écologie.
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