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Les frères Lumière proches du régime de Vichy, ou la tache sur un symbole patrimonial de Lyon

actualisé le 17/10/2017 à 09h04

Avec son Festival, son Musée, son Institut, et désormais son film, la marque « Lumière » – du nom des frères cinéastes- est devenue l’un des emblèmes les plus puissants et exportables du patrimoine lyonnais et français. Mais il est assombri par un épisode de l’histoire d’Auguste et Louis qui, alors que la Seconde guerre mondiale éclate et qu’ils sont des artistes reconnus à travers le monde, fraient avec le régime collaborationniste de Vichy.

C’est un aspect historique de leur vie resté tabou, près de 60 ans après les faits. Cela fait pourtant plusieurs années que l’on connaît les postures des frères Lumière, inventeurs du cinéma, grâce au travail des historiens. Qu’ont fait et qu’ont dit au juste Auguste et Louis Lumière entre 1940 et 1945 ?

Quand la guerre éclate, les deux frères sont septuagénaires. C’est donc Henri, le fils d’Auguste, qui dirige l’entreprise familiale depuis 1925 tandis que ses aïeux vivent eux de leurs rentes.

Inquiets face à la montée du Front Populaire et choqués par l’ampleur que prend le conflit dès 1939, Auguste et Louis vont soutenir le maréchal Pétain. Une démarche qui peut choquer aujourd’hui, mais qu’il faut « replacer dans son contexte », nous précise Hervé Joly, historien du Centre d’histoire de la résistance et de la déportation (CHRD) à Lyon :

« Les frères Lumière ne sont ni pro-allemands, ni nazis, ni antisémites. Comme 95 % des élites de l’époque, ils ont un fort sentiment anti-communiste. L’Allemagne nazie ne leur plaît pas, mais elle ne les empêche pas de faire des affaires. »

Le 3 septembre 1939, Auguste écrit même une lettre à son frère dans laquelle il compare Hitler à un « barbare aventurier, le plus grand criminel que la Terre ait jamais porté ».

Auguste Lumière dans son bureau. ©CreativeCommons Auteur : Sylvestre

Auguste Lumière dans son bureau. ©CreativeCommons Auteur : Sylvestre

Mais quelques mois plus tard, quand la France capitule en juin 1940, les deux frères vont soutenir le maréchal Pétain.

Ils estiment comme beaucoup de citoyens à ce moment qu’il va redresser la France, tout en rétablissant un régime autoritaire : une idée de Révolution nationale « qui leur plaît », selon l’historien du CHRD.

Les Frères Lumière, « représentants de Vichy » sans véritable pouvoir

En janvier 1941, Louis Lumière est nommé au conseil national de Vichy, l’équivalent de l’Assemblée nationale. Sauf que ses membres ne sont pas élus et qu’ils n’ont aucun vrai pouvoir : le gouvernement décide et le conseil ne peut qu’appliquer, explique Hervé Joly.

À partir du mois de juillet de la même année, Auguste commence quant à lui à siéger au conseil municipal de Lyon. Mais il n’y mettra les pieds qu’aux deux premières séances, nous apprend l’historien. Le 15 octobre 1942, le conseil municipal rend même hommage à l’inventeur sans sa présence. En 1943, lors du renouvellement de l’institution, Auguste Lumière ne sera pas renommé.

Pour Hervé Joly, co-auteur en 2016 d’un ouvrage historique sur les élites politiques lyonnaises pendant la guerre, ces fonctions sont uniquement honorifiques :

« Auguste et Louis n’attendent pas grand chose du régime, ils n’en ont pas besoin. Mais le régime a besoin de gens comme eux. Vichy cherche ce genre de caution. Il fallait prendre des gens avec une image autre que celle de l’extrême droite. »

Une affiche représentant les deux frères au musée Lumière. ©Rue89Lyon

Une affiche représentant les deux frères au musée Lumière. ©Rue89Lyon

Des soutiens qui compromettent les Frères Lumière

Au moment où il est nommé au conseil municipal, Auguste devient membre du comité d’honneur de la Légion des Volontaires Français contre le bolchévisme, plus connu sous le nom de LVF. Relaté dans de nombreux ouvrages historiques, ce fait est également décrit au Musée Lumière.

Ce mouvement, chargé de rassembler des français volontaires pour se battre contre les Russes aux côtés des Allemands, est en quelque sorte parrainé par Auguste Lumière. Compte tenu de son âge avancé, il n’aurait à l’évidence pas pu se rendre sur le front germano-soviétique.

Hervé Joly nous apprend également qu’en 1943, Louis décide, lui, de prêter son nom à la Milice du Var, le département dans lequel il vit la plupart du temps. Sorte de police politique du régime de Vichy, il s’agit d’une organisation paramilitaire chargé de combattre les résistants et de soutenir l’Allemagne.

À l’époque, la population commence à être un peu plus au courant des atrocités commises par le gouvernement en place. C’est donc un soutien « plus compromettant », selon l’historien du CHRD.

Autre événement équivoque : la remise de la francisque. Cette décoration est l’équivalent de la Légion d’honneur sous Vichy. Rendue « célèbre » grâce à François Mitterand qui l’avait également reçue, elle a été remise aux deux frères par le Maréchal Pétain en 1942. Voici une vidéo de l’INA montrant la cérémonie.

Le Maréchal Pétain décorant Louis Lumière officiellement. ©INA

Le Maréchal Pétain décorant Louis Lumière officiellement. ©INA

« À Louis Lumière, con ammirazione, B. Mussolini »

Au delà de ces décorations, on reproche également aux deux frères d’avoir admiré ouvertement Benito Mussolini, le dirigeant italien fasciste et premier allié d’Adolf Hitler. Les idéaux politiques des deux frères – une république forte, l’idéal de la Révolution nationale – ont en effet des similarités avec ceux que déploie le régime transalpin.

Dans son livre Auguste et Louis Lumière, l’historien Michel Faucheux raconte une anecdote à propos d’un document offert à Louis par le dirigeant italien en personne, dans les années 1930 :

« Louis a été reçu en Italie par Mussolini comme un véritable chef d’état et s’est vu offrir par celui-ci une photo dédicacée qui (…) trône dans son bureau (…). La photographie porte cette dédicace : À Louis Lumière / Accademico de Francia / Con ammirazione / B. Mussolini. »

Hervé Joly, l’historien du CHRD, tient à replacer ce soutien dans son contexte :

« Les frères Lumière ne sont pas les seuls français à le soutenir. Mussolini était un dirigeant autoritaire qui pouvait séduire les français. Mussolini, ce n’est pas le nazisme. Ce n’est pas aussi condamnable que de soutenir Hitler. »

Adolf Hitler et Benito Mussolini, ensemble en juin 1940. ©WikimediaCommons Author : Eva Braun's Photo Album

Adolf Hitler et Benito Mussolini, ensemble en juin 1940. ©WikimediaCommons Author : Eva Braun’s Photo Album

L’Institut Lumière face à la réalité historique

En 2015, dans le cadre d’un hors-série consacré aux frères Lumière, Télérama interrogeait Thierry Frémaux à propos de la période de l’Occupation. La réponse du président de l’Institut à propos des postures d’Auguste et Louis Lumière a été donnée sans ambages :

« « L’attitude des deux frères pendant l’Occupation » : la formulation les condamne, alors que ni la justice ni l’Histoire dès lors qu’on l’examine de près ne l’ont fait (…) Si les Lumière avaient été collabos, ou pire antisémites, il faudrait le dire sans ménagement. Ce ne fut pas le cas. »

Contacté à plusieurs reprises pendant une période de plusieurs semaines par Rue89Lyon pour répondre, entre autres, à des questions sur ce sujet, Thierry Frémaux n’a pas trouvé le temps de répondre.

On peut imaginer qu’il n’a pas souhaité brouiller le message promotionnel portant sur la sortie du film « Lumière ! », ni celui portant sur le Festival Lumière qui démarre à la mi-octobre à Lyon.

Au Musée Lumière, en lien direct avec l’Institut, la période de l’Occupation est brièvement mentionnée. D’après la formulation figurant sur la frise chronologique résumant la vie des inventeurs, on a l’impression que les deux frères ont subi davantage les événements qu’ils ne les ont conduits.

Ci-dessous, un extrait de la frise en question :

« À presque 80 ans, les frères Lumière, pour qui le Maréchal Pétain est encore le vainqueur de Verdun, succombent aux illusions de la « drôle de paix » et aux sollicitations d’un régime en quête de notabilité. Louis est ainsi nommé au Conseil National de Vichy, Auguste au comité de patronage de la Légion des volontaires français contre le Bolchévisme. »

Le Musée Lumière. ©Rue89Lyon

Le Musée Lumière. ©Rue89Lyon

À la Libération, le blason familial redoré

Le musée insiste davantage sur le « rôle actif » des deuxième et troisième générations Lumière, notamment sur les actes de Henri, le fils d’Auguste, détenteur de la médaille de la Résistance.

Hervé Joly est plus nuancé sur le rôle de Henri Lumière qui a donc dirigé l’entreprise familiale de 1925 jusqu’aux années 1960 :

« Henri soutient financièrement la résistance. Mais il n’est pas un maquisard non plus, il ne tombera jamais dans la clandestinité. C’est avant tout un industriel. Si ça arrange son entreprise, il continuera à faire des affaires avec les Allemands.

À la fin de la guerre, il est nommé à la tête de la Chambre de commerce locale car il est l’un des rares chefs d’entreprise résistants. Son nouveau statut va lui permettre de défendre les frères Lumière. »

Après la guerre, Auguste et Louis ne sont en effet pas inquiétés, en partie grâce au nouveau statut d’Henri.

Dans l’ouvrage Les Dynasties lyonnaises, écrit en 2003 par Bernadette Angleraud et Catherine Pelissier, les auteures affirment que « grâce à son passé de résistant, Henri Lumière redore le blason familial et parvient enfin à introniser la famille Lumière dans le patrimoine lyonnais. »

La fresque des Lyonnais, un dessin représentant Auguste et Louis Lumière datant de 1995. ©CreativeCommons Auteur : la Cité de la Création

La fresque des Lyonnais, un dessin représentant Auguste et Louis Lumière datant de 1995. ©CreativeCommons Auteur : la Cité de la Création

Pour qu’il y ait des poursuites, il aurait du y avoir des victimes ou des propos publics favorables à l’Allemagne. Rien de tout ça pour Auguste et Louis, même si on retrouve des déclarations ouvertement pétainistes dans des journaux de l’époque, comme Le Petit Niçois ou Le Petit Comtois, l’ancienne version de l’Est Républicain.

Déclaration de Louis Lumière dans Le Petit Comtois du 15 novembre 1940, citée par Michel Faucheux dans son livre :

« Ce serait une grande faute de refuser le régime de collaboration dont le Maréchal Pétain a parlé dans ses admirables messages. Auguste Lumière, mon frère, dans des pages où il exalte le prestige incomparable, le courage indompté, l’ardeur juvénile du maréchal Pétain et son sens des réalités qui doivent sauver la patrie, a écrit : « Pour que l’ère tant désirée de concorde européenne surviennent (…) nul ne saurait mieux atteindre ce but que notre admirable Chef d’Etat, aidé par Pierre Laval qui nous a donné déjà tant de preuves de (..) son dévouement aux vrais intérêts du pays. » (…) Je fais entièrement mienne cette déclaration. »

Comment qualifier les partis pris des frères Lumière durant l’Occupation ?

On ne peut pas être aussi catégorique que Thierry Frémaux qui nie toute forme de collaboration voire de sympathie pour Vichy, dans son entretien à Télérama.

« Il faut être conscient de cette part d’ombre. On ne peut pas en faire les porte-drapeaux de la ville pour tout »

Certains, comme l’historien Pascal Ory, auteur du livre Les Collaborateurs en 1980, affirme que le soutien des frères Lumière au régime de Vichy n’a pas dépassé « le stade d’une ou deux déclarations à la presse ».

D’autres, comme Michel Faucheux, sont un poil plus accusateurs sans être dans l’accusation la plus radicale pour autant :

« Louis a accepté comme un grand nombre de Français les ignominies de la Collaboration, et cela suffit bien sûr à dissiper la magie technologique qui nimbe la vie des deux frères jusque dans les années 1930. Pour autant, tout n’est pas si simple et il serait erroné de ranger la famille Lumière tout entière dans le clan des soutiens de Vichy. »

Une plaque en hommage aux frères Lumière. ©Rue89Lyon

Une plaque en hommage aux frères Lumière. ©Rue89Lyon

Pour Hervé Joly, il n’est « pas très heureux » qu’on mette le visage des frères Lumière sur un billet ou leur nom de Lumière sur une université. Mais même si c’est « encombrant », l’historien n’appelle pas à débaptiser tout ce qui est Lumière.

« Il faut juste être conscient de cette part d’ombre. On ne peut pas non plus en faire les porte-drapeaux de la ville pour tout. »

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L'AUTEUR
Louis Tanca
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