Économie  Environnement 

Bientôt un supermarché coopératif à Lyon : pourquoi un tel engouement ?

actualisé le 12/09/2017 à 14h12 : La date de l'ouverture de "Demain Supermarché" a été repoussée à début 2019 plutôt que début 2018, selon l'équipe qui a joint la rédaction pour modifier la date.

C’est le projet à la mode dans les milieux écolos : 18 supermarchés coopératifs sont en train d’éclore dans l’hexagone. Parmi eux, un lyonnais, qui s’appellera « Demain », notamment porté par l’énergie de centaines de bénévoles, il devrait voir le jour début 2019.

« Demain » ne verra pas le jour demain. Mais presque.

Supermarché en coopération, comment ça marche ?

Un supermarché coopératif et participatif appartient à ses clients. Pour pouvoir y faire ses courses, chaque foyer doit acheter des parts de la coopérative. A Lyon, le montant de la participation se chiffrera à 100 euros ou 10 euros pour les bénéficiaires des minimas sociaux. Les coopérateurs sont aussi bénévoles dans le supermarché, en général à raison de 3 heures par mois. Ainsi, le supermarché compte très peu de salariés : 5 sont prévus à l’heure actuelle. La faiblesse de la masse salariale permet de proposer des produits moins chers que dans le circuit classique, en moyenne de 20 à 40%. Les marges sont encadrées. Les bénéfices ne sont pas redistribués aux coopérateurs mais sont réinvestis dans le supermarché ou dans le soutien de projets correspondant à l’éthique du groupe. Toutes les décisions sont prises par les coopérateurs. Ce sont aussi eux qui sélectionnent les produits vendus dans le magasin. Dans leurs valeurs, les supermarchés coopératifs mettent en avant des visées écologistes en misant sur une alimentation saine, issue au maximum de l’alimentation bio, locale, au juste prix pour le producteur… Même si rien n’est figé puisque chaque année ces lignes directrices peuvent être remises en question lors de l’AG.

La genèse du projet de création d’un supermarché coopératif et participatif à Lyon remonte à l’automne-hiver 2016. À ce moment-là, plusieurs salles de cinéma de la ville projettent le film « Food coop » en avant-première, en présence de son réalisateur, Tom Boothe.

Ce franco-américain y raconte l’histoire du Park slope food coop, un supermarché autogéré, créé à New York en 1973 et qui compte aujourd’hui plus de 16000 membres. Le documentaire a permis de répandre l’idée en France.

Mais son réalisateur est aussi l’initiateur du premier projet similaire dans l’hexagone : « La Louve », qui a ouvert en octobre 2016 à Paris et compte déjà plus de 4000 coopérateurs. Un modèle qui a fait des petits puisque, depuis, un autre supermarché coopératif a ouvert à Lille et qu’au moins 16 autres sont en cours de création dans différentes villes françaises. Dont Lyon.

Le financement d’un tel lieu repose sur la participation que chacun paye quand il rentre dans la coopérative (soit 100 euros), d’où le seuil de 2000 coopérateurs pour pouvoir faire naître le projet. Il repose aussi sur l’espoir d’obtenir des subventions et/ou un prêt, sûrement auprès de banques coopératives (c’est le modèle général des supermarchés coopératifs).

Nous avons rencontré les premiers convaincus et motivés à faire voir le jour à « Demain Supercmarché ».

De la direction d’un KFC au végétarisme

« La Louve a mis 5 ans avant d’ouvrir, notamment parce qu’ils ont mis du temps à trouver le montage juridique qui corresponde au droit français. Nous, on va profiter de leur expérience pour avancer bien plus vite. »

Cet optimisme est celui de Matthieu Duchesne, cofondateur du projet de supermarché coopératif lyonnais, « Demain ». Son histoire est celle d’une prise de conscience soudaine. A l’époque, il était directeur d’un KFC et « carriériste », comme il le dit lui-même :

« Un jour, je suis resté coincé en voiture derrière un camion rempli de vaches qui partaient à l’abattoir. Je n’en pouvais plus. Je suis devenu végétarien du jour au lendemain. »

Matthieu Duchesne démissionne dans la foulée. Puis il se lance dans une orgie d’informations : de la cause animale, il élargit à d’autres thèmes, il lit des penseurs en tous genres. Il développe ainsi sa « conscience écologiste ».

Au cours de ses recherches, Matthieu Duchesne entend parler du Park slope food coop. Ça fait tilt pour lui.

« Ce qui m’a plu dans ce projet, c’est surtout qu’il est accessible à tous. Faire quelque chose qui ne concernera que des gens qui sont déjà sensibilisés à l’idée de consommer bio, local, sain et éthique, ça ne sert à rien. Mon but est d’amener de nouvelles personnes à se poser des questions. »

Matthieu Duchesne, le cofondateur du projet. ©LP/Rue89Lyon

Dijonnais d’origine, il choisit Lyon pour implanter son projet. C’est là qu’il rencontre Franck Pernez, au cours d’une formation. Un temps, ils unissent leurs forces, avant que Franck ne parte vers d’autres projets professionnels et personnels. Matthieu continue alors seul et organise des réunions d’information pour recruter les futurs membres de la coopérative. Le modèle nécessite en effet un nombre de coopérateurs suffisant.

À Lyon, il en faudra 2000 avant d’ouvrir la boutique. Un objectif qui risque d’être vite atteint. Entre début février et début juin, l’équipe est passée de 150 à 600 membres actifs et sympathisants. Les membres sont répartis au sein de 10 groupes de travail thématiques (achats, communication, juridique…).

« Électrochoc » en visionnant le film « Demain »

« A Lyon, il y a eu un engouement immédiat, se souvient Matthieu. A la première réunion d’information (fin novembre 2016, ndlr) que j’ai organisée, je m’attendais à ce qu’il y ait 25 personnes. On était 100. Au début, le film « Food coop » a beaucoup aidé. Aujourd’hui, lors des réunions d’information, 90% ne l’ont pas vu. C’est plus le bouche à oreille, la presse et les réseaux sociaux qui font connaître le projet. »

Pour beaucoup de membres de « Demain », c’est un autre film qui a été déterminant dans leur engagement. En effet, si le nom du futur supermarché coopératif lyonnais n’y fait pas directement référence, selon son cofondateur, le film « Demain » a ébranlé nombre d’entre eux.

Comme Vanessa, ambassadrice du projet :

« Lorsque j’ai vu ce film ça a été un électrochoc. Je me suis dit ‘ça y est, je sais ce que je veux faire de ma vie !’. Ca m’a donné envie de m’engager. »

Quelques mois plus tard, elle a décidé de se reconvertir professionnellement, s’est investie dans l’association lyonnaise Anciela, qui accompagne des initiatives citoyennes puis, en novembre, dans « Demain ».

Extrait du film « Food coop ». ©DR

Le film a a aussi été important pour Martial, qui gère le groupe chargé de travailler sur la vie démocratique et les valeurs de la coopérative :

« Après le film ‘Demain’, j’ai été pris d’une volonté d’agir très forte. Je voulais participer au changement.  »

De même pour Adrien, cadre de 28 ans, qui fait partie de l’association depuis tout juste un mois :

« Depuis que j’ai vu le film ‘Demain’, j’ai eu une grosse prise de conscience sur le fait que chacun peut avoir un impact sur le monde que l’on veut construire. »

« Le supermarché, c’est vraiment le quotidien »

Aussi, nombre de bénévoles voient dans ce futur supermarché coopératif une façon d’agir concrètement, dans la vie de tous les jours, pour promouvoir une alimentation plus saine, bio, locale, de saison… À l’image de Mélissa, venue de Grenoble en septembre 2016 pour ses études :

« J’ai envie de bien manger, via les circuits courts, de respecter au maximum la planète et l’humain. Mais depuis que je suis arrivée à Lyon, je galère pour savoir où faire mes courses. Ce n’est pas toujours facile de consommer en accord avec ses idées. Mais en même temps, cela donne l’impression d’agir, ne serait-ce que dans son quotidien. Le supermarché c’est vraiment le quotidien. C’est un projet qui peut parler à tous. »

L’idée de pouvoir manger mieux est l’argument qui interpelle de prime abord mais il n’est pas le seul, explique Martial :

« Certains veulent juste adhérer pour pouvoir acheter des produits bio moins cher. Mais en fait ça va plus loin. C’est un projet beaucoup plus riche qu’un simple supermarché. »

Un point de vue qu’explicite Régis, coordinateur de l’association :

« Bien sûr que le développement d’une alimentation plus saine est important dans mon engagement mais, finalement, ce qui m’a vraiment plu, c’est le fait que tout soit à construire ensemble. »

Après le burn out, le fonctionnement horizontal

Lors des réunions d’information, beaucoup avouent avoir été sensibles et en même temps intrigués par un aspect : dans un supermarché coopératif, il n’y a pas de chef. Et même dans sa phase de construction actuelle, les bénévoles sont invités à prendre une part active. Un point auquel Mélissa a été sensible :

« Selon moi, ce qui est intéressant c’est cette organisation horizontale. Tout le monde participe à part égale. »

De retour à Lyon après 8 ans à Paris et une expérience professionnelle qui s’est soldée par une déception et une envie de reconversion dans l’économie sociale et solidaire, Laetitia s’est investie dans « Demain » dès janvier et a rapidement été chargée de la responsabilité temporaire d’un des groupes de travail. Elle apprécie particulièrement cette absence de hiérarchie :

« Chacun a une voix, une parole. C’est génial ! C’est vraiment l’anti-entreprise. Pour moi, la coopérative est le modèle idéal d’organisation : ça investit les gens, ça responsabilise. »

Des membres présentent le projet lors d’une réunion d’information. @LP/Rue89Lyon

Après avoir traversé un burn out, Maryline, aujourd’hui ambassadrice du projet, savoure elle aussi cette découverte :

« Les rapports humains sont très différents de ceux du monde du travail. D’un côté c’est plus exigeant car ce sont des relations qui ne sont pas encadrées et en même temps ça pousse à plus de tolérance car on apprend à s’écouter les uns les autres. A titre personnel, ça me fait le plus grand bien. »

« Je m’énerve moins toute seule derrière ma télé »

Martial, qui nourrit son travail de chorégraphe de recherches sur l’organisation de la société, trouve un grand intérêt dans cette expérience collective :

« Ce projet me nourrit à travers des rencontres très riches au niveau humain. Je ne fréquente plus les supermarchés alors je ne le fais pas par intérêt personnel. Je le fais parce que cette expérience collective de participation et d’émancipation me passionne. Chacun vient pour des raisons différentes et apporte au projet ce qui lui semble important. C’est ce qui fait la richesse de cette expérience. »

Si les profils sont assez diversifiés, en définitive, tous se retrouvent autour de valeurs communes. « Et c’est quelque chose d’assez rare », relève Laetitia :

« Même dans mon entourage, finalement, il n’y a pas beaucoup de personnes avec qui je partage mes valeurs. Ici, c’est un peu comme une grande famille, une communauté. Pour beaucoup d’entre nous c’est un souffle, un temps où on s’écoute, où on parle de choses qui nous tiennent à cœur. »

Maryline se sent même changée depuis qu’elle fréquente les bénévoles de « Demain »:

« Depuis que je suis engagée, j’ai beaucoup moins l’impression de m’énerver toute seule en suivant la politique derrière ma TV. Je rencontre des gens qui partagent mes valeurs, parlent bien manger, éthique, permaculture, etc. Et je me dis que la société n’est pas parfaite mais qu’au moins on essaie de participer pour changer les choses. »

Les membres de « Demain » le promettent tous en cœur : il faudra faire perdurer cette philosophie lorsque le supermarché sera ouvert. Plus qu’un simple magasin, il se donne pour vaste objectif de devenir un « lieu de vie citoyenne, qui rayonne », comme l’affirme Adrien.

En effet, en plus des allées et du stock, le groupe aimerait y adosser un journal mais aussi des salles dans lesquelles pourraient être organisés des ateliers participatifs, des conférences, des échanges…

Et ainsi continuer d’alimenter cette communauté de valeur, espère Matthieu :

« Avec Demain, on apprend. À la fois à bien manger mais aussi à mieux vivre ensemble. J’aimerais que ça soit un lieu bouillonnant, où on réfléchisse tous ensemble. Je ne vois pas du tout ce projet comme mon bébé. L’idée c’est que tout le monde se l’approprie et qu’il appartienne à tous. Je suis assez bluffé de la force collective qui émerge du groupe qui est en train de se former.  »

Fin février, des porteurs de projet venus de toute la France se sont réunis à Paris et ont visité « La Louve ». ©DR

Le spot idéal pour accueillir les bonnes volontés n’était pas encore trouvé au moment où l’on a rencontré les porteurs du projet. Nécessairement grand et bien placé, donc pas facile à dégotter.

Quant au choix des producteurs, le groupe chargé de la question s’est tout juste structuré pour les démarcher. Une réunion d’information aura lieu le 12 septembre prochain, à la Maison de l’Environnement (Lyon 7è).

 

Partager cet article