Cultures 

C’est bien beau d’être artiste #29 : Ememem, carreleur lyonnais qui rend le trottoir poétique

actualisé le 20/07/2017 à 12h17

C’est bien beau d’être artiste / Il signe ses mails avec un « Très bon bitume à toi ». C’est qu’Ememem, il le connaît bien, le trottoir. Cet artiste flacke les rues et les trottoirs de Lyon. Un trou dans le bitume, un bout de trottoir arraché : Ememem le soigne, le panse en carrelant ladite brèche.

Son carrelage épouse la forme de la blessure et rend ce petit bout d’urbanité vraiment beau, tout comme votre marche (vers le boulot, vers la boulangerie ou vers chez Tata), qui jusque là n’avait peut-être rien de passionnante.

S’il faut chercher quelques points d’éclairage, on citera Banksy pour la dimension évidente d’art urbain et de mystère autour du personnage : Ememem ne veut pas (pour le moment) que l’on connaisse sa véritable identité et préfère communiquer par mail.

On pense aussi à Spencer Tunick pour la performance in situ (mais sur cette référence, il y a eu un petit échange particulier avec l’artiste, dans l’interview que vous vous apprêtez à lire).

Ou encore à Ernest Pignon Ernest.

Pour ce qui est d’Ememem, il s’est lancé dans ses opérations de maçonnerie artistique sans grand calcul, après avoir vu une flaque devant son atelier. Il explique avoir « laissé parler » ses mains.

« Avant même d’y avoir réfléchi, le premier flacking était né. 1,9 kilos, 70 centimètres, et toujours en excellente santé malgré le camion poubelle qui l’écrase chaque matin », dit-il.

Ememem s’est ainsi plié au jeu de l’interview Orgueil et Préjugés, en mode tutoiement. On a un peu rallongé l’entretien pour l’occasion parce que c’est un plaisir de l’entendre (par écrit).

© DD/Rue89Lyon.

© DD/Rue89Lyon.

Rue89Lyon : Y a-t-il un but caché à ces créations ?

Ememem : Devenir riche, être connu, et investir dans un paradis fiscal.

De quel matériel as-tu besoin pour les créer ? Fais-tu de la récup’ de carrelages ?

J’essaye de récupérer tout ce que je peux. J’aime vraiment l’idée de pouvoir faire renaitre les choses, les réinventer. On jette tellement tout tout le temps… Question matériel, je pense que n’importe quoi peut se prêter au flacking, avec la bonne technique. J’essaye plusieurs trucs, je privilégie la faïence pour l’instant car j’adore le décalage qu’elle apporte en sortant de l’espace privé de la salle de bain par exemple. Mais j’aime travailler avec tous les matériaux.

Bientôt le spaghetti flacking !

Combien de temps te demande un flacking en général ?

C’est en plusieurs étapes. On oscille entre cinq minutes et trois jours. En général. Ça dépend surtout de ma bipolarité. Vous savez, un moment je suis sûr de moi, un moment j’ai plein de doutes, un moment je suis sûr de moi, un moment j’ai plein de doutes, un moment je suis sûr de moi, un moment j’ai plein de doutes, un moment je suis sûr de moi…

C’est chiant pour mon entourage, mais dans la créa, ça marche nickel.

C’était bien comme réponse ?

Tu appelles ta pratique le « flacking », que cela signifie-t-il ?

C’est un mot que m’a suggéré un très cher ami, un grand réalisateur. Le Tarentino Lyonnais (véridique). Moi je parlais de flaque artistique. Lui, il a su rendre le vocable plus fun et dynamique (il a voté Macron). J’aime bien l’idée qu’on puisse inventer des mots, et j’aime bien garder la racine du mot flaque. C’est beau le mot « flaque ». C’est beau de sauter dedans à pieds joints. Merci mon Quentin.

Travailles-tu souvent de nuit ?

Essentiellement oui. Pour l’ambiance, la lumière des réverbères, et le côté Zorro… Je développe une vraie intimité avec mes flackings. On se paie de longues conversations pendant toute la durée des opérations. J’aime bien leur murmurer des mots doux, et ils me racontent leurs histoires de trottoir. Il m’est arrivé d’œuvrer en plein jour (Madrid, Paris) quand les circonstances l’exigent. Mais j’évite.

As-tu déjà rencontré des soucis avec la police, ou des passants ?

J’ai surtout droit à des câlins ou à des mots gentils, même de la police ! Si si ! Récemment, des képis m’ont même levé le pouce ;).

Et une fois, à Montmarte, un gros agent est venu avec sa grosse voix me demander ce que je faisais. Bon, c’était en plein jour, sur l’esplanade du Sacré Cœur… Il avait quelques raisons de faire l’intimidant. Quand je lui ai expliqué que je rafistolais juste un trou, il m’a quand même sermonné parce que « on fait pas tout ce qu’on veut où on veut tout de même », puis après un silence de cinq minutes, il m’a laissé là avec mon attirail.

Il était devenu mon complice et je crois que ça lui a plu.

Tu ne flackes donc pas uniquement à Lyon ?

Non, comme je le disais avant, je suis passé à Montmartre et ailleurs à Paris, Madrid, Turin, Gênes, dans des petites villes françaises ou européennes, en fait, je flacke partout dès que j’en ai l’occasion. C’est obsessionnel. Toujours relou pour ceux qui m’accompagnent !

Mais Lyon reste mon terrain d’expérience privilégié. C’est là que j’ai mon atelier et j’adore cette ville, toutes les ambiances, les reliefs, et le goudron sur les trottoirs ! Toutes les villes n’en offrent pas autant.

Ma rédac chef compare ton boulot à celui de Spencer Tunick. Tu en penses quoi ? Y a-t-il d’autres artistes qui t’inspirent ?

C’est qui son dealer ? Parce que si elle voit des gens à poil dans mes flackings, merde, je veux les voir aussi ! (Blague à part, je suis très flatté car j’adore cet artiste et ces instal’, et je serais curieux de mieux comprendre le rapprochement qu’elle fait entre nous).

[Coucou Ememem, c’est la rédac chef en question. Ma réponse : avant que son projet ne devienne de grosses opérations artistico-militaires avec des gens massés dans des zones sécurisées par les forces de l’ordre, Spencer Tunick a fait à ses débuts ses photos de gens nus dans les rues de New-York de façon beaucoup plus sauvage. NDLR]

Je m’inspire de tout ce et tous ceux qui m’entourent. Ha ! « Quelle banalité » me dit mon cerveau droit !

Quand je t’avais contacté la dernière fois, tu m’avais dit être en train de travailler pour une commune. Où ça en est ? Tu as d’autres projets à venir ?

J’étais en discussion autour de projets et tout se passait bien jusqu’à ce que le maire me demande combien je prenais au mètre carré. Je me suis offensé. Maintenant je fais des projets avec une autre commune. Plus grande. Nanananère.

On va maintenant passer au questionnaire « Orgueil et préjugés ». Quel a été ton premier geste artistique ?

Vers onze ou douze ans, en colo, j’étais surnommé du nom d’un héros de dessin animé qui cartonnait à la télé. Le dernier jour, alors que 200 gamins de la cantine scandaient mon surnom, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai flacké ma timidité, je suis rentré dans le jeu et j’ai fait de mon mieux pour interpréter le personnage.

Bondissant de table en table, j’ai fait un spectacle hallucinant et j’ai fini sous les applaudissements surexcités de mes camarades. Bluffés. Je considère cet épisode comme ma première mise en scène, mon premier rapport au spectacle, et à l’art en général. C’est là que j’ai découvert le formidable pouvoir que crée l’inattendu. C’était le début de l’exploration de mes possibilités.

Quelle pratique artistique trouves-tu intolérable ?

La nage synchronisée. Toutes ces mêmes cuisses qui font irruption à droite, à gauche… Un scandale.

Quelle est pour toi la plus grosse arnaque artistique ?

Juste entre nous, il y a un mec, un artiste photographe, qui met tous les gens à poil et accumule les corps dans des mises en scène chelou. Tu connais ?

Je vais citer un lyonnais, auteur d’une des plus grandes arnaques artistiques de notre époque et véritable génie : Guy Ribes. J’ai beaucoup de sympathie pour ce qu’il a fait et une grande admiration pour sa compréhension de la matière picturale.

Ton pire souvenir pendant la réalisation d’un flacking ou dans ta vie d’artiste en général ?

Un flacking d’hiver à Paris, sous -8° quai des Tuileries. Impossible de poser quoi que ce soit car tout gelait au moindre contact au sol ! J’ai fini au chalumeau pour réchauffer le trottoir et terminer la pose… et j’ai failli perdre un orteil.

Avec lequel de tes parents penses-tu avoir un problème ?

Alors, pendant des années, j’en ai vraiment voulu à mon père de ne jamais m’avoir laissé sortir avec les autres gamins du voisinage pendant les soirées d’été. J’ai très récemment appris que c’était en fait de ma mère que venait la terrible restriction. Mon père était juste émissaire. Pardon papa. Ha ! ça fait du bien d’en parler !

A quelle personnalité politique pourrais-tu dédier une de tes créations ?

C’est pas trop mon truc, mais je pourrais dédier une création à celui ou celle qui remettrait un peu de lumière et de poésie dans nos intérêts communs… Un genre de Jaurès des temps modernes. Je guette l’arrivée du messie.

Le dernier produit culturel consommé/acheté/emprunté ?

Un très beau bouquin sur l’œuvre de Beckmann offert par mon cerveau gauche. (Mais en toute vérité, le tout dernier dernier, c’est ‘Vahiana’, vu ce soir avec mon fils… Est-ce que ça compte comme produit culturel ?)

As-tu déjà sacrifié ton art pour de l’argent ?

J’ai pas encore baissé mon froc mais quand l’occasion se présentera…

Un projet à venir, un nouveau chantier, c’est : 1/ pour se refaire une santé financière, 
2/ pour montrer que tu es (toujours) en vie, 3/ pour prouver à un plan drague que tu es artiste contemporain ?

3 / le truc avec le plan drague mais je suis pas contre me faire une santé financière… ça m’aidera sur le plan drague.

Et sinon, tu comptes faire un « vrai métier » un jour ?

Ho, on dirait ma grand-mère ! Quand je serai grand, je ferai le trottoir…

Propos recueillis par Anne Rivière

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L'AUTEUR
Anne Rivière, avec Dalya Daoud
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