Cultures  L'anti-Routard de Lyon 

Sous la colline de la Croix-Rousse, le mystère des arêtes de poisson refait surface

actualisé le 30/05/2017 à 09h56

Sous la colline de la Croix Rousse, des souterrains baptisés les “arêtes de poisson” par la ville de Lyon suscitent l’intérêt croissant de la population. Longtemps ignorés, le mystère qui entoure leur origine alimente depuis quelques années les fantasmes. Alors qu’ils présentent un intérêt touristique indéniable, aucun projet d’aménagement n’est à l’ordre du jour.

 

Des puits de 9 mètres relient les niveaux. © L’énigme des Arêtes de Poisson

Mi-février, la petite salle nichée dans une ruelle du Vieux Lyon affiche complet. Au programme : le mystère des arêtes de poisson, souterrains énigmatiques de la ville. Depuis le début de l’année, plusieurs conférences ont eu lieu sur le thème, provoquant toujours le même attrait.

Des listes d’attente sont même créées d’une conférence à l’autre afin de réserver à l’avance. C’est que les places sont précieuses.

Dans la salle aux allures de planque secrète, le public – étudiants en archéologie, retraités passionnés ou habitants curieux – viennent y écouter un orateur hors pair : Walid Nazim.

“ Quand vous entrez dans les souterrains, vous vous sentez dans les arcanes de l’histoire. Ce sont plus que de simples galeries, ce sont de véritables pyramides souterraines. A mon sens, on a là la huitième merveille du monde”.

Sans demi-mesure, l’auteur de L’énigme des arêtes de Poisson a passé dix ans à explorer ces-dernières. Nommés ainsi par le service archéologie de la ville de Lyon du fait de leur structure – une colonne vertébrale rectiligne composée de puits, depuis laquelle se détachent, symétriques et réparties de chaque côté, 32 galeries latérales – les souterrains regorgent de mystère. Car aujourd’hui, si plusieurs théories s’affrontent quant à leur origine, personne ne sait dire avec certitude quand ni pourquoi ont été créées les arêtes de poisson, à commencer par les services de la Ville.

Versions retoquées de la Ville de Lyon

“ On ne sait absolument pas à quoi servaient ces souterrains”, confirme Anne Pariente, la directrice du service archéologie de la ville de Lyon. “Des galeries aussi étonnantes, on en trouve au Proche-Orient, mais de cette structure là, nulle part”.

Un plan des arêtes. ©L’énigme des Arêtes de Poisson de Walid Nazim

Officiellement, les souterrains également appelés « réseau des Fantasques » du fait de leur emplacement à Lyon, sont découverts complètement par hasard, en 1959. C’est en tous cas la date officielle fournie par la Ville. A l’époque, une équipe technique est dépêchée sous terre suite à un effondrement dans la rue des fantasques, dans le premier arrondissement. Ils tombent alors sur deux kilomètres de souterrains, inconnus des archives jusque là.

Pourtant, il faut attendre 2008 avant qu’un premier rapport soit établi. Dans les années 1960 en effet, les galeries sont bétonnées par endroits pour raisons de sécurité, et les 5m3 d’ossements alors découverts disparaissent, probablement nettoyés.

Près de 50 ans plus tard, le percement du second tunnel sous la Croix-Rousse repousse les services d’archéologie à s’intéresser au réseau souterrain. Comme lors de tout aménagement ou construction publique ou privée, un diagnostic préventif doit-être réalisé sur le terrain concerné pour vérifier qu’il ne contienne pas de vestiges archéologiques ou des traces d’anciennes occupations humaines.

“A ce moment, ne trouvant rien sur la construction des galeries en question et n’ayant pas de moyen de les dater au moment où nous écrivions les lignes du rapport, nous avons opté pour la thèse d’un réseau militaire”, explique alors Anne Pariente. “Il faut savoir que les missions d’archéologie préventives se font dans un temps et un espace très cadré”.

Le seul élément qui permette aux équipes de se prononcer sur une origine militaire tient alors à la présence de la citadelle Saint Sébastien (aujourd’hui disparue), elle-même construite au 16e siècle sur la volonté du roi pour surveiller la population lyonnaise.

“Il reste quelques plans, qui semblent montrer que la partie nord des arêtes de poisson était exactement parallèle aux murs de la citadelle. Cherchant une explication à peu près rationnelle, nous avions déterminé que ces mystérieux souterrains pouvaient s’expliquer par leur rattachement à la mise en place d’un ouvrage militaire”.

Un faisceau d’indices suffisant ?

Mais cette première thèse est loin de convaincre tout le monde. Elle est rapidement invalidée car archéologues et spécialistes remettent en cause le peu de preuves qu’offre l’explication militaire.

Des analyses complémentaires à partir de charbon de bois prélevés en plusieurs points des galeries sont donc menées, avec une datation au carbone 14 – technique utilisée fréquemment en archéologie. Selon les dires de la Ville de Lyon, toutes convergent : “les galeries dateraient de l’époque antique”.

“Nous étions nous mêmes étonnés, reconnaît Anne Pariente, car on ne savait pas que le calcaire doré qui avait servi à la construction avait été utilisé à l’époque antique. Mais nous avons désormais un faisceau d’indices qui montre qu’il y a pu avoir une exploitation à l’époque antique de carrières situées au sud de Mâcon, pour la maçonnerie des arêtes de poisson”.

Faisceau d’indices, explications historiquement possibles, aucune théorie n’est toutefois affirmée avec certitude. D’autant que la ville évite de communiquer sur ses trouvailles et que  la fonction originelle des souterrains, aujourd’hui reconvertis en réseau de drainage, reste inconnue.

La thèse du complot séduit les lyonnais

Face au mystère, d’autres théories se sont développées, la plus médiatisée étant celle de Walid Nazim. Séduisante, aux teintes complotistes, elle conteste les arguments de la ville – qui ne se prive pas d’en faire de même avec ceux de l’auteur.

Passionné par les lieux cachés, c’est lors d’une balade clandestine que le lyonnais de 37 ans tombe sur les arêtes, à 30 mètres sous terre. D’abord fasciné par la beauté de l’endroit, il se lance dans une véritable enquête pour en comprendre l’existence.

“On est devant un site unique au monde et dont la structure géométrique extrêmement minutieuse suggère qu’elle a été bâtie sur plan, ce qui est très rare pour un souterrain”.

A ses yeux, il est inconcevable de ne pas avoir cherché davantage à percer le mystère :

“Il y a sinon une omerta du moins une amnésie de la part des services de la ville quant à la découverte des arêtes. Les archives ne comptent aucune photo de la découverte en 1959, et le premier diagnostic date d’un demi-siècle plus tard. En somme, c’est un site qui a tout de suite été incompris”.

Assumant la tendance conspirationniste de ses propos, Walid Nazim reste persuadé qu’il y a plus à comprendre et réfute l’argument du seul manque de temps. D’autant que les arêtes de poisson ne constituent que la partie centrale d’un immense réseau.

Selon l’écrivain, le réseau composé de deux galeries parallèles et parfaitement identiques s’étend jusqu’à Miribel, à 18 kilomètres de Lyon. Une façon d’expliquer sa thèse, selon laquelle les arêtes seraient liées à l’Ordre du Temple, un ordre religieux et militaire issu de la chevalerie chrétienne du Moyen Âge.

“L’Antiquité me parait inconcevable parce que tout ce qui est gallo-romain on connait très bien à Lyon, et c’est sans commune mesure avec l’architecture des arêtes. Ma théorie, c’est que ce réseau a été construit au 13è siècle, à l’époque où la Croix Rousse appartenait au seigneur de Miribel et grand maître de l’ordre du Temple, Guillaume de Beaujeu”.

Les pierres rouges présentes dans l’une des 32 arêtes. ©L’énigme des Arêtes de Poisson

Façonnées par les compagnons du devoir, les arêtes auraient ainsi permis de stocker du matériel. Pour Walid Nazim, cette thèse est aujourd’hui la plus cohérente, qu’il recoupe comme il peut :

“Il y a un seul endroit au monde ou l’on trouve deux galeries identiques, c’est à Saint Jean d’Acre, où siégeait également De Beaujeu”.

Une histoire séduisante, d’autant qu’elle est narrée par un orateur de talent. De nombreux lyonnais adhèrent d’ailleurs à la version de celui qui se promène dans les rues de Lyon le caddie chargé de sa pile de romans. Mais du côté de la ville de Lyon, on reste sceptique :

“Le mystère ouvre la porte à l’imagination mais pas forcément à la certitude scientifique. Je ne sais pas sur quelles données factuelles s’appuie Walid Nazim. Si je n’adhère pas à sa thèse, elle a le mérite d’être communiquée au public ce que nous avons sûrement eu tort de ne pas faire assez, assume la directrice du service archéologique de la Ville.

“C’est un échafaudage d’idées intéressantes et forcément plus séduisantes que de reconnaître notre ignorance quant à la fonction des souterrains”.

Un intérêt touristique indéniable

Le service archéologique de la ville se défend par ailleurs contre les attaques de l’écrivain en rappelant que plusieurs découvertes partielles de la structure avaient été faites depuis le 19è siècle, sans pour autant réaliser l’ampleur des souterrains en tant que réseau uniforme :

« On sait notamment par un ouvrage rédigé par François Artaud qui était le premier archéologue institutionnel de Lyon qu’il a fait au moins une visite dans la colonne vertébrale inférieure des arêtes, mais sans réussir à identifier lui non plus l’extension du réseau ; ensuite au 20è siècle on sait que l’extension nord a été visitée à partir de caves de maisons proches de la rue des Fantasques. Au moment du percement du premier tunnel dans les années 40, là aussi, il y a eu interception avec une partie des arêtes basses… »

La Ville de Lyon ne se serait donc pas rendue compte de la valeur archéologique du site avant 2008. Depuis cette date, d’autres passionnés que Walid Nazim sont venus surfer sur le mystère. Jean-Luc Chavent, conteur de rue et spécialiste des souterrains lyonnais, organisait fin 2016 un dernier cycle de conférences intitulé « les entrailles de Lyon », et centré principalement sur l’absence d’explication entourant l’origine des arêtes de poisson.

Regrettant que Lyon, à contrario de Marseille ou Paris, n’ouvre ses souterrains aux badauds – lyonnais ou touristes – il déclarait en 2012 espérer voir les arêtes de poisson ouvertes au public « d’ici 2014 ».

Un point de vue partagé par Damien Beaufils, chef de projet de l’agence Urban Project, en charge de la rénovation de l’Eglise Saint-Bernard, sous laquelle aboutit une partie des galeries souterraines :

« Pour nous il y aurait une véritable potentialité touristique si on pouvait relier ces souterrains à l’Eglise, à son histoire, et les faire visiter ».

Mais en tant que propriétaires provisoires de l’Eglise – pour une durée de 60 ans, la Ville restant officiellement propriétaire du lieu – l’équipe de rénovation n’a actuellement aucun droit sur les sous-sols publics.

« Ça me semble compliqué d’exploiter le site sans une volonté politique forte », regrette Damien Beaufils.

En effet, depuis 1989, l’accès aux galeries est interdit au public. Un arrêté pris pour « raison de sécurité » suite à l’éboulement d’une partie du réseau.

La volonté occulte qui proviendrait des arcanes du pouvoir lyonnais de « cacher ces souterrains », complètement loufoques alors ? Elle est surtout moins séduisante que la thèse de Walid Nazim, le mystère qui entoure les arêtes de poisson semblant davantage soulever un problème de fond d’ordre économique et législatif : celui de l’archéologie préventive.

« Aujourd’hui, ces actions prennent pratiquement tout le temps des archéologues en France, explique Jérôme Bouchet, conservateur du patrimoine diocésain à Annecy. Pour lancer des projets d’envergure détachés des grand chantiers immobiliers, les services doivent pouvoir prouver en amont qu’ils ont des pistes et des chances de trouver quelque chose. Sinon, ils n’obtiennent pas de financements spécifiques ».

D’autant qu’à Lyon, les projets immobiliers ont le vent en poupe et occupent donc l’intégralité des équipes d’archéologues.

« Ces dernières années, la ville n’a pas subi de baisse d’activité en termes de constructions immobilières. C’est une bonne nouvelle, mais on est sans cesse pris par les chantiers », corrobore Anne Pariente.

Pour asseoir les interprétations dégagées par ses équipes, la directrice du service d’archéologie avoue toutefois espérer pouvoir poursuivre les travaux ces prochaines années.

Pourtant, cinquante ans après leur première découverte officielle et avec pour seul appui un faisceau d’indices clairsemé et diverses thèses encore critiquées, les arêtes de poisson semblent encore loin de réunir les conditions suffisantes au lancement d’un projet à long terme.

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