Environnement 

Les fermes urbaines : cultiver à la verticale pour nourrir Lyon ?

actualisé le 07/04/2017 à 16h44

Culture hors-sol et serre verticale. Deux expériences sont en cours à Lyon. Ces nouveaux modes d’agriculture sont-ils la solution pour permettre une production suffisante en milieu urbain ?

On ne parle pas ici de charmantes bâtisses de campagne entourées de champs, avec quelques poules caquetant dans le chemin, coincées entre deux tours d’immeubles.

Ce sont des espaces clos où les salades poussent verticalement et les herbes aromatiques s’épanouissent sous des lumières artificielles.

Au bord du périph’, les formes de l’agriculture urbaine

À Ecully, près de l’autoroute A6, s’étendent 8 hectares de terre sur lesquels poussent des arbres, herbes, légumes bio. Un Eden agricole à quelques centaines de mètres de Lyon. Une fois passé le portail de l’entrée nord, le doux ronronnement d’un tracteur nous accueille : pas de doute, c’est la campagne, ou presque.

Ferme de l’Abbé Rozier, Ecully. ©AF/Rue89Lyon

Ici, plusieurs acteurs se partagent les lieux et illustrent à eux seuls les diverses forment que peut revêtir l’agriculture urbaine.

Tout d’abord, la Ferme de l’Abbé Rozier cultive les sols, à l’extérieur et sous serre. Ce projet, porté par le Centre de Formation et de Promotion Horticole, permet notamment l’insertion sociale grâce au partenariat avec Aiden Chantiers. Maraîchage bio, vente directe sont au programme.

Le lieu sert aussi de terrain pédagogique. Les élèves viennent repérer les espèces et des activités avec le public sont organisées. C’est un espace de mise en pratique.

À côté, une ferme-pilote, au statut d’expérimentation, a vu le jour en complément de cette activité d’agriculture traditionnelle (à ceci près qu’elle est réalisée en milieu urbain).

Substrat et solutions nutritives à la place de la terre

L’entreprise Refarmers a été fondée il y a deux ans par Eric Dargent, ancien salarié du WWF. La ferme-pilote, la Petite Ferme du Grand Lyon, se donne pour objectif de développer une polyculture « intégrée circulaire » hors-sol et à petite échelle, du fait de la contrainte de l’espace.

La polyculture permet de proposer un grand nombre de produits. La partie « intégration » tient au fait que des produits de cette polyculture sont les maillons de la chaîne de production : les déchets des uns peuvent devenir des nutriments pour d’autres. Enfin, la « circularité » réside dans la reprise de déchets organiques en ville : les déchets n’en sont donc plus… un système sur lequel travaille aussi Refarmers, dans le cadre du projet européen Horizon 2020.

Le modèle de la petite ferme-pilote d’Écully fonctionne par hydroponie (culture sur un substrat neutre, irrigué par des solutions nutritives), notamment via la technologie Zip Grow importée des Etats-Unis.

C’est cette installation, développée par l’entreprise américaine BrightAgrotech, que Refarmers exporte aujourd’hui dans plusieurs villes européennes, avec une cinquantaine de clients.

Roquette, ciboulette et autres plantes poussent sur cette installation Zip Grow. ©AF/Rue89Lyon

À la manière des métropoles qui concentrent les habitants dans des immeubles toujours plus hauts, le modèle Zip Grow permet la pousse d’herbes et légumes à feuilles de façon verticale. Pas de label bio malgré l’absence de pesticides : le hors-sol ne peut pas (encore) en bénéficier.

Ici, ciboulette, cerfeuil et autres roquettes se déploient sagement dans une mousse artificielle qui filtre les matières organiques. Les plantes s’enracinent dans ce « media » et croissent ensuite de façon perpendiculaire au sol, et en hauteur, avec un éclairage naturel optimisé par la verticalité. L’atout: un rendement multiplié par 2 ou 3, en comparaison d’une culture au sol conventionnelle.

Une niche plutôt mal vue

Les plantes attendent de rejoindre les plats de restaurateurs lyonnais qui viennent s’approvisionner dans la serre, comme le souligne Eric Dargent :

« Qualité et fraîcheur, c’est cela qu’ils recherchent. L’agriculture urbaine ne nourrira pas les villes comme Lyon, ce qui compte, c’est la production de niche. En l’occurrence, ici, nos herbes fraîches. »

L’agriculture urbaine sera-t-elle la production agricole de demain ? Difficile pour l’heure d’imaginer de grandes villes comme Lyon autosuffisantes avec ces techniques. Parmi les premiers obstacles : le manque de foncier et son prix.

Pour contourner cette difficulté, les techniques de culture verticale ou l’utilisation d’espaces encore inutilisés comme les toits se multiplient.

Christine Aubry est ingénieur de recherche à l’INRA. Elle est responsable d’une équipe de recherche sur l’agriculture urbaine à AgroParisTech. Selon elle, les volumes de production potentiels ne sont pas suffisants mais pas forcément anecdotiques. Exemple : l’idée de faire du maraîchage sur les toits de Paris.

« Ce qu’on a pu montrer à l’INRA, c’est qu’on peut produire entre 5 et 8 kilos de légumes par m2 sur un toit productif en plein air ou dans des jardins associatifs urbains. Il est clair qu’on est très loin de l’autosuffisance maraîchère en ville ! Mais le potentiel de production urbaine n’est pas pour autant négligeable, surtout en ce qui concerne les populations les plus vulnérables », expliquait-elle à MidiOnze.

Si les expérimentations se multiplient, elles restent encore peu soutenues par les pouvoirs publics et mal perçues par le monde agricole.

Eric Dargent de Refarmers le confirme. Il n’a pas reçu d’aides des collectivités pour monter son projet. Pour lui, le monde agricole demeure très conservateur, et toute expérimentation ne bénéficie pas forcément de bienveillance :

« D’un côté, la FNSEA, les grandes exploitations, voient ce type de culture comme un gadget, inutile. Les autres, à tendance Confédération paysanne, gardiens de la terre, perçoivent la culture hors-sol comme une aberration. »

Cela ne l’empêche pas de continuer ses recherches. Il développe en ce moment les « ZipFarms », un système de culture verticale « indoor », avec des LED pour lumière.

La culture verticale, le fantasme de l’agriculture urbaine ?


Des « fermes verticales » au Musée des Confluences
Le musée diffuse ce samedi le documentaire de Benoit Laborde « Les villes du futur : les fermes verticales ». La projection sera suivie d’une discussion sur le sujet avec notamment Christine Aubry, ingénieure de recherche, responsable de l’équipe de recherche agricultures urbaines, INRA/ AgroParis Tech. >> Toutes les infos ici

La culture verticale est une idée qui agite depuis plusieurs années chercheurs, agronomes et architectes. Pour certains, elle serait la solution pour produire en ville en grande quantité. Le chercheur américain Dickson Despommier imagine ainsi des tours exclusivement destinées à l’activité agricoles pour couvrir les besoins de villes de plus en plus peuplées.

Christine Aubry, confiait aux Echos ses doutes sur ces modèles :

« Il est heureux que des gens comme Dickson Despommier existent. Il ne faut en revanche pas prendre leur démonstration au pied de la lettre car leur modèle est très spéculatif. »

Pour l’heure, l’agriculture urbaine qui se développe notamment dans les fermes urbaines ne peut répondre à tous les besoins.

Comme le souligne Marion Guillou, présidente d’Agreenium, institut français de coopération en agro-sciences, les nouvelles techniques des fermes urbaines peuvent produire des légumes et des fruits « mais pas les ressources principales nécessaires à l’alimentation humaine que sont le riz, le blé ou encore le maïs. »

« On produit dix fois plus que l’agriculture classique »

Le projet Zipfarms, développé par Eric Dargent à Ecully, fait écho à la technologie développé par la Ferme Urbaine de Lyon, pourtant d’une autre ampleur. Philippe Audubert, le président, décrit ainsi son modèle :

« Nous faisons de la production végétale technologique, de la haute productivité en milieu fermé. C’est un système semi-stérile qui permet de contrôler tous les paramètres de la plante. Un milieu stable qui bénéficie de la meilleure heure à la meilleure saison. »

C’est une démarche aux accents futuristes, développée sur le campus de la Doua à Villeurbanne. Elle vise à expérimenter une culture soutenable dans un environnement urbain appelé à se peupler encore davantage.

Ici, l’homme s’émancipe donc de la nature et de ses contraintes, que ce soit le sol, ou le climat. Tout est réglable, ajustable grâce à la technologie, de la lumière à la température.

Adieu les mains dans la terre et l’odeur de fumier, bonjour la robotique! Ce sont en effet des robots qui œuvrent dans la Ferme Urbaine Lyonnaise, pour un espace préservé. Pas question de polluer les plantes.

« On produit ainsi dix fois plus que l’agriculture conventionnelle, avec des plantes qui grandissent deux fois plus vite. Moins d’eau, davantage de molécules. On privilégie la qualité pour la santé, la traçabilité. C’est une version industrielle de l’agriculture. »

Fraises, poivrons, tomates, poussent sans pesticides dans l’espace pilote de l’INSA, sur 50m2, avant un développement à échelle plus importante.

Ferme Urbaine Lyonnaise / ©FUL

Ferme Urbaine Lyonnaise / © FUL

Des fruits qui poussent à la lumière des LED, est-ce bien écologique ?

Tout cela doit bien avoir un coût?

« Il faut cinq à sept ans pour un retour sur investissement. Il faut comparer le coût de départ à la quantité produite… et pour ce qui est du consommateur, les prix seront alignés sur le bio. »

Quid de l’énergie consommée? Des LED, des robots… pas très écologique, tout ça?

« Mais c’est une production locale… pas besoin de transporter des fruits et légumes produits à l’autre bout du monde. On économise l’énergie du camion, du bateau. »

L’argument du local revient souvent. Le coût de l’électricité nécessaire à la photosynthèse des plants est moindre ou équivalent à celui de la logistique des grands circuits de distribution. Or, dans le cas de certains produits, les filières en circuits courts ne sont pas nécessairement moins consommatrices d’énergies fossiles que celles acheminant les mêmes produits sur une longue distance. Les recherches d’Elmar Schlich l’ont notamment montré.

Pour Christine Aubry, pour concrétiser l’avantage comparatif il faut parvenir « mutualiser l’offre des producteurs » et « optimiser les déplacements des consommateurs pour limiter les coûts ».

« Faire venir cinquante voitures pour chercher un petit panier bio n’est pas forcément très pertinent sur le plan énergétique, et il serait judicieux de s’inspirer des filières longues pour optimiser cela », indiquait-elle ainsi à MidiOnze.

Malgré tout, Philippe Audubert, président de la Ferme Urbaine de Lyon, voit dans les innovations des fermes urbaines et notamment la sienne une véritable solution ».

Ces nouveaux modes de production alimentaire pourraient selon lui être bénéfiques pour les pays à fortes contraintes climatiques. De même, les laboratoires peuvent trouver une utilité dans cette production pour cultiver des végétaux « purs » pour les cosmétiques, ou en pharmacie.

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L'AUTEUR
Alice Forges et Bertrand Enjalbal
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