Ici et ailleurs
Décortiquer les problématiques de la région lyonnaise, en regardant ce qui se passe plus loin.
A la une  Blogs  Ici et ailleurs 

La politique agricole commune, cette connerie française

Six candidats à la présidentielle sont annoncés ce jeudi au congrès de la FNSEA, le principal syndicat agricole. On parlera politique agricole commune (PAC).

Le nombre de fermes en difficulté augmente encore. Un agriculteur se suicide tous les deux jours en France. La course à la productivité empoisonne la terre et nos assiettes. Pourtant l’agriculture est tellement subventionnée qu’elle est devenue un secteur parapublic : elle occupe une place dix fois plus importante dans le budget de l’Europe que dans la population.

Et la France y consacre même près de deux-tiers de l’argent qu’elle reçoit de l’UE, via la politique agricole commune (PAC).

Voici comment s’est cristallisée une politique absurde, au profit d’un secteur trop lourdement soutenu pour être aussi malade.

La maladie génétique de l’Union Européenne


La PAC : le principal budget européen  
38% du budget européen est consacré aux aides agricoles
La France reçoit 12,89 milliards d’euros de l’UE… dont 9,1 milliards (71%) consacrés à l’agriculture
– 20% de fermes en Europe, entre 2007 et 2013
1331 exploitations en redressement ou en liquidation en France (+4% par rapport à 2015)

La politique agricole commune fait partie de l’ADN de l’Europe, c’est son gêne défaillant. Prévue dès le Traité de Rome, elle voit le jour en 1962. Son premier enjeu est stratégique : assurer l’indépendance alimentaire de l’Europe.

L’immigration européenne et nord-africaine était à son apogée. Les baby-boomers approchaient de l’âge adulte et il fallait accueillir deux millions de rapatriés d’Algérie, avec des ressources réduites par la décolonisation. Bref, il y avait des bouches à nourrir. Ce n’était pas un enjeu marginal : à ses débuts, la PAC pesait environ 70% du budget de l’Europe.

Pour la France, le grenier à grains des pays fondateurs, c’était l’occasion de drainer une partie du rebond économique de l’Allemagne, en compensation de l’annulation de sa dette neuf ans plus tôt. Cette petite revanche a inoculé une dépendance économique toxique de la France vis-à-vis des aides agricoles, qui vont en faire le pays le plus réticent aux évolutions de la PAC.

L’intensification pouvait apparaître comme une nécessité

Il fallait se repositionner sur un marché mondialisé. Trois trois ans avant la création PAC, on voyait dans « Mort aux trousses » Cary Grant fuir devant un avion destiné à l’épandage d’engrais et de pesticides sur des champs gigantesques, quand le vieux continent sortait encore lentement de l’agriculture paysanne.

Gary Grant dans "Mort aux trousses".

Gary Grant dans « Mort aux trousses ».

Pour rattraper le retard, les aides ont été fléchées vers l’augmentation de la production et de la productivité. Les agriculteurs bénéficiaient de « prix garantis », puis d’aides directes au revenu qui dépendaient de la production de l’exploitation, ce qui a encouragé à l’industrialisation de l’agriculture. Les paysans se sont endettés, le Crédit Agricole accordait des montagnes de prêts pour agrandir et mécaniser les fermes. Et pour rembourser, il fallait produire, toujours plus. Trop.

Quand l’industrialisation était bonne pour la santé

L’industrialisation de l’agriculture n’était pas à l’époque envisagée comme un problème de santé. Au contraire, les enjeux alimentaires étaient alors la potabilité de l’eau, le lait coupé, le vin au méthanol,… Un process industriel semblait promettre une meilleure traçabilité de la sécurité sanitaire des produits. On retrouve cette logique par exemple dans la réglementation européenne qui interdit la vente de fromage au lait cru : mieux vaut perdre un peu en qualité gustative par la standardisation pasteurisée, si cela peut réduire le risque sanitaire.

Les effets sanitaires des pesticides ou des engrais apparaissaient marginaux, quand les mineurs mourraient encore prématurément de silicose, que l’industrie polluait massivement l’air et les rivières. Le rachitisme inquiétait plus que l’obésité. Jusque dans les années 80, seuls les colorants et le « bœuf aux hormones » américain étaient traqués par les esprits éclairés. La réglementation sur la pollution de l’eau par les nitrates issus de l’élevage ne fait l’objet d’une régulation que depuis 1991. L’excès de sel, le glyphosate, les nitrites de sodium, font l’objet de révélations hebdomadaires, mais à partir des années 2000.

L’expression « perturbateurs endocriniens » été créée en 1990 et n’est entrée qu’en 2006 dans le cadre juridique des substances pouvant faire l’objet de mesures spécifiques de restriction.

Au début de la PAC, il n’y avait donc rien de choquant dans le fait de soutenir l’intensification de l’agriculture, d’un point de vue sanitaire.

Subventionner la mort de la paysannerie


L’agriculture en Rhône-Alpes (en 2010)
74 310 travailleurs agricoles
39 020 exploitations
17 942 fermetures en 10 ans (-31%)
1 million de vaches
294 000 cochons
rendement de blé/ha : 60 quintal (moyenne nationale : 74 q)

Nico, berger du Vercors explique en quoi il y a une dépendance positive à la PAC : en Nouvelle-Zélande, des giga-fermes élèvent des moutons par millions, selon d’autres normes que les nôtres, dans le but de produire de la laine. La viande n’est qu’un produit dérivé de la laine. La Nouvelle-Zélande envoie des carcasses, par paquebots entiers, qui ne valent que 3 ou 4 euros à l’arrivée.

Le prix de revient pour un berger du Vercors est au minimum de 12 euros le kilo. En gagnant le smic, en travaillant sept jours sur sept et en prenant une semaine de congés par an. Sans les aides agricoles, il n’aurait aucun moyen de résister à la viande néo-zélandaise.
Tout n’est pas simple et la PAC a aussi des conséquences vertueuses.

Mais même si les aides sont aujourd’hui plus détachées de la production que par le passé, ce sont encore 20% des agriculteurs qui perçoivent 80% des aides. Entre le maintien des zones humides, le financement des haies, ce sont toujours les plus structurés qui peuvent bénéficier d’aides complexes, accessibles à travers une jungle paperassière impénétrable aux néophytes.

Et à l’intérieur de l’Union Européenne, ces aides ne compensent pas une libre circulation des produits agricoles issus de normes et de droit social qui relèvent de décisions nationales, aboutissant à des prix de marché inférieurs au prix de revient français. La paysannerie dépend ainsi d’aides qui encouragent la concentration de la production, sa délocalisation, et qui la conduisent donc sur une pente fatale.

Pour les régions montagneuses d’Auvergne et de Rhône-Alpes, où la géographie n’invite pas à l’extension des exploitations, ni à l’intensification il est particulièrement difficile de suivre. Le rendement est inférieur à la moyenne nationale et un tiers des fermes y ont disparu entre 2000 et 2010.

La mort de la paysannerie ne s’arrête pas à la France

Cette mort de la paysannerie ne s’arrête pas à la France, ni à l’Europe. Pour éviter les crises de surproduction, tout en encourageant la productivité, l’Union européenne a longtemps racheté les excédents alimentaires, qu’elle revendait ou troquait à bas prix sur les marchés mondiaux (le produit de ces échanges ayant notamment servi à alimenter le Fonds européen d’aide aux plus démunis (FEAD), c’est-à-dire les banques alimentaires).

L’effet de ces pratiques sur la paysannerie mondiale a été terrible : en inondant les pays en voie de développement de blé et de lait subventionnés, l’Europe a contribué – avec les Etats-Unis qui en font autant- à ruiner l’agriculture vivrière et à précipiter le milliards de paysans du monde dans les bidonvilles des mégapoles émergentes ou sur les routes de la migration (Voir par exemple à cet égard l’excellent documentaire de Timo Nadudvari « Bad Seeds, the truth about our food ».

On connaît de mieux en mieux le rôle délétère des industries de la graine et du pesticide, sur l’asphyxie des agricultures vivrières, mais en amont, ce sont les excédents subventionnés, déversés sur les marchés émergents, qui ont désorganisé les prix et institué la dépendance des paysans vis-à-vis de l’agro-industrie.

Comme un alcoolique

Vis-à-vis des aides agricoles, la France est comme un alcoolique dont les tremblements ne cessent qu’au premier verre, tout en sachant qu’il en mourra.
Lorsque Stéphane Le Foll était député européen, il défendait à la fois le maintien et une réorganisation de la PAC, en lui greffant un gène environnemental et alimentaire, de sorte à favoriser les petites fermes et la conversion écologique de l’agriculture.

Devenu ministre de l’agriculture, il était de son devoir de défendre les intérêts de la France face aux autres pays. Or une évolution de la PAC dans le sens d’une meilleure reconnaissance de la paysannerie déplacerait les subventions de la France vers les petits agriculteurs de Roumanie, de Bulgarie, de Grèce, du Portugal,… Il faudrait partager.

Et vu l’état de notre économie, ce n’est pas le moment de renoncer à la moindre recette. Pour la France, ce n’est jamais le moment.

De manière constante sur trente ans, le PIB par habitant de la région Centre-Val-de-Loire est proche de celui d’Auvergne-Rhône-Alpes. Un céréalier subventionné de la Beauce rapporte autant qu’un industriel lyonnais, un ingénieur grenoblois, un frontalier suisse, une station de ski savoyarde.

Changer de système déséquilibrerait des régions entières. C’est pour cela que la France fait obstruction aux évolutions de la PAC et soutient son agro-industrie, qui a réussi le tour de force de prendre la tête du principal syndicat agricole et de faire passer ses intérêts pour ceux de la paysannerie.

Vis-à-vis de l’Union européenne, le double discours français

Le double discours entre la scène nationale et le théâtre européen est devenu un mode de fonctionnement. La France considère que la part de l’agriculture est trop élevée dans le budget européen, mais elle a rejeté fermement la proposition anglaise (période Tony Blair) de basculer une partie de ces crédits vers la recherche, pour permettre à l’Europe de retrouver un dynamisme économique sain.

Autre exemple plus récent, en 2016, Ségolène Royal, Ministre de l’écologie, annonce que même si l’Europe est trop timide pour interdire le glyphosate, présent dans le désherbant Round Up de Monsanto, la France l’interdira. Mais la France s’est abstenue sur le vote quant à la prolongation d’autorisation d’exploitation, à Bruxelles. La Ministre a prétexté que les fonctionnaires présents n’auraient pas respecté les consignes, ce qui est inconcevable.

L’explication est plutôt à rechercher dans l’argumentaire développé par Angélique Delahaye, députée européenne (LR), membre du conseil d’administration de la FNSEA et tête de gondole de la liberté d’exploitation du glyphosate au PE, au motif qu’il n’existe pas actuellement d’alternative crédible pour les agriculteurs.

Pourtant, une étude de l’INRA, sortie le 27 février dernier, conclut que dans 77% des cas, la réduction de l’usage des pesticides ne porte pas préjudice aux agriculteurs, en termes de productivité et profitabilité.

L’œil du cyclone est dans le quart des fermes qui restent dépendantes des pesticides et que les politiques cherchent à choyer.

Au nom de patriotisme économique, nous subventionnons une agriculture toxique

La France est enlisée dans sa dépendance économique à une agro-industrie qui asphyxie la paysannerie et pose des questions de santé publique. Elle a par exemple été incapable d’organiser la transition en vue de la levée des quotas sur la production de lait, qui ont vu déferler sur les marchés une marée de lait en provenance notamment des Pays-Bas et qui est à l’origine de la crise actuelle. Si nos voisins encaissent mieux les changements que l’agriculture française, c’est que les Pays-Bas et l’Allemagne notamment, ont aidé leur agriculture à se convertir dans la multi-activité, par exemple la production d’énergie et la gestion de déchets.

Lorsque les agriculteurs tirent l’essentiel de leurs revenus de leur parc éolien et de leur méthaniseur, ils sont non seulement moins sensibles aux évolutions de marchés, mais ils peuvent même développer des stratégies offensives pour en conquérir de nouveaux.

Des initiatives existent qui visent à relancer une agriculture plus responsable et plus supportable pour les petits agriculteurs. C’est par exemple l’objet de l’association Terre de Liens, qui a inventé un nouveau rapport à la propriété des sols, pour débrayer le coût du foncier et l’équilibre d’exploitation.

Le gouvernement a également fait des progrès en essayant de mieux utiliser les aides agricoles au verdissement de l’agriculture (25% des aides sont consacrées au verdissement, mais pour partie au « greenwashing » de l’agro-industrie) et une infime partie d’aide aux premiers hectares est redistributive (3,4%). Mais les transformations restent cosmétiques au regard de l’enjeu.

La seule solution est un renversement de position : aujourd’hui, au nom de patriotisme économique, nous subventionnons une agriculture toxique, nous contribuons à l’extinction de la paysannerie et à l’appauvrissement des campagnes, nous désorganisons l’agriculture mondiale. Demain, en acceptant de mieux partager les aides agricoles avec les paysans européens, la France préserverait ses propres paysans, pour une nourriture de meilleure qualité et contribuerait à l’équilibre du monde.

Ça vaut peut-être le coup d’essayer.

Partager cet article

Voir tous les articles de ce blog