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Lutte contre le racisme et les discriminations LGBT, même combat ?

La Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme et l’Antisémitisme (DILCRA) s’est dotée d’un conseiller en charge de la lutte contre les LGBT-phobies, Yohann Roszéwitch. Faut-il s’en réjouir ?

On s’y attendait depuis le 30 juin : ce jour-là, à l’issue d’une entrevue entre François Hollande et trois poids lourds du milieu associatif LGBT français (l’Inter-LGBT, SOS Homophobie et le Centre LGBT Paris-Île-de-France), l’Élysée avait annoncé une série de (petites) mesures en guise de gages de bonne volonté à l’avant-veille de la Marche des Fiertés LGBT parisienne.

Parmi celles-ci, l’élargissement «à la prévention et à la lutte contre l’homophobie» du champ d’action de la Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme et l’Antisémitisme (DILCRA) et le renforcement de la formation des fonctionnaires à la lutte contre les LGBT-phobies.

Le 1er septembre, la DILCRA s’est donc logiquement enrichie d’un nouveau conseiller, en charge de la lutte contre les LGBT-phobies : Yohann Roszéwitch, ancien président de SOS Homophobie (2014-2016), présent à ce titre à la réunion à l’Élysée le 30 juin (bien que son mandat ait alors expiré depuis trois mois).

Yohann Roszewitch, président d'SOS homophobie. Crédit : D.R. (photo fournie par Yohann Roszewitch)

Yohann Roszewitch, ancien président d’SOS homophobie et nouveau conseiller de la Dilcra. Crédit : D.R. (photo fournie par Yohann Roszewitch)

Mélange des genres

Ce n’est pas la première fois qu’un militant associatif LGBT se voit gratifier d’un poste sous les ors de la République : on se souvient par exemple de Nicolas Gougain, porte-parole de l’Inter-LGBT pendant le débat autour du mariage pour tous, nommé à la Commission nationale consultative des droits de l’homme en août 2012.

Pour certain-e-s, ce passage du combat associatif à une action politique plus institutionnelle est un gage d’expertise. Mais d’autres y voient un mélange des genres dommageable pour les luttes LGBT, voire du pur et simple carriérisme.

Comment établir un rapport de forces avec les pouvoirs publics (rapport de forces dont l’absence délibérée explique bon nombre des reculades gouvernementales de ce quinquennat) lorsqu’on espère d’eux une prochaine nomination ?

Comment croire ensuite à l’indépendance des associations LGBT ?

L’arrivée à la DILCRA de Yohann Roszéwitch a donc une fois de plus suscité quelques grincements de dents. Et ce d’autant plus que les associations présentes à la réunion du 30 juin avec François Hollande avaient déjà été fortement critiquées (par exemple par l’Association nationale transgenre ou par la Fédération LGBT) pour s’être prêtées trop docilement à ce qui s’apparentait fort à une opération de com’ de la présidence.

Pendant les trois jours qui ont suivi la rencontre, elles se sont ainsi contentées, pour tout compte-rendu, de re-tweeter… le communiqué de presse de l’Élysée.

Hiérarchisation des discriminations

Au-delà de la personnalité du nouveau conseiller en charge de la lutte contre les LGBT-phobies, c’est avant tout celle du Délégué Interministériel à la Lutte Contre le Racisme et l’Antisémitisme, Gilles Clavreul, qui alimente les craintes d’une partie des militant-e-s LGBT et surtout queers.

Cet énarque très proche de Manuel Valls, nommé à ce poste en novembre 2014 sans aucune expérience dans le domaine de la lutte contre les discriminations, multiplie depuis l’an dernier les accrochages avec les militants antiracistes, distribuant les bons et les mauvais points, travaillant main dans la main avec la LICRA ou SOS Racisme mais éreintant la Ligue des Droits de l’Homme ou le Collectif contre l’islamophobie en France, coupables à ses yeux de complaisance à l’égard de l’islamisme.

Capable d’insister sur «la particularité de l’antisémitisme» tout en se refusant à parler d’islamophobie, il s’est vu accuser de verser dans la «hiérarchisation des racismes» par le co-président du MRAP, autre association antiraciste.

Ces derniers mois, Gilles Clavreul s’est illustré par ses accusations de «communautarisme» à l’encontre des collectifs anti-négrophobie ou anti-islamophobie, ainsi que par sa dénonciation du principe de non-mixité dans un contexte militant (à l’occasion de certaines réunions féministes organisées pendant le mouvement Nuit Debout ou d’un «camp d’été décolonial» réservé aux personnes racisées).

De quoi inquiéter quelques militant-e-s LGBT pleinement conscient-e-s que l’idée communautaire et l’outil militant qu’est la non-mixité ont été et sont encore des piliers des mouvements de libération homosexuels ou trans.

Deux poids, deux mesures ?

Mardi 19 juillet, une rencontre a donc été organisée au Centre LGBT Paris-Île-de-France entre des responsables associatifs et Gilles Clavreul. Ce dernier a pu les rassurer, ainsi que le rapporte le site Yagg, en leur affirmant que ses critiques ne visaient pas les structures LGBT mais seulement certaines associations antiracistes.

Dans ce «deux poids, deux mesures» permanent, les personnes LGBT (du moins celles qui ne sont ni noires, ni musulmanes) sont donc du bon côté de la balance : les luttes pour leurs droits ne relèvent pas, selon Gilles Clavreul, de l’affreux «communautarisme» mais du noble combat pour les «valeurs républicaines». Ouf ?

Par Romain Vallet, sur heteroclite.org

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