Cultures 

Un livre sur les affiches 70’s de cinéma porno… + une histoire de famille

actualisé le 26/05/2016 à 21h06

Réussir à coller la gaule uniquement avec trois ou quatre mots. C’est le défi auquel ont été contraints de répondre les diffuseurs de films classés X à qui, dès 1975, le législateur a interdit l’utilisation de toute image sulfureuse dans les affiches ornant le fronton des cinémas.

A cette époque, il n’existe pas encore de K7 vidéo cachées sous le lit et encore moins de web déversant par méga-octets des images de sexe. Les salles obscures restent les lieux de diffusion du genre et doivent alors communiquer sans aucune image de téton.

pronographisme-livre-1

A partir de là, comment donner envie ? Dans la titraille, la typo. Les producteurs et distributeurs ont redoublé d’imagination pour inciter le chaland à rentrer dans les salles obscures afin de vivre des sensations fortes. « Les Cuisses en l’air », « Orgie nuptiale », « Partouzes du diable », « Délectations anales » sont quelques exemples des titres déployés en lettres de feu sur des affiches superbes, colorées, énergiques, inventives.

Un vaste stock de ces posters vient d’être exhumé, à Lyon, par Mickael Draï qui les connaît bien pour les avoir eus sous les yeux dès l’enfance. Son père, Guy Draï, a été le dernier distributeur de ce type de 35 millimètres, entre autres productions cinématographiques. Les affiches ont tapé dans l’oeil de son associé Christophe Chelmis, et les deux directeurs artistiques de la société de production vidéo La Brèche ont décidé de révéler au monde ce pudique stock. D’abord par le biais d’une exposition, puis avec un livre/recueil, intitulé Pornographisme, en cours de réalisation et qui permettra de raconter un pan de cette histoire du cinéma de genre.

« Gamin, ça m’énervait qu’on résume le travail de mon père au X alors qu’il distribuait bien d’autres trésors »

Pour cela, ils ont lancé une opération de crowdfunding sur kisskissbankbank et, on vous le dit tout net, dans la flopée de sollicitations que vous recevez régulièrement pour soutenir ou pré-acheter un objet, celui-là nous touche particulièrement. Il s’inscrit aussi, d’une certaine façon, dans l’histoire de Rue89Lyon.

Mickael Draï, en tant que JRI et Christophe Chelmis, en tant que graphiste-intégrateur, ont participé au lancement de votre pure player lyonnais préféré. Nous participerons d’ailleurs nous aussi à une petite partie de cet ouvrage recommandable (#réclamepub).

On a posé les questions les plus intrusives à Mickael pour qu’il se mette, lui aussi, à poil. Dans le texte au moins.

 

« Le dernier film porno tourné en 35 millimètres en France a dû être « La Grosse Cramouille de la Garagiste » »

Rue89Lyon : Quelle est la réalité de ce stock d’affiches : combien y en a-t-il, quelle période est recouverte ?

Mickael Draï : On a à notre disposition plus de 7000 affiches, avec plusieurs centaines de références. Elles couvrent une période allant de 1976 (la loi sur la classification X ayant été votée en décembre 1975) à 1985. Le dernier film porno tourné en 35 millimètres en France devant dater de 1996.

On a donc la chance de couvrir l’âge d’or du genre et son déclin. Un déclin inéluctable. Plus que la volonté de l’Etat d’opprimer la production, c’est à mon avis la consommation plus anonyme et privée de la pornographie qui a tué le genre. À savoir la vidéo dans un premier temps qui permettait de s’en abreuver à domicile ou dans des cabines spécialisées, puis le web. Plus besoin de payer sa place ou de louer sa VHS pour son petit plaisir perso.

Cette activité ne représente qu’une partie de ce qu’a fait Guy Draï, ton père.

Mon père comme mon grand-père étaient exploitants de salles de cinéma de quartier mais également distributeurs. La grande difficulté des cinémas indépendants d’hier et d’aujourd’hui, c’est la distribution. Les grands complexes, qui commençaient à apparaître à l’époque, bénéficiaient en priorité des copies des films « à succès ». Les petits exploitants devant se contenter des miettes ou de sorties tardives.

Aujourd’hui, on retrouve les mêmes problématiques : les multiplexes possèdent tellement de salles qu’ils s’acaparent également les films art et essai dit « porteurs » , ces films d’auteurs qui font vivre les cinémas indépendants.

« Dans ma famille, on utilisait ces affiches pour protéger les sols quand on repeignait nos apparts »

Qui c'est, lui ? Le mec qui parle. Mickaël Draï.

Qui c’est, lui ? Le mec qui parle : Mickaël Draï.

Mon père et mon grand-père, confrontés à ce dilemme, comme beaucoup de cinémas de quartier de l’époque, ont commencé à programmer une séance de films coquins le samedi soir. Ces grands fans de western, de karaté et de péplum se sont vite rendu compte que le sexe était plus rémunérateur que les séries B. Voulant s’assurer du bon approvisionnement de leurs salles, ils ont donc également monté des activités de distribution.

Mon père proposait à la fois des films comme “La Nuit des morts vivants” de Romero, “Invasion Planete X” d’Ishirō Honda ou la série des “Trinita”, mais également, “L’Infirmière à de Gros Seins” de John Love, aka Alain Payet.

Quel impact cela a-t-il eu sur ta formation cinématographique ?

Indirectement, une certaine culture de l’image et un amour certain du décalé. Le métier de réalisateur, je l’ai surtout appréhendé comme journaliste quand je travaillais comme JRI pour la télévision, avant de glisser vers la fiction.

Guy est décédé tandis que le projet avait déjà été initié. Si le bouquin n’a pas été envisagé comme un hommage à ton père, malgré tout, sa réalisation a pris un tour particulier.

C’est la fermeture de D3 Distribution, la société de mon père, qui a tout déclenché. On lui rendait souvent visite avec Christophe Chelmis, mon associé. C’est lui qui a flashé sur les affiches et qui a eu l’idée de monter d’abord une expo. Moi, je ne les voyais même plus. Dans ma famille, on les utilisait pour protéger les sols quand on repeignait nos apparts.

Le décès de mon père en février m’a fait mettre quelques projets en stand-by pour me concentrer sur ce bouquin, avec la volonté de ne pas seulement livrer une suite de visuels, mais bien de donner du sens à toute une économie, souvent basée sur la débrouille.

Gamin, ça m’énervait qu’on résume le travail de mon père au X alors qu’il distribuait bien d’autres trésors. Aujourd’hui, c’est devenu une fierté. Un véritable acte de résistance. La fermeture de sa société marque la mort clinique du cinéma pornographique en 35 millimètres.

Partager cet article