Société 

Villeurbanne : « Le drame des Gratte-Ciel c’est qu’on ne peut pas en partir »

actualisé le 19/05/2016 à 16h31

Ils étaient faits pour durer cent ans selon leurs créateurs. Inaugurés en juin 1934, les Gratte-Ciel de Villeurbanne ont 80 ans. Œuvre sociale et architecturale, cet ensemble de bâtiments publics et de logements sociaux aux perspectives plutôt modernes pour l’époque, est devenu l’emblème de la ville.

> Nous republions cet article du 17 juin 2014 à l’occasion du lancement officiel du projet de rénovation urbain « Gratte-Ciel Centre-Ville » après son adoption par le Conseil Métropolitain. Les premiers travaux sur la ZAC Gratte-Ciel doivent intervenir à partir de 2017.

La construction de logements, bureaux, commerces et équipements publics au-delà de l’avenue Émile Zola et notamment le prolongement de l’avenue Henri Barbusse doivent durer plus de 10 ans.

Luc Royet sur la terrasse de son appartement avec la mairie de Villeurbanne en arrière-plan. © Bertrand Enjalbal

Luc Royet sur la terrasse de son appartement avec la mairie de Villeurbanne en arrière-plan. © Bertrand Enjalbal

Ses habitants l’ont vu changer, pas toujours comme ils auraient aimé mais ils ne quitteraient pour rien au monde cet îlot populaire planté là où le mètre carré est aujourd’hui le plus cher.

« Quand j’habitais au 17e étage, je regardais par la fenêtre et je n’étais plus à Villeurbanne. J’étais dans le ciel. Non, j’en partirais pas pour un empire. »

Nicole Voyant, 70 ans, est redescendue au 8e étage de l’une des deux tours des Gratte-Ciel. Arrivée dans le quartier à un an, elle y a vécu avec sa grand-mère, sa mère puis plus tard son mari et sa fille.

« J’ai fait tous les immeubles, tous, sauf le 3 de l’avenue Barbusse ! Mon mari n’a jamais voulu acheter et il a eu bien raison ».

Acheter aurait signifié partir. Pour cause, dans le quartier il n’y a qu’un seul et unique propriétaire : la mairie, via la Société Villeurbannaise d’Urbanisme (SVU). Le bailleur social, détenu aujourd’hui à 70 % par la ville et créé en 1931 pour assurer le financement de la construction du quartier, est à la tête d’un parc d’environ 1400 logements sociaux et une centaine de locaux commerciaux.

Nicole Voyant (à droite) et Élisabeth Schabo, 70 et 83 ans, vivent dans les Gratte-Ciel respectivement depuis 1945 et 1949. © Bertrand Enjalbal

Nicole Voyant (à droite) et Élisabeth Schabo, 70 et 83 ans, vivent dans les Gratte-Ciel respectivement depuis 1945 et 1949. © Bertrand Enjalbal

Modernité, Gotham City et esprit de village

Ici, on est loin de l’image de la cité HLM dégradée. Ici, si on parle aussi de blocs, ce sont ces hauts immeubles aux toits en gradins dotés de grandes terrasses et ces deux tours de près de 20 étages qui marquent l’entrée de l’avenue Henri Barbusse. D’inspiration américaine, elles semblent surgir de la Gotham City de Batman.

Les carrelages des halls d’immeubles bien entretenus ont des formes géométriques, les rampes sont en fer forgé, des vitraux filtrent la lumière des cages d’escaliers et des coursives permettaient dans le temps de trabouler entre les allées.

Philippe Videlier, historien spécialisé dans les mouvements sociaux et populaires et auteur d’un ouvrage sur le quartier, explique les idées hygiénistes du maire à l’origine des Gratte-Ciel, médecin et socialiste :

« Mettre du beau, c’est la modernité à l’époque. Le maire, Lazare Goujon, voulait un maximum de luxe, d’air, de lumière et des équipements culturels et sanitaires pour élever la classe ouvrière. Du coup les Gratte-Ciel n’ont jamais été vécus comme un grand ensemble comme La Duchère ou Bron et ne sont jamais devenus problématiques ».

« Un peu l’esprit de la Croix-Rousse »

Quatre-vingts ans plus tard, les rénovations successives ont préservé l’unité de l’architecture du quartier. Les commerces remplissent les rez-de-chaussée de chaque côté de l’avenue Barbusse ou des rues Michel Servet et Paul Verlaine.

Le Palais du Travail, face à la mairie, est devenu le renommé Théâtre National Populaire. Un endroit unique pour Pierre Durand, 66 ans, ancien formateur pour demandeurs d’emploi et depuis trente ans dans le quartier :

« C’est exceptionnel, dans un rayon de 200 mètres je trouve tout. Les gens se sentent plus des Gratte-Ciel que de Villeurbanne et gardent un rapport un peu villageois avec les commerçants notamment. C’est mon boucher, mon boulanger ».

Pour Luc, 50 ans, dont trente de Gratte-Ciel lui aussi et qu’il ne quittera jamais, juge même que l’esprit ressemble « un peu à celui de la Croix-Rousse ».

Des loyers toujours bas, un mode d’attribution des logements modifié

Les loyers eux ne sont sûrement pas les mêmes. Né avenue Barbusse, Gilles Dugrand, 65 ans, est revenu y habiter en 1981 quand il est entré au cabinet de l’ancien maire Charles Hernu. Aujourd’hui représentant des locataires il participe aux commissions d’attribution des logements. Dans la pile de la dernière session il égraine les montants des loyers (charges comprises) : 312€ pour un 35m2, 584€ pour un 75m2, 409€ pour un 48m2… Il présente lui-même sa dernière quittance :

« 743€, charges et supplément de loyer compris parce que j’ai une bonne retraite, pour un appartement de 99m2, c’est vraiment pas cher… ».

Equipés du confort moderne avec des loyers bas dès l’origine, les appartements ont très vite attiré les locataires. Un an après leur inauguration, 1000 logements étaient déjà loués. Rapidement un fort attachement au quartier s’est créé et avec lui l’envie de rester et de voir ses enfants ou ses proches s’y installer. Toutes les personnes rencontrées ont ainsi témoigné avoir bénéficié de l’appui de leur famille ou d’un ami pour obtenir ou changer d’appartement. Philippe Videlier pointe la conséquence de ce fonctionnement particulier :

« L’attribution des logements fonctionnait beaucoup par cooptation, il y avait aussi des logements gracieux mais sans qu’il y ait un système clientéliste ou alors à la marge. La population est alors restée très homogène jusqu’à la crise des années 1970 qui a bouleversé la classe ouvrière dans son ensemble ».

Dans le quartier, les habitants évoquent une autre date. En 1992 débute une grande réhabilitation des Gratte-Ciel que la ville ne peut assumer seule. Elle sollicite alors l’aide de l’Etat qui en contrepartie oblige la SVU (société villeurbannaise d’urbanisme) à devenir un véritable organisme HLM.

C’est pour elle la fin de la libre affectation des logements. Aujourd’hui, la SVU garde la main sur 48% de son parc quand 22% est réservé aux demandes de logements émanant de la préfecture et 30% au système du « 1% patronal ».

Lecture de la carte : les Gratte-Ciel correspondent à la zone Gratte-Ciel-Est selon la cartographie de l’INSEE. Les chiffres sont issus de l’étude des revenus fiscaux 2010. Sont présentés ici le revenu médian par unité de consommation et en relief le nombre de foyers non imposables pour chaque secteur. Le quartier des Gratte-Ciel est celui qui présente le plus de foyers non imposables et est entouré des secteurs où les revenus médians sont les plus élevés.

Une plus grande mixité : « certains le vivent mal »

Ces modifications d’attribution ont entraîné un renouvellement de la population. Un changement qui n’est pas sans conséquence pour Gilles Dugrand :

« Pour beaucoup, les demandes de la préfecture sont des logements DALO. Ce sont des populations forcément plus en difficulté, parfois étrangères. Les façons de vivre ne sont pas toujours les mêmes et on essaye de maintenir l’équilibre dans la vie de voisinage. Il  reste fragile, on entend parfois dans propos racistes qu’on n’entendait pas avant mais dans l’ensemble la vie reste agréable ».

Pierre Durand, le résume avec ses mots :

« Avant c’était plus aisé et homogène socialement. Aujourd’hui on a des revenus élevés qui cohabitent avec des revenus plus bas et une plus grande disparité culturelle. Certains le vivent mal ».

Martine Kapps, directrice de la SVU, n’y voit pas une particularité des Gratte-Ciel mais « le changement de la société en général ». 80% des appartements sont des T1 et T2 avec des conséquences évidentes sur la typologie des habitants pour la directrice :

« C’est un public soit jeune qui démarre dans la vie ou âgé qui la termine ; et assez peu de familles ».

Les plus anciens décrivent des liens plus distendus et une implication moindre dans la vie commune. Une fatalité qui ne se retrouve pas partout pour Luc, qui reçoit sur sa terrasse commune avec sa voisine au 8e étage, avec vue imprenable sur Lyon :

« Avec 1500 logements, comment pourrait-il en être autrement ? On vit avec les mêmes populations que dans d’autres quartiers plus difficiles mais ici ça se passe bien. Dans notre allée tout est prétexte pour se voir. Si on ne voit pas ou si on n’entend pas le voisin on s’inquiète ».

La solution passe peut-être par un meilleur accueil de la part des « historiques » pour Pierre Durant :

« Les nouveaux arrivants sont largués. C’est en ayant le sentiment d’appartenir au quartier qu’on le respecte. C’est aux locataires de se bouger ».

Pour les personnes âgées isolées, sous l’impulsion de la SVU, l’association « Ensemble au 44 » a vu le jour. Activités et loisirs sont proposés dans le local situé au 44 de la rue Michel Servet. Avec près de 150 adhésions et la participation de nombreux bénévoles du quartier, « c’est une réussite ».

Un rapport qualité/prix imbattable

Si certains on été tenté de partir du quartier, la modération des loyers incite à rester. Pierre, dont l’appartement rue Sully Prudhomme donne sur la place Lazare-Goujon, y a songé un jour avant de faire machine arrière :

« J’ai regardé une fois pour déménager, juste de l’autre côté de la place Lazare-Goujon, le loyer était presque le double pour la même surface ».

Et pointe alors un paradoxe :

«J’entends de plus en plus de gens qui disent qu’ils veulent partir mais ils sont en même temps très heureux ici. Moi aussi j’aime toujours ce quartier. Le drame des Gratte-Ciel c’est qu’on ne peut pas en partir. On ne trouvera pas aussi bon marché ailleurs ».

Les Gratte-Ciel, en plein centre-ville, forment un îlot là où le mètre carré est le plus cher de la ville. A en croire les agents immobiliers à proximité cet ensemble de logements sociaux ne constitue en rien un frein à la demande ou au prix de l’immobilier. C’est même le quartier le plus demandé. Un agent immobilier explique :

« Peu de gens en parlent ou le savent et ils recherchent ce quartier pour la proximité des commerces. Depuis la dernière rénovation, c’est le boum même. Chaque commercial a 50% de son portefeuille de demandeurs qui veut les Gratte-Ciel ».

Les Gratte-Ciel constituent même un atout poursuit une collègue :

« Moi, quand je fais visiter dans le quartier, je mets même en avant la vue sur les Gratte-Ciel. On me demande bien souvent d’ailleurs si je n’ai pas des appartements à vendre ou à louer dans ces immeubles ».

Commerces : le meilleur coin de Lyon ?

La pâtisserie Bettant est installée depuis 1935 avenue Henri Barbusse. © Photo Bertrand Enjalbal

La pâtisserie Bettant est installée depuis 1935 avenue Henri Barbusse. © Photo Bertrand Enjalbal

Une grande passerelle pour les 80 ans

250 mètres de long, 5 mètres de haut, 18 tours et franchissement du cours Emile Zola. A partir du 17 juin une passerelle géante sera installée avenue Henri Barbusse. Elle accueillera sur son cheminent une grande exposition retraçant la construction et l’histoire des Gratte-Ciel. Aux passants elle présentera des portraits géants d’habitants du quartier d’aujourd’hui. Elle restera en place tout l’été. Hervé Morel, conseiller municipal d’opposition, UDI, s’insurge contre son coût et son aspect, explique Lyon Capitale : « Fêter cet événement est tout à fait naturel. Ce qui choque, c’est son coût exorbitant, environ 500 000 euros. En cette période de crise économique sans précédent, il aurait été plus pertinent de chercher à mieux maîtriser les dépenses publiques. » Une déambulation sera organisée pour son inauguration « dans l’esprit de la fête des couleurs hindoue », où les participants s’enduisent de pigments. Les 27 et 28 juin se tiendra un « Grand forum urbain » sur la place Lazare-Goujon, entre la mairie et le TNP, autour de conférences sur le thème du centre-ville et de la métropole.

François Bettant est né dans le quartier. Il tient la pâtisserie boulangerie qui porte son nom sur l’avenue Barbusse, fondée par son grand-père en 1935 et tenue ensuite par son père.

« Ils me disaient qu’ici c’était le meilleur coin de Lyon. Je pensais qu’ils exagéraient. Mais ils ont raison. »

La situation des commerces est pourtant contrastée selon les corps de métiers, pour Jean-Nicolas Buatois, manager de centre-ville en charge de redynamiser le commerce à travers le programme « Destination Gratte-Ciel » :

« La zone de chalandise fait vivre tout le monde mais la tendance n’est pas bonne. Si l’alimentaire marche bien on est sur une baisse de 30% d’activité sur le prêt-à-porter ces cinq dernières années ».

Coincés entre les centres commerciaux de la Part-Dieu à Lyon et de Carré de Soie à Vaulx-en-Velin, les commerces des Gratte-Ciel pâtissent de la concurrence. Un « fonds marketing » a été créé pour améliorer la visibilité des commerces et « faire venir aux Gratte-Ciel ». A ce jour 60 commerçants du quartier ont accepté d’y participer et la dynamique semble enclenchée. Les chantiers ne manquent pas pour le manager. Sur l’avenue Henri Barbusse beaucoup de franchises se sont implantées et l’équilibre avec les commerces de proximité fait partie de ses objectifs.

Le soir, seuls le Ninkasi et le Starbucks sont ouverts. Un regret pour lui :

« On manque d’offre de restauration, d’un poissonnier et d’enseignes qui intéressent les jeunes et offrent une vie nocturne, pour moi un centre-ville ça passe aussi par là ».

François Bettant est largement optimiste et croit en l’initiative. La communication mise en place va «faire parler de nous et exploiter la situation géographique et les atouts du quartier ». Pour lui, la population des Gratte-Ciel n’est pas un problème pour les affaires. Au contraire :

« C’est une population moyenne, idéale, qui part peu et qui aime recevoir. Il faut s’adapter à son pouvoir d’achat et pas s’échapper au niveau des prix ni proposer n’importe quoi en qualité. On fait beaucoup de recettes traditionnelles du coup et qui se vendent très bien comme le Saint-Honoré, l’Ambassadeur, le Paris-Brest ou même le Pub, un gâteau au chocolat créé par mon grand-père ».

« Qu’est-ce qu’on a pu y danser, là-haut »

Au 8e étage de sa tour, Nicole regarde encore par la fenêtre et évoque avec émotion son quartier.

« Je m’en vais très volontiers mais quand je reviens et que je vois les Gratte-Ciel, je suis chez moi, je suis contente. Je sais pas, je peux pas vous dire… ».

Les habitantes des Gratte-Ciel, Gratte-Ciel, depuis 1949 et 1945. © Bertrand Enjalbal

Les habitantes des Gratte-Ciel depuis 1949 et 1945. © Bertrand Enjalbal

Elizabeth, 83 ans, est avec elle ce matin-là. Arrivée en 1949 dans le quartier, elle n’a pas changé d’appartement depuis. Elle a rencontré celui qui allait devenir son mari à la Brasserie Villeurbannaise, en face de la mairie, aujourd’hui « Les 3 brioches » :

« Qu’est-ce qu’on a pu y danser là-haut ! »

Elle n’a qu’un seul regret :

« Ils auraient dû faire des placards dans les appartements. »

Before and After

La place Albert Thomas vers 1934 et le Palais du Travail, aujourd’hui place Lazare Goujon et TNP

Before and After

L’avenue Henri Barbusse et l’hôtel de Ville vus depuis le carrefour avec la rue Anatole France, vers 1934 et aujourd’hui

Before and After
Devenu un parking, l’emplacement accueille toujours aujourd’hui le marché de la rue Michel Servet comme en 1934

Before and After

Au carrefour de la rue Anatole France et Jean Racine en 1934 et aujourd’hui

Photos d’archives : Photos Creative Commons by Jules Sylvestre via fonds numérisé de la bibliothèque municipale de Lyon

> Mise à jour le mercredi 18 juin 2014 avec les propos de Hervé Morel, conseiller municipal d’opposition à Villeurbanne.

> Mise à jour mercredi 18 mai 2016 avec le lancement officiel de l’opération suite à son approbation par le Conseil Métropolitain

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L'AUTEUR
Bertrand Enjalbal
Bertrand Enjalbal
Journaliste à Rue89Lyon
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