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Erri de Luca : « Le livre est la forme matérielle de la résistance »

actualisé le 05/04/2016 à 10h45

Son oeuvre littéraire est fournie mais sa parole est rare. L’écrivain Erri de Luca a été relaxé de son procès en Italie pour « incitation au sabotage » contre le projet de liaison ferroviaire Lyon-Turin.

De passage à Grenoble pour présenter son dernier ouvrage, La parole contraire (Gallimard, 2015)au « Printemps du livre », il nous a livré sa conception du rôle de l’écrivain.

ERRI DE LUCA (2 sur 2)

Erri de Luca, au musée de Grenoble. Crédit : V.G. / Rue89Lyon

  

Rue89Lyon : Le « Printemps du livre » célèbre la lecture et son importance dans le développement individuel. Que représente-t-elle dans votre vie ?

Erri de Luca : Elle m’a apporté la meilleure des compagnies. Dès mon enfance, j’ai puisé la compréhension de l’espèce humaine dans la bibliothèque de mon père, malgré mon tempérament renfermé et solitaire, avant de découvrir les histoires humaines à travers les luttes de ma génération.

Ensuite, la lecture et l’écriture ont continué de m’accompagner dans le métier d’ouvrier que j’ai exercé pendant plus de vingt ans. Je commençais ma journée à 5h30 par une page de lecture, je la terminais par une page d’écriture. C’est devenu la fenêtre d’évasion dérobée à la fatigue d’une journée de labeur.

Erri de Luca : révolutionnaire, ouvrier, écrivain, alpiniste et « saboteur » 

Né en 1950 à Naples dans une famille bourgeoise, Erri de Luca a rejoint l’action politique communiste-révolutionnaire à 19 ans en adhérant à Lotta Continua, dont il a été l’un des dirigeants jusqu’à sa dissolution en 1977. Successivement ouvrier-itinérant à travers l’Europe et conducteur de convois humanitaires en Europe de l’est et sur le continent africain, sa vie romanesque a inspiré son oeuvre de « rédacteur des histoires que la vie [lui] offre ».

Il est l’auteur d’une soixantaine de romans, nouvelles, recueils de poésie et pièces de théâtre dont il revendique dans chacun une part autobiographique. Son style est épuré pour que « [ses] phrases ne soient pas plus longues que le souffle qu’il faut pour les dire ».

Excellent alpiniste, himalayiste et grimpeur solitaire, il est aussi passionné par l’Ancien Testament, allant jusqu’à apprendre l’hébreu en autodidacte pour en effectuer sa propre traduction. Il ne se reconnait pourtant dans aucune religion. « S’il existait un maître de tout, il n’aurait pas laissé son bien se gâter, livré aux mains de l’espèce des hommes », écrit-il dans Le Poids du papillon (Gallimard, 2011).

En 2013, il a été assigné en justice par les dirigeants de Lyon-Turin ferroviaire (LTF) pour avoir déclaré à la presse que les « sabotages sont nécessaires pour faire comprendre que le TGV est une œuvre nuisible et inutile ». Le parquet ayant demandé 8 mois de prison ferme, il a finalement été relaxé le 19 octobre 2015.

Le livre en tant qu’objet a-t-il une importance pour vous ou seul le contenu de l’ouvrage compte ?

L’ouvrage a une grande valeur car il est robuste. Il résiste aux chutes. L’eau ne le détruit pas. Les pages intérieures résistent à l’incendie. C’est un objet irremplaçable. Le livre électronique est trop fragile et ne permet pas l’indispensable transmission de nos bibliothèques. Le livre résistera à toutes les innovations car c’est le format qu’il faut à l’homme.

Il est taillé pour sa poche et pour être lu dans des conditions aussi défavorables que le froid extrême des montagnes et les cellules des prisons où la lecture évade de la détention. Le livre est la forme matérielle de la résistance.

Malgré votre passé de militant révolutionnaire, votre dernier livre La Parole contraire (Gallimard 2015) – à la fois essai et plaidoyer – est votre premier ouvrage avec une dimension politique directe, en filigrane dans les précédents. Qu’est-ce qui explique ce changement de registre ?

La Parole contraire est ma défense personnelle et publique face à une incrimination qui souhaitait m’enfermer dans une salle de tribunal. Je voulais porter ma défense en dehors des murs. J’ai eu besoin de cet outil pour justifier et expliquer l’utilisation du mot « sabotage » qui m’était reproché. À travers ce livre, je n’en ai pas renié l’usage, je l’ai amplifié.

C’est aussi mon explication à ce que doit être le rôle d’un écrivain. Il doit d’abord écrire de belles pages, puis ensuite « ouvrir sa bouche pour le muet », comme c’est écrit dans l’Ancien Testament. Ecrire pour donner la parole à ceux qui ne l’ont pas : l’analphabète, l’étranger ou le prisonnier.

« Ecrire pour donner la parole à ceux qui ne l’ont pas : l’analphabète, l’étranger ou le prisonnier. »

Que retenez-vous de votre bataille judiciaire contre les dirigeants de Lyon-Turin ferroviaire (LTF)?

Le résultat de ces deux années de procès n’a pas été mon incrimination qui était insignifiante, mais la possibilité de faire entendre la résistance civile du val de Suse. Ses habitants ne se battent plus pour sa beauté qui est déjà défigurée par les voies d’autoroutes et de chemins de fer, mais pour sa survie. Le percement de ces montagnes disperse l’amiante volatile qui s’y trouve et menace la santé de tous ses habitants.

Ma parole rare est devenue utile. Je ne suis pas devenu le porte-parole du Val de Suse mais une antenne qui a amplifié plus loin le message.

Vous êtes écrivain, militant politique et alpiniste solo. Trois activités qui s’articulent autour de la notion d’engagement. Quelle valeur donnez-vous à ce mot ?

Ce mot a un sens différent dans chacune de ces activités. Dans mon engagement d’écrivain, je suis un citoyen qui utilise sa parole publique pour relayer les messages. Mais comme militant révolutionnaire, j’ai appartenu pendant une dizaine d’années à une communauté révolutionnaire qui répondait à l’ordre du jour des problèmes du monde avec une solution unique, mais tout à fait inapplicable. Notre engagement nous a sortis de la réalité.

Je dissocie aussi mon engagement physique d’ouvrier de celui d’alpiniste. Le travailleur engage son corps au gré du temps pour continuer à vivre. Mais en montagne, l’engagement est celui de l’effort concentré et enthousiaste. Sans protection, je prends des risques par pratique de la liberté et par précision de mes gestes. Une escalade n’est qu’une expression du corps sur le rocher, pas un besoin pour survivre.

ERRI DE LUCA (1 sur 2)

Erri de Luca, au musée de Grenoble. Crédit : Victor Guilbert / Rue89Lyon

Comme ouvrier, vous avez aussi revendiqué le droit au « sabotage » de la production par la grève. Êtes-vous attentif à la contestation française contre le projet de loi Travail du gouvernement, inspiré des réformes de flexibilité de votre Premier ministre italien, Matteo Renzi ?

J’y suis attentif comme un étranger curieux. D’une manière générale, je suis favorable aux mouvements collectifs qui trouvent plus de raisons de s’exprimer dans la rue plutôt que de rester chez soi. Pour gagner un combat, la bataille culturelle doit devenir majoritaire. Mais tous les mouvements majoritaires ont souvent connu des débuts minoritaires.

Vous faîtes allusion aux opérations « Nuit Debout » qui encouragent à occuper les places publiques pour faire converger les luttes sociales et environnementales. Est-ce un moyen judicieux de peser sur le cours des choses ?

Ce n’est pas une occupation mais une exploitation de la propriété publique. C’est un droit de résidence. Les autorités doivent prendre conscience que les expulsions de ces rassemblements ont une double-face, comme toutes les répressions de luttes. On peut les décourager ou les enraciner davantage en résistance. L’avenir dira ce qu’elle a produit ici.

« La répression de luttes peut les décourager ou les enraciner davantage en résistance »

La résistance non-violente et l’occupation des chantiers sont aussi un des moyens d’action utilisés par les NO TAV sur le projet de ligne à grande vitesse Lyon-Turin. Mais les travaux continuent. Qui remporte actuellement la bataille culturelle ?

Employons les mots justes. Ce ne sera pas une ligne à grande vitesse, mais une modeste accélération de la ligne déjà existante qui en plus ne s’arrêtera pas à Lyon mais à l’aéroport Saint-Exupéry. Rien que son nom est déjà un double mensonge.

Les machines ont remplacé les ouvriers. La centaine de travailleurs restants sont des travailleurs détachés venus de l’étranger. Ce chantier ne fournit même pas de travail aux habitants de la vallée.

Ma prévision est que l’ouvrage ne sera pas terminé car l’argent public nécessaire ne sera jamais réuni. Les promoteurs le gaspilleront autant que possible avant de laisser le projet inachevé. En Italie, nous avons des centaines de chantiers abandonnés. Le gaspillage de l’argent public est devenu un modèle de développement. C’est un système de corruption qui finance les entreprises liées aux partis politiques.

Pour les Français, c’est un scandale, pour les Italiens, c’est une habitude.

 

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L'AUTEUR
Victor Guilbert
Victor Guilbert
Auteur du blog "Grenoble sous ma loupe" et journaliste à Grenoble, je planche notamment sur la politique locale au pied des Alpes.
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