Cultures 

David Peace à Lyon : romans noirs sur carrés verts

actualisé le 03/04/2016 à 21h15

Au cœur d’un festival qui s’ouvre au football se trouve David Peace, prince du roman noir anglais réaliste, auteur chez Rivages qui fête ses 30 ans de « The Damned United » et « Red or Dead », respectivement consacrés à Brian Clough et Bill Shankly, immenses figures dirigeantes du football britannique entrées dans la pop culture. Où se dessine le mythe de l’entraîneur démiurge, passeur d’idées et d’imagination, à la fois témoin et architecte, à l’image de l’écrivain.

 David Peace. Photograph: Eamonn McCabe/Eamonn McCabe

David Peace. Photograph: Eamonn McCabe/Eamonn McCabe

« Je ne dirais pas que je suis le meilleur entraîneur. Mais je suis dans le Top 1. »

Cette citation pourrait sortir de la bouche de José Mourinho. Mais le Special One n’était encore ni spécial, ni unique quand Brian Clough a prononcé ces mots, s’affichant sans doute comme le premier manager de football moderne, conscient que poser le décor et impulser la dramaturgie, réussir son entrée, sa sortie et si possible ce qu’il y a entre les deux est primordial.

À n’en pas douter, demandez à n’importe quel spécialiste du football anglais, Clough figure dans le Fab Five des grands entraîneurs britanniques aux côtés de Matt Busby et Alex Ferguson — les hommes qui ont fait et refait Manchester United — Bill Shankly du Liverpool FC et son successeur à l’effarant palmarès Bob Paisley, dont Clough dira qu’il a « fait briller le château de Shankly », bâti entre 1959 et 1974.

L’Histoire d’un Saint

1974, c’est justement la date clé. Celle de la retraite de Shankly mais aussi l’année où Peace entre en football dans un contexte très particulier : il est au stade de Leeds lorsque l’équipe locale fraîchement reprise par l’ennemi intime de l’ancien entraîneur Don Revie, Brian Clough, affronte Huddersfield.

Le futur auteur assiste en direct à ce qui sera le début de 44 jours en enfer pour Clough, l’équipe de Leeds refusant de jouer pour lui, l’accueillant avec les manières d’une « bande de singes après un coït ». Peace, qui est aux premières loges, consacrera un roman (adapté au cinéma), The Damned United, à cet épisode merdique, homérique autant que shakespearien de la carrière pourtant souvent triomphante de Clough.

Rien à voir avec Bill Shankly qui lui inspirera pourtant Red or Dead. Quand l’un, Clough, est une fracassante grande gueule narcissique, l’autre, Shankly, travaille pour le football et son peuple et tient le parapluie des gens dans la rue. Quand l’un s’impose et/ou prend la porte, l’autre a été recruté par commodité (par un Liverpool alors en deuxième division en 1959) dans l’ignorance qu’il était aussi déterminé qu’une mule.

Avec Red or Dead, Peace avait le désir d’écrire, pour une fois, l’histoire d’un Saint. Red or Dead est aussi fastidieux que la vie d’un pélerin, empli de répétitions et de génuflexions. Avec ses dizaines de compte-rendus de matches et ses phrases serrées, c’est presque une Bible pour Liverpool, à tenir comme un missel. C’est un testament à l’anglaise. Ancien. Celui de Clough, s’il le précède dans la bibliographie peacienne, sera Nouveau.

Lazare version football

Car l’Angleterre, sous la plume de Peace, change et ces deux hommes symbolisent ce changement. Contribuant même à l’écrire. À travers eux, leurs personnalités, leurs méthodes, c’est l’Angleterre qui se raconte entre tragédie et comédie, quotidien et flamboyance, aspiration à la grandeur et désillusions en tout genre mais avec toujours en bouche le goût terreux de la réalité.

C’est précisément ce qui intéresse l’auteur de romans noirs Peace, sa matière fictionnelle découlant toujours d’une réalité préalable à déguster crue, de Red Riding Quartet consacré au tueur du Yorkshire à GB84, sur les grandes grèves des mineurs de l’ère thatcherienne. La vision que Peace a de Clough, si on la rapproche de la figure über-socialiste qu’il fait de Shankly, est à ce titre très éclairante :

« J’ai toujours été frappé par la coïncidence entre la victoire de Thatcher aux élections et celle de Clough en Coupe d’Europe avec Nottingham en mai 1979… Même s’il était de gauche, son appétit de pouvoir, comme sa croyance en l’accomplissement individuel (…) le rapprochaient du thatchérisme. »

Oui, Clough, apôtre du collectif et du refus de la tricherie, c’était aussi cela : l’accomplissement individuel, l’ambition dévorante pour le pire mais aussi pour le meilleur. Car s’il n’était pas un saint,  Clough accomplit plus d’un miracle transformant par deux fois et en un éclair des clubs à l’agonie dans les tréfonds de la deuxième division, Derby County et Nottingham Forest, en champions d’Angleterre, et même dans le cas de Forest en double champion d’Europe.

Jésus et Lazare version football, comme le confirme cette anecdote : lors d’un match de Forest, son latéral, Stuart Pearce, est sonné pour le compte. Clough lance au kiné :

« Dis-lui qu’il s’appelle Pelé et qu’il joue avant-centre pendant les dix dernières minutes ».

Forest l’emporte.

Pour faire croire à Pearce, défenseur féroce mais moins doué qu’un traîneau, qu’il est le plus grand joueur du monde ; à Forest, modeste club de D2 qu’il embrassera les cimes de l’Europe, il faut une sacrée disposition à la fiction. Mais il en va des grands entraîneurs comme des romanciers : ils ont des histoires à écrire, des tragédies à jouer, des dynasties à ériger, des idéologies à faire triompher.

Les plus doués étant ceux qui permettent à leurs personnages de transgresser leurs propre limites, dépasser leurs grandes espérances pour franchir la frontière entre la réalité la plus impitoyable et ce que Bobby Charlton appela un jour en parlant du Stade d’Old Trafford à Manchester, le « Théâtre des Rêves. »

DAVID PEACE À QUAIS DU POLAR

Mauvais Genres de François Angelier
Les 30 ans de Rivages avec François Guérif, David Peace et William Boyle
Enregistrement public au Palais du Commerce dans la salle Ampère le samedi 2 avril de 10h30 à 12h30 et diffusion à 21h sur France Culture

Une heure avec David Peace / Red or Dead
À la Chapelle de la Trinité le dimanche 3 avril à 10h30

Quais du Polar Football Club (2) : l’Europe du foot
Au Palais du Commerce le dimanche 3 avril à 12h

David Peace présente Rashômon de Akira Kurosawa
À l’Institut Lumière le dimanche 3 avril à 14h30

David Peace présente The Damned United de Tom Hooper
Au CNP Bellecour le dimanche 3 avril à 16h

Par Stéphane Duchêne, sur lepetitbulletin.fr

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